“ Sir Henry Harcourt s’était marié, et il avait conduit sa jeune femme à Paris et à Nice ; sir Lionel Bertram avait essayé de se marier, mais sa femme — celle, du moins, dont il avait espéré faire sa femme — s’était enfuie toute seule à Hadley ; et, pendant tout ce temps, George Bertram avait vécu solitairement dans son triste et sombre logement de Londres. Il aurait souhaité d’être complètement solitaire ; mais, au moment où sa douleur était le plus amère, son père était venu le trouver. ”
Citations sur “George Bertram”
“ Si George Bertram n’eût pas été l’homme le plus irrésolu et le plus faible de la terre, il aurait quitté Londres, — du moins pour quelques mois, — à la suite de ce bal. Il se dit et se redit vingt fois qu’il était de son devoir de partir. Jusqu’à ce jour il s’était toujours posé la question ainsi : Qu’avait-on fait pour lui, qu’il dût considérer les autres ? Mais maintenant, tout avait changé d’aspect. Il se trouvait que c’était lui qui avait eu les plus grands torts ? Caroline ne lui avait-elle pas dit elle-même qu’elle était malheureuse aujourd’hui parce qu’il avait été jadis implacable ? ”
“ Que me fait la rage de sir Henry ? Que m’importe même la colère de mon père ? Qu’il se désespère s’il veut. Je ne m’apitoie pas sur moi-même, pourquoi donc me laisserais-je émouvoir par sa douleur, — douleur si vile, si basse, si indigne de compassion ? Et, après s’être ainsi fait la leçon en prévision du lendemain, George Bertram se mit au lit. ”
“ Mademoiselle Caroline Waddington était la petite fille de M. George Bertram l’aîné, et par conséquent, pour m’exprimer avec toute la netteté possible, — elle était nièce, à la mode de Bretagne, de son amoureux, M. George Bertram le cadet. C’est là un degré de parenté qui, Dieu merci, n’exclut ni l’amour ni le mariage. ”
“ Elle se leva, traversa le salon, et lui prit vivement le bras. — George, vous me protégerez ; dites-moi que vous me sauverez de cela. — Vous protéger ! répéta-t-il en osant à peine la regarder en face. Comment pourrait-il la protéger ? Comment la sauver du maître qu’elle s’était donné ? Il lui eût été aisé, sans doute, de la consoler par des promesses, mais il ne se sentait pas le courage de lui promettre ce qu’il ne pourrait pas tenir. Si, le testament lu, sir Henry Harcourt insistait pour emmener sa femme, comment la protégerait-il, lui, George Bertram, — lui surtout ? ”
“ Harcourt, avocat lui-même, lui recommandait le barreau. Tout égoïste qu’était Harcourt, il avait au fond du cœur je ne sais quel sentiment élevé, sinon généreux, qui lui faisait désirer d’avoir à ses côtés un ami tel que George Bertram. Celui-ci pouvait, il est vrai, le dépasser dans la carrière — la chose semblait même très-probable — et pourtant il souhaitait de le voir s’établir à Londres. Quelque chose lui disait qu’il avait plus à gagner qu’à perdre avec un pareil ami. Mais Bertram ne pouvait se décider aussi facilement. ”
“ Si les choses eussent tourné ainsi, il serait en ce moment auprès de Caroline à faire avec elle de splendides projets pour l’emploi de leurs richesses futures. George Bertram n’eût pas été homme, s’il n’avait éprouvé quelque amertume en se disant cela. Néanmoins, il y avait au fond de son cœur un sentiment d’indépendance satisfaite qui le soutenait. Il pouvait, du moins, se vanter de ne s’être pas vendu ; non pas se vanter tout haut, mais dans le for intérieur, ainsi que nous le faisons tous parfois. ”
“ JÉRUSALEM. Il n’y eut cependant aucune querelle entre George Bertram l’oncle et George Bertram le neveu. Bien que dans leurs conversations au sujet de leurs affaires ils ne fussent pas très-aimables l’un pour l’autre, ils restèrent bons amis — aussi bons amis du moins qu’ils l’avaient jamais été. À vrai dire, le vieillard se montra plus poli pour son neveu à la suite de la dernière scène que nous avons racontée, et, avant la fin des trois mois, sa manière d’être fut presque cordiale. ”
