“ Elles n’étaient pas d’ailleurs des moelles saines, des moelles d’animal humain bien portant, normal : Mévil était un Civilisé, c’est-à-dire une plante de serre, modifiée, déformée, atrophiée par une culture maniaque, et devenue monstrueuse avec des feuilles naines, des fleurs trop grosses, et des pétales en guise d’étamines, — avec de la spéculation en place d’instinct, et un cerveau tout ensemble admirable et difforme. ”
Citations sur “Mévil”
“ Raymond Mévil cependant poursuivait la robe verte. Elle passa dans l’embrasure d’une fenêtre éclairée ; ce n’était pas Mme Malais. Déçu, le docteur chercha au fond du parc. Sur un banc isolé, — mais point obscur, — il vit un couple assis, silencieux ; — Mlle Sylva et Fierce. Une jalousie triste le perça comme une épée. Il marcha plus vite dans l’allée déserte. Contre un arbre, un homme s’adossait, qui le heurta au passage. Mévil, étonné, reconnut Claude Rochet le journaliste, qui, pour un soir, avait laissé son bouge ignoble du quartier Boresse. Il ricanait de sa bouche gloussante ”
“ Il sembla à Mévil que son guidon tournait doucement de droite à gauche. — Pourtant ses mains ne bougeaient pas. — Et le guidon tournait, c’était positif ; la victoria arrivait, rapide, à dix pas à peine ; il fallait redresser la roue, pencher le corps à droite, — tout de suite. — Mévil essaya. Les muscles hésitèrent. Comme c’était fatigant, ce guidon à tourner ! Un poids mystérieux s’accrochait certainement du côté gauche, penchant sournoisement toute la machine vers le danger, vers la mort. ”
“ Ressemblance de hasard: Mévil se vantait d'être suffisamment civilisé pour que tous les sangs de toutes les origines se fussent mélangés dans ses artères également.Le pousse trottait entre les arbres des rues, à l'abri du soleil oblique, mais meurtrier quand même comme une massue. Du bout de sa canne, le maître guidait les coureurs. Pour les arrêter, il dit: «Toï!» en les frappant sur l'épaule. Et ils entrèrent dans un jardin qui précédait une villa. Le long de la grille, plusieurs voitures attendaient, avec des grooms annamites, hauts comme leurs bottes, cramponnés aux mors des chevaux. ”
“ Mais Mévil n'était pas chez lui. Fierce vit la grille ouverte, et les boys sur le pas de la porte, en groupe étonné et inquiet. Le maître, sorti seul après la sieste, n'avait point laissé d'ordres et n'était pas rentré.A pas lourds, Fierce recommença d'aller. Il avait cherché Mévil, il cherchait Torral;—il cherchait une main à quoi s'accrocher. ”
“ Mévil que voici est amoureux. Mais son amour, quoique tenace, ne s’égare pas dans le platonisme ; et tout ce qu’il rêve, c’est de coucher l’objet de ses vœux dans son lit. Trop simple pour ta mentalité nouvelle. » Fierce agacé haussa les épaules. Il allait répondre quand le boy de la porte entra parler au maître. Mévil le renvoya d’un signe affirmatif. — « Ce n’est que Liseron, dit-il ; c’est son jour. Pauvre petite, elle aura tort... » Torral espéra une comédie. Par coquetterie instinctive, Mévil défripait son veston de toile. Fierce, ne songeant qu’à son tennis, s’inquiétait de l’heure. ”
“ Mévil leva sa raquette pour servir. Piqué par l'indifférence de sa partenaire, il ambitionna de l'éblouir en jouant un jeu étincelant. Debout sur la pelouse pareille à un stade, et son bras brandi vers le ciel, il semblait un jeune dieu. Tous les regards suivaient son geste. Fierce vit Sélysette attentive, admirative peut-être?—Il tressaillit dans toutes ses fibres; ce coup d'œil qu'elle donnait à l'ennemi lui parut volé à lui-même. Une colère le traversa, et il serra sa raquette d'une main de duelliste; il allait jouer comme on se bat. ”
“ À ce jeu, il s’exaspéra. Torral, spectateur attentif du drame, s’attendit à des violences et à un scandale. Mais Mévil, déjà, n’avait plus en lui l’énergie qu’il fallait pour être violent. Il chassait deux proies, et ne savait pas lâcher l’une pour forcer l’autre. Elles l’entraînaient, — acharné, fou, — sur deux pistes différentes : Mme Malais lui représentait un idéal sensuel jamais atteint encore, Marthe Abel remuait en lui des fibres qu’il ne connaissait pas, et qu’il s’épouvantait de sentir vibrer : des fibres mystiques et superstitieuses, — les fibres d’un amour blême et glacé, — mortel. ”
