“ Le vicomte semblait être dans une de ses dispositions taquines les plus méchantes. — Baron Leone de Leoni, dit-il d’une voix sèche et railleuse, sais-tu, mon ami, que tu t’enfonces cruellement ? — Qu’est-ce que tu veux dire ? reprit Leoni, je n’ai pas encore de dettes à Venise. — Mais tu en auras bientôt. — J’espère que oui, répondit Leoni avec la plus grande tranquillité. — Vive Dieu ! dit le marquis, tu es le premier des hommes pour te ruiner ; un demi-million en trois mois, sais-tu que c’est un très-joli train ! ”
Leone Leoni
Définition et enjeux
Le thème de “Leone Leoni” a été abordé par des auteurs tels que George Sand, Isabelle de Charrière ou Paul Perret. Il est souvent associé à des termes comme la princesse, le marquis, Juliette, Venise ou la faillite.
Citations sur “Leone Leoni”
“ Une gondole effleura la nôtre et s’accrocha au bâtiment. Un homme et une femme sortirent de cette gondole et grimpèrent légèrement l’escalier du paquebot. À peine étaient-ils sur le tillac que le bâtiment partit avec la rapidité de l’éclair. Le couple se pencha sur la rampe pour voir le sillage. Je reconnus Juliette et Leoni. Je crus faire un rêve ; je passai ma main sur mes yeux, j’appelai Cristofano. — Est-ce bien là le baron Leone de Leoni qui part pour Trieste avec une dame ? lui demandai-je. ”
“ Leoni avait désormais sur moi plus qu’une force morale, il avait une puissance magnétique à laquelle je ne pouvais plus me soustraire. Son regard, sa voix, ses larmes agissaient sur mes nerfs autant que sur mon cœur ; je n’étais plus qu’une machine qu’il poussait à son gré dans tous les sens. Je lui pardonnai, je m’abandonnai à ses caresses, je lui promis tout ce qu’il voulut. Il me dit que la princesse Zagarolo, étant veuve, avait songé à l’épouser ; que le court et frivole engoûment qu’il avait eu pour elle lui avait fait croire à son amour ”
“ Leoni est à Venise. Juliette fut frappée d’une commotion électrique. — Qu’est-ce que tu dis ? Leoni est à Venise ? s’écria-t-elle dans une sorte de délire, en se jetant dans mes bras ; répète ce que tu as dit ; répète son nom, que j’entende au moins encore une fois son nom ! Elle fondit en larmes, et, suffoquée par ses sanglots, elle perdit presque connaissance. Je la portai sur le sofa, et, sans songer à lui donner d’autres secours, je me remis à marcher sur la bordure du tapis. Alors ma fureur s’apaisa comme la mer quand le sirocco replie ses ailes. ”
“ Au moment de sortir avec moi de ma chambre, Leoni les essuya avec ses lèvres et me pressa mille fois encore dans ses bras, en me nommant sa bienfaitrice, son ange tutélaire et sa seule amie. Je traversai eu tremblant les vastes appartements de la princesse. En voyant la richesse de cette maison, j’avais un serrement de cœur indicible, et je me rappelais les dures paroles d’Henryet : — Quand elle sera morte, vous serez riche, Juliette ; vous hériterez de son luxe, vous coucherez dans son lit et vous pourrez porter ses robes. ”
“ Leoni ! s’écria-t-elle avec transport. C’est encore pour moi comme un rêve. J’eus un éblouissement ; je perdis la vue pendant une seconde, je crois. Juliette s’élança, impétueuse et forte. Tout à coup je la vis transportée comme par magie sur le bateau, dans les bras de Leoni ; un baiser délirant unissait leurs lèvres. Le sang me monta au cerveau, me bourdonna dans les oreilles, me couvrit les yeux d’un voile plus épais ; je ne sais pas ce qui se passa. Je revins à moi en montant l’escalier de mon auberge. J’étais seul ; Juliette était partie avec Leoni. ”
Isabelle de Charrière,
Lettres écrites de Lausanne
(1785)
“ Aussi, tout accompli qu’il soit, et sobre, plus qu’aucun autre roman de madame Sand, de ces réflexions qui précisent les vues de l’auteur en rappelant celui-ci au travers de ses personnages. Leone Leoni est un livre attachant, mais triste, un livre qui trouble et fait peur, un livre plein de prescience ou d’expérience amère et fatale. Qu’espérer, en effet, pour le sort individuel de l’homme, pour l’avenir même de l’humanité, s’il n’y a pas d’autre domination sous le ciel que les instincts passionnés, de plus en plus débarrassés d’entraves ? ”