“ Selon moi, cela avancerait beaucoup tes affaires, si ton oncle savait que tu veux épouser Caroline Waddington. George ne répondit pas, et se mit à lancer en l’air avec vigueur de grands nuages de fumée. Sir Lionel, de son côté, n’ajouta rien et changea de conversation sans affectation. Le lendemain, de grand matin, George Bertram quittait Constantinople après avoir reçu de sir Lionel la promesse qu’il viendrait voir son fils en Angleterre, aussitôt que les besoins du service public lui en laisseraient la liberté. ”
“ Le révérend Arthur Wilkinson, ministre de Hurst Staple, village limitrophe entre le Humpshire et le Berkshire, avait épousé une cousine germaine de la femme de sir Lionel. Quand donc le jeune George Bertram, à l’âge de neuf ans, se trouva sans famille qu’il pût appeler sienne et livré à tous les hasards de la vie, M. Wilkinson s’offrit de lui donner une famille et de l’élever avec son fils aîné jusqu’à ce qu’ils fussent en âge l’un et l’autre d’aller à quelque école publique. Pendant trois ans, George Bertram vécut donc à Hurst Staple. ”
“ Mademoiselle Baker ne put que lui renouveler sa promesse de ne rien dire qui fût de nature à nuire à George Bertram. — Il a si peu de bon sens, ce jeune homme, mademoiselle. C’est pis qu’un enfant pour l’argent. C’est pour ça que je lui porte Intérêt, parce qu’il a si peu de bon sens. En quittant M. Pritchett, mademoiselle Baker se mit en route pour Littlebath, où elle arriva bientôt sans encombre. Elle n’y était pas depuis longtemps que sir Lionel était au courant de toutes ses nouvelles. ”
“ Et parmi tous ceux que George Bertram avait aimés, qui donc l’avait jamais prié en vain ? Pourquoi ne le fit-elle pas ? Que d’amour, que de bonheur en réserve pour eux ! Mais il n’y eut rien de tendre dans les regards, rien de doux dans les paroles qu’il lui adressa. — Comment ! dit-il, et, malgré sa promesse, sa voix n’avait jamais été si rude. — Comment ! montrer cette lettre à un autre homme ; montrer cette lettre à M. Harcourt ! cela est-il vrai, Caroline ? Un enfant demande pardon à sa mère parce qu’il a été grondé, et il cherche à détourner sa colère, afin d’éviter le châtiment ”
“ George Bertram se trouva assis à table à côté d’une dame anglaise d’un certain âge et d’une mise irréprochable qu’il entendit nommer mademoiselle Baker, et de l’autre côté de cette dame était placée — un ange ! que mademoiselle Baker appelait Caroline, et qu’un homme, — un animal, — assis à ses côtés, nommait mademoiselle Waddington. Tous mes lecteurs ont sans doute, un jour ou l’autre, fait partie d’une société de table d’hôte, et toutes ont dû remarquer combien il est important pour le plaisir du voyageur de se trouver placé dans un agréable voisinage. ”
“ De ces gens-là on est tenté de dire que, si leur jugement n’est pas des plus sains, leur cœur fait plus que de suppléer leur jugement. On reconnaît qu’ils ont tort, et pourtant on ne saurait pas les souhaiter plus perspicaces qu’ils ne sont. Mais George Bertram n’était point ainsi fait. Il ne s’était pas hâté de blâmer son père, mais les fautes de celui-ci une fois connues, il les avait jugées et condamnées sans retour. Il s’aperçut que son oncle avait eu raison et que sir Lionel était un homme qu’il ne pouvait nullement estimer, et qu’il lui était même assez difficile d’aimer. ”
“ Vers la fin du troisième jour M. Bertram rendit le dernier soupir en présence des siens. Son parent le plus proche n’était pas auprès de lui, car personne n’avait osé l’appeler. Dans les derniers temps il avait exprimé tant de dégoût au seul nom de sir Lionel, que tous, d’un commun accord, s’étaient abstenus de nommer le père de George. Le mourant sembla comprendre que son dernier instant approchait, car de temps à autre il levait la main maigre et flétrie qui reposait sur le lit, comme pour avertir ceux qui l’entouraient. ”
“ Le plus sage était de se servir d’elle, — de ne point la molester tant que vivrait son grand-père. Le vieil avare mort, il serait temps de se venger. En attendant ce moment, sir Henry ne gagnerait rien à pousser sa femme à bout. Toutes réflexions faites, il dit à la domestique qu’il désirait voir M. George Bertram. Le hasard voulut que George et lady Harcourt fussent ensemble au salon, et que mademoiselle Baker fût en ce moment occupée à veiller le malade au premier étage. Le salon touchait au vestibule, et Caroline, toujours inquiète, reconnut aussitôt la voix de son mari. ”
“ Le livre, — un tout petit livre, — était de nature à plaire à ses amis de Littlebath aussi peu qu’à ses amis d’Oxford. À Littlebath, il fit dresser les cheveux sur la tête de mademoiselle Baker ; à Oxford, il fut cause que les orthodoxes se demandèrent s’il ne serait pas opportun de prier M. George Bertram de donner sa démission d’agrégé. Le livre en question portait un titre épouvantable : Le roman dans la Bible. Dans son premier chapitre, George allait au-devant de l’accusation que le monde, dans son injustice, ne manquerait pas de porter contre lui, et il la repoussait avec énergie. ”
“ Ceux que Dieu veut perdre, il commence par les priver de raison. Rien ne put égaler l’amitié doucereuse et les façons séduisantes que déploya sir Henry à l’égard de George. Il ne parla pas beaucoup du passé ; mais le peu qu’il en dit semblait indiquer qu’il croyait n’avoir obtenu la main de Caroline Waddington que parce que Bertram avait dédaigné ce bonheur. Tout grand personnage qu’il était, il s’humilia presque devant le génie de Bertram. ”
“ Elle agrandit tous les jours le cercle de ses chers, et bons amis, et, qu’elle aille où elle voudra, elle fait toujours plus de bien aux autres qu’ils ne lui en font. À elle aussi, nous tirons un dernier coup de chapeau. Il ne nous reste plus à parler que de George Bertram et de lady Harcourt, ainsi que de mademoiselle Baker, qui désormais sera inséparable de sa nièce. Dès que la première surprise occasionnée par la mort de sir Henry Harcourt se fut calmée, Bertram comprit qu’il lui serait impossible de voir tout de suite Caroline. ”
“ Harcourt pouvait les tenir facilement à distance jusqu’à la mort de M. Bertram, mais alors... alors, que ferait-il ? le revenu qu’il tirait de sa profession était grand, mais quel avocat peut bien travailler quand son esprit est préoccupé par de graves soucis personnels ? Sir Henry avait dit à George Bertram que, s’il ne recevait pas un message favorable du grand-père de sa femme, il irait la chercher à Hadley, et il croyait maintenant le moment venu de tenter quelque démarche de ce genre. Il se sentait poussé à agir, à proposer quelque arrangement ”
“ Les amis de Bertram durent s’avouer que ceux qui le traitaient de libre penseur ne lui faisaient pas injustice. Ces choses, et d’autres encore, faisaient beaucoup de chagrin à nos deux dames de Littlebath. Quant à mademoiselle Baker, la seule pensée que George avait pu écrire un pareil livre la faisait frémir. À ses yeux un libre penseur était un homme qu’il fallait placer dans la même catégorie que les assassins, les régicides, et ces scélérats mystérieux et terribles qui commettent des crimes trop atroces pour que la pensée d’une femme puisse s’y arrêter un instant. ”
“ J’espère que vous ne me croyez pas ingrat, George ? et sir Lionel prit sa voix la plus douce et la plus insinuante. — Ingrat ? Je ne m’attends guère à la gratitude. Mais je ne serais pas fâché de savoir quand il vous conviendra de régler avec moi. Nous avons un compte courant depuis bien des années. Il est probable que Pritchett vous l’aura envoyé. Et, tout en parlant, M. Bertram se leva et prit sur la cheminée un papier qui ne promettait rien d’agréable. ”