“ Que ce fût l’ouvrage de Dieu, celui de Leoni ou celui de l’amour, une ame forte se développa et s’épanouit dans mon faible corps. Chaque jour je sentis un monde de pensées nouvelles se révéler à moi. Un mot de Leoni faisait éclore en moi plus de sentimens que les frivoles discours entendus dans toute ma vie. Il voyait ce progrès, il en était heureux et fier. Il voulut le hâter et m’apporta des livres. Ma mère en regarda la couverture dorée, le vélin et les gravures. Elle vit à peine le titre des ouvrages qui allaient bouleverser ma tête et mon cœur. ”
“ Mais je crois (et d’autres femmes le croient aussi) que nul homme sur la terre n’a ressenti et exprimé l’amour comme Leoni. Supérieur aux autres hommes dans le mal et dans le bien, il parlait une autre langue, il avait d’autres regards, il avait aussi un autre cœur. J’ai entendu dire à une dame italienne qu’un bouquet dans la main de Leoni avait plus de parfum que dans celle d’un autre, et il en était ainsi de tout. ”
“ Pauvre femme ! dit Leoni, et pauvre Henryet ! Il l’aurait rendue heureuse, lui ! Il l’aurait respectée et honorée du moins ! Quelle fatalité l’a donc jetée dans les bras d’un méchant coureur d’aventures, poussé vers elle par le destin, d’un bout du monde à l’autre, lorsqu’elle avait sous la main le cœur d’un honnête homme ! ”
“ Mais renvoie Juliette... Leoni me pria d’appeler les femmes ; j’obéis et posai doucement la tête de la princesse sur un coussin. Mais quand je fus au moment de franchir la porte, je ne sais quelle force magnétique m’arrêta et me força de me retourner. Je vis le marquis s’approcher de la malade comme pour la secourir ; mais sa figure me sembla si odieuse, celle de Leoni si pâle, que la peur me prit de laisser cette mourante seule avec eux. ”
“ On ignorait par quel procédé Leoni avait fait sa fortune; on savait seulement qu'il était riche, prodigue, dissolu; tous les hommes à la mode allaient chez lui, singeaient sa toilette et se faisaient ses compagnons de plaisir. Le marquis de... l'escortait partout et partageait son opulence; tous deux étaient amoureux d'une courtisane célèbre, et, par un caprice inouï, cette femme refusait leurs offres. Sa résistance avait tellement aiguillonné le désir de Leoni, qu'il lui avait fait des promesses exorbitantes, et qu'il n'y avait aucune folie où elle ne pût l'entraîner. ”
“ Il vit qu’il fallait profiter de ce moment d’incertitude et de faiblesse, et se hâta de me donner sur Leoni des renseignements d’une odieuse vérité. — J’admire, dit-il, comment votre cœur, facile et confiant, a pu s’attacher si longtemps à un caractère semblable. Il est vrai que la nature l’a doté de séductions irrésistibles, et qu’il a une habileté extraordinaire pour cacher ses turpitudes et pour prendre les dehors de la loyauté. Toutes les villes de l’Europe le connaissent pour un roué charmant. ”
“ Mon père accepta cette dernière hypothèse, et, charmé des manières du Vénitien, il le conduisit enfin chez ma mère. Durant cette visite, Leoni eut tant d’esprit et parla sur toutes choses d’une manière si supérieure, que je restai fascinée en l’écoutant. Jamais je n’avais conçu l’idée d’un homme semblable. Ceux qu’on m’avait désignés comme les plus aimables étaient si insignifians et si nuls auprès de celui-là, que je croyais faire un rêve. J’étais trop ignorante pour apprécier tout ce que Leoni possédait de savoir et d’éloquence, mais je le comprenais instinctivement. ”
“ Ils avaient chacun une autorité morale sur une partie de ces nouveaux venus ; ils leur servaient de modèle et de guide dans les petites choses d’abord, et plus tard dans les grandes. Leoni était l’ame de tout ce corps, le chef suprême qui imposait à cette brillante coterie masculine la mode, le ton, le plaisir et la dépense. Cette espèce d’empire lui plaisait, et je ne m’en étonnais pas : je l’avais vu régner plus ouvertement encore à Bruxelles et j’avais partagé son orgueil et sa gloire ; mais le bonheur du chalet m’avait initiée à des joies plus intimes et plus pures. ”