“ Le lecteur prévoit probablement que George Bertram ne se fera pas prêtre. Ce n’est que trop vrai. Son enthousiasme, tout ardent, tout sincère qu’il était, ne dura guère que le temps qu’il resta à Jérusalem, et l’avait complètement abandonné quand il se retrouva plus tard à Oxford. Cela paraîtra bien méprisable à beaucoup de gens. Oui, c’était méprisable, méprisable comme l’humanité l’est souvent. ”
“ Sir Henry pensa ensuite au coffre-fort de M. Bertram. Ah ! s’il eût pu connaître ce secret-là, sa décision eût été vite prise ! Il savait bien que le vieillard s’était brouillé avec son neveu. Il savait également que George, dans son aveugle entêtement, ne ferait aucune démarche pour amener une réconciliation. N’était-il pas à présumer qu’une grande partie, au moins, des richesses presque fabuleuses de M. Bertram irait à sa petite-fille ? Il avait, il est vrai, un risque à courir ; mais, en toutes choses, il faut courir des risques. ”
“ Je ne vous demande que de croire une chose : c’est que tout est irrévocablement fini entre nous. Le vieux Bertram tenait toujours la main de son neveu et semblait prendre plaisir à la tenir. Il interrogeait des yeux le visage de George, comme s’il cherchait à y lire quelque chose qui pût contredire les paroles qu’il venait d’entendre et qui lui offrît une espérance. Il avait parlé de la loyauté de George et il y croyait, autant qu’il pouvait croire à la loyauté ; mais pourtant il réfléchissait toujours au prix qu’il lui faudrait donner pour le gagner. ”
“ Nous avons dû perdre de vue M. Bertram l’oncle en racontant l’histoire des dernières aventures de M. Bertram le neveu. Aujourd’hui, il faut que le lecteur sache que, vers le commencement de cette même année, la santé de M. Bertram avait donné quelques inquiétudes à ses amis. George avait été le voir une ou deux fois ; sa nièce, mademoiselle Baker et sa petite-fille, Caroline, en avaient fait autant. Il ne leur avait pas dit grand’chose, mais mademoiselle Baker avait emporté de sa visite l’impression que le vieillard serait heureux de voir s’accomplir le mariage projeté. ”
“ S’il eût été possible de battre en retraite sans plus de conversation, sir Lionel l’eût fait ; mais la chose étant impossible, il fit bonne contenance. — Je pense que vous voulez plaisanter, George, dit-il. Il serait, impossible de décrire le son de voix avec lequel M. Bertram répéta ce mot : « plaisanter. » Il fit bondir sur son siège le colonel et le força de s’avouer que le mot impotent ne s’appliquait pas tout à fait à son frère. — C’est bien ! c’est une plaisanterie, continua le vieillard. ”
“ Ce qui est certain, c’est que George ne l’entendit pas. Les doigts de Caroline le touchèrent, les yeux de Caroline s’arrêtèrent un instant sur son visage, et pendant ce court moment il se rappela Jérusalem, le mont des Oliviers, les promenades à cheval de Littlebath, et surtout cette dernière entrevue, lorsque tout, tout s’était écroulé entre eux. — Il y a cinq cent cinquante-cinq mille enfants mâles âgés de neuf à douze ans, dit M. Stistick, qui poursuivait quelque argumentation surprenante au moment, même où Bertram se dirigea vers la cheminée. ”
Baron George Gordon Byron Byron, Œuvres complètes de lord Byron…
“ ISRAEL BERTUCCIO.Les vrais braves ont les yeux et le cœur tendres, ils gémissent souvent de ce que le devoir leur ordonne. Je connais de long-tems Bertram, jamais sur la terre il ne fut d'ame plus loyale.CALENDARO.Cela peut être, je crains moins la trahison que la faiblesse; après tout, comme il n'a ni maîtresses, ni femmes pour profiter de sa mollesse d'esprit, on peut le mettre à l'épreuve. C'est par bonheur un orphelin sans autres amis que nous; mais une femme, un enfant l'auraient trouvé moins résolu qu'eux-mêmes. ”