“ Mais vous ne voulez pas quitter Leoni, convenez-en. — Je le veux, lui répondis-je en pleurant, mais je ne le peux pas. — Malheureuse, malheureuse entre toutes les femmes ! dit Henryet avec tristesse ; vous êtes bonne et dévouée, mais vous manquez de fierté. Là où il n’y a pas de noble orgueil il n’y a pas de ressources. Pauvre créature faible ! je vous plains de toute mon âme, car vous avez profané votre cœur, vous l’avez souillé au contact d’un cœur infâme, vous avez courbé la tête sous une main vile, vous aimez un lâche ! ”
“ Un jour Leoni s’oublia jusqu’à frapper ce vieillard, qui aussitôt tira le testament de sa poche et lui déclara qu’il allait le porter chez les cousins de la princesse. Aucune menace, aucune prière, aucune offre d’argent ne put apaiser son ressentiment. Le marquis arriva et résolut d’employer la force pour lui arracher le fatal papier ; mais Vincenzo, qui, malgré son âge, était un homme remarquablement vigoureux, le renversa, le frappa, menaça Leoni de le jeter par la fenêtre s’il s’attaquait à lui, et courut produire les pièces de sa vengeance. ”
“ En parlant ainsi, Leoni essuyait avec un mouchoir sa main ensanglantée.—Bah! ce que tu as n'est qu'une égratignure, dit le marquis: je suis blessé plus sérieusement à la jambe; et il faudra pourtant que je danse demain au bal, afin qu'on ne s'en doute pas. Laisse donc ta main, panse-la, et songe à autre chose.—Il m'est impossible de songer à autre chose qu'à ce sang. Il me semble que j'en vois un lac autour de moi.—Tu as les nerfs trop délicats, Leoni; tu n'es bon à rien.—Canaille! dit Leoni d'un ton de haine et de mépris, sans moi tu étais mort ”
“ Le babillage expansif de ma mère l’avait instruite de ses intentions sur Leoni, et le visage à la fois aimable, fier et moqueur du Vénitien lui révélait beaucoup de choses que ma mère ne comprenait pas. — Vois-tu, Juliette, me dit-elle, en se penchant vers moi, voici un grand seigneur qui se moque de nous. J’eus un tressaillement douloureux. Ce que disait ma tante répondait à mes pressentimens. C’était la première fois que j’apercevais clairement sur la figure d’un homme le dédain de notre bourgeoisie. ”
“ Leoni semblait toujours enchanté de cette vie dissipée. Tout ce qu’il y avait de dandies de toutes nations à Venise se donna rendez-vous chez nous pour boire, pour jouer, et pour faire de la musique. Les meilleurs chanteurs des théâtres venaient souvent mêler leurs voix à nos instrumens et à la voix de Leoni, qui n’était ni moins belle ni moins habile que la leur. Malgré le charme de cette société, je sentais de plus en plus le besoin du repos. Il est vrai que nous avions encore de temps en temps quelques bonnes heures de tête-à-tête ”
“ Tant que cette femme était là, et que je lui sacrifiais mon amour et ma fierté, je me consolais en sentant que j’avais de l’affection pour elle et que je m’immolais pour elle et pour toi. À présent je ne vois plus que ce qu’il y avait de bas et d’odieux dans ma situation. Comme tout le monde doit nous mépriser ! — Tu te trompes bien, ma pauvre enfant, dit Leoni ; tout le monde nous salue et nous honore, parce que nous sommes riches. ”
“ Laisse-moi, bête brute! s'écria Leoni en poussant la table, qui faillit tomber sur le marquis; laisse-moi pleurer. Tu ne sais pas ce que c'est que le remords, toi; tu ne sais pas ce que c'est que l'amour! ”
“ Je n’ai pas de haine dans le cœur, et je n’accuse point Leoni d’être un scélérat ; non, non, car je ne peux pas rougir de l’avoir aimé. C’est un malheureux qu’il faut plaindre. Si vous saviez... Mais je vous dirai tout. — Continue ton histoire, lui dis-je ; Leoni est assez coupable, ton intention n’est pas de l’accuser plus qu’il ne le mérite. Juliette reprit son récit. — Le fait est qu’il m’aimait, il m’aimait pour moi-même ; la suite l’a bien prouvé. Ne secouez pas la tête, Bustamente. Leoni est un corps robuste, animé d’une ame immense ”
“ Il commençait à se remettre, lorsque je m’aperçus qu’Henryet nous suivait ; je ne pus m’empêcher d’en témoigner mon impatience. — En vérité, cet homme nous suit comme un remords, dis-je tout bas à Leoni ; est-ce bien un homme ? Je le prendrais presque pour une âme en peine qui revient de l’autre monde. — Quel homme ? répondit Leoni en tressaillant ; comment l’appelez-vous ? où est-il ? que nous veut-il ? est-ce que vous le connaissez ? Je lui appris en peu de mots ce qui était arrivé, et le priai de n’avoir pas l’air de remarquer le ridicule manége d’Henryet. Mais Leoni ne me répondit pas ”
“ Sens-tu ce qu’il y a de beau, de sublime à se sacrifier pour ce qu’on aime ? Ton âme n’est-elle pas émue à l’idée de tenir dans tes mains la vie et la destinée d’un homme, et de t’y consacrer tout entière ! Ah ! que ne pouvons-nous changer de rôle ! que ne suis-je à ta place ! Avec quel bonheur, avec quel transport je t’immolerais toutes les affections, tous les devoirs !... — Assez, Leoni, lui répondis-je ; vous m’égarez par vos discours. Grâce, grâce pour ma pauvre mère, pour mon pauvre père, pour mon honneur ! ”
“ Leoni jeta les yeux sur le billet et devint pâle comme la mort. — Mon Dieu ! m’écriai-je, j’espérais qu’on m’avait trompée ! Je venais vers toi avec la presque certitude de te trouver étranger à cette infamie. Je me disais : Il m’a bien fait du mal, il m’a déjà trompée ; mais malgré tout, il m’aime. S’il est vrai que je le gêne et que je lui sois nuisible, il me l’aurait dit il y a à peine un mois, lorsque je me sentais le courage de le quitter, tandis qu’il s’est jeté à mes genoux pour me supplier de rester. ”
“ Il se contenta sans doute de tolérer le brigandage que ces scélérats commettaient chez lui, car il est à leur merci et n’oserait se défaire de ceux qu’il déteste le plus. Maintenant il est, comme vous le savez, l’amant en titre de la princesse Zagarolo ; cette dame, qui a été fort belle, est désormais flétrie et condamnée à mourir prochainement d’une maladie de poitrine... On pense qu’elle léguera tous ses biens à Leoni qui feint pour elle un amour violent, et qu’elle aime elle-même avec passion. Il guette l’heure de son testament. Alors vous redeviendrez riche, Juliette. ”
“ Mais laissez-moi respecter le nom de Leoni ; c’est le seul bien que dans le secret de mon cœur je puisse encore opposer à l’anathème du monde. — Respecter le nom de Leoni ! s’écria Henryet avec un rire amer ; pauvre femme ! Cependant j’y consentirai si vous voulez partir pour Bruxelles ! Allez consoler votre mère, rentrez dans la voie du devoir, et je vous promets de laisser en paix le misérable qui vous a perdue, et que je pourrais briser comme une paille. — Retourner auprès de ma mère ! répondis-je. Oh ! oui, mon cœur me le commande à chaque instant ”
“ Un soir que je lui faisais la lecture pendant que Leoni était assis sur le tapis et lui réchauffait les pieds dans un manchon, elle reçut une lettre, la lut rapidement, jeta un grand cri et s'évanouit. Tandis que je volais à son secours, Leoni ramassa la lettre et en prit connaissance. Quoique l'écriture fût contrefaite, il reconnut la main du vicomte de Chalm. C'était une délation contre moi, des détails circonstanciés sur ma famille, sur mon enlèvement, sur mes relations avec Leoni; puis mille calomnies odieuses contre mes moeurs et mon caractère. ”
“ Nous partirons demain. — Il le faut bien, lui dis-je, mais où irons-nous ? je serai reconnue et découverte tout de suite, on me reconduira de vive force chez mes parens. — Il y a mille moyens d’échapper aux hommes et aux lois, répondit Leoni en souriant, nous en trouverons bien un, ne t’inquiète pas ; l’univers est à notre disposition. ”