“ — Cher monsieur, dit Mévil d’une voix très douce, il est grossier d’exiger des points quand les i ne sont pas ambigus. ”
“ Le docteur Mévil était aimé des femmes, — d’abord parce qu’il les aimait, et qu’il n’aimait qu’elles, ensuite parce qu’il était beau d’une beauté qui les troublait toutes, d’une beauté sensuelle et molle jusqu’à l’indécence. ”
“ La jalousie n’est pas un sentiment civilisé ; et certes, Mévil se souciait infiniment peu de n’importe laquelle de ses maîtresses. Elle le regardait, tendre, quêtant un baiser. Évidemment elle jugeait sévèrement la trahison de Fierce envers Raymond, et la noirceur de ce crime commis pour elle chatouillait agréablement sa vanité. ”
“ Par ailleurs, homme selon la formule américaine, pas né, fait soi-même, — et mari d’une jolie femme pas coloniale. Raymond Mévil trouvait celle-ci à son goût, et recherchait les occasions de l’approcher. Mme Malais lisait dans sa véranda, son mari auprès d’elle. La véranda était un boudoir Louis XV exquis, tout bleu, avec des balustrades de marbre blanc fouillé à jour. La beauté fine de la jeune femme, une beauté de marquise adorablement blonde et pensive, resplendissait dans ce cadre fait pour elle. Un valet de pied européen, — luxe rare à Saïgon, — apporta la carte de Mévil. ”
“ Le mal a commencé quand Mévil, pour cette maîtresse qu'il ne pouvait avoir, a jeté à la rue les maîtresses qu'il avait.—C'était un bon début de folie: les femmes n'ont pas plusieurs spasmes à notre service: qu'importe donc le marchand si la marchandise est identique? Une préférence fondée nécessairement sur un détail ou un accessoire ne doit pas nous encombrer, dès qu'il s'agit de l'essentiel,—l'accouplement.—Mévil déraillait du bon sens. ”
“ L’idée qu’elle était faite comme sont les femmes, et bonne à donner du plaisir, ne lui vint jamais. Il l’aima plus chastement que Fierce n’aimait Mlle Sylva, et quand il médita de l’épouser, il ne songea pas à la nuit de noces : s’il y avait songé il eût reculé peut-être, pris de peur. Épouser Marthe Abel. — Mévil fabriqua d’abord cette imagination dans une heure de fièvre. Le mariage venait, au milieu des principes et des règles de sa vie, comme un chien parmi des quilles. Au seul mot, Torral avait éclaté de rire ; Mévil honteux relégua l’idée dans son tiroir à folies. ”
“ Fierce fit signe qu’il n’y pouvait rien, et ne chercha pas de réponse. Oui, on vieillissait vite, en vivant la sorte de vie qu’ils vivaient tous, Mévil, Torral et lui-même. — Dans sa pensée, l’image dégradée, ignoble de Rochet, se photographia désagréablement ; et pour la chasser, il resserra l’étreinte de son bras autour des épaules de sa compagne. Un désir léger s’insinua dans ses nerfs ”
“ Mévil, la tête à la renverse dans l’angle des coussins, était immobile comme un mort. — « C’est très bête, dit Hélène après un petit moment. Tous ces gens-là nous ont vus. » Du menton, elle désignait les voitures de la contre-file. — « Voyez-les vous-même, » dit Torral en haussant les épaules Dans chaque voiture, il y avait un homme et une femme, — ou deux femmes, — ou parfois un homme et un garçonnet. ”
“ Il n’y a rien de bête, dit-il en remplissant son verre vide. Il y a des cerveaux différents et des hommes dissemblables. J’aime ceci, — il frappa du doigt la bouteille qui sonna creux, — et cela, — il aspira une bouffée de sa cigarette ; — voilà pour moi. Mévil préfère les cheveux noirs ou clairs, les yeux verts ou violets, les seins roses ou bruns ; voilà pour lui. Vous, mon cher, vous êtes heureux des impôts à lever, des banques à gouverner, des emprunts a placer ; voilà pour vous. — Tout cela se vaut. Il n’y a rien de bête. — Soit, dit Malais. ”
“ Aidé du saïs, il porta le corps sous le mausolée. Silencieuse, Mme Malais tira son mouchoir et couvrit la face morte. Un peu de rose transparut sous la batiste, marquant les lèvres qui saignaient. Mme Malais se pencha, — et, pitoyable, amoureuse peut-être, baisa doucement la marque rose... Puis elle s’en alla, pleine de trouble ; et le parfum de son baiser s’évapora sur les lèvres du mort. Raymond Mévil, froid et raide, entra dans le repos éternel. ”
“ Le saïs claquait du fouet pour ouvrir la foule, et les chevaux piétinaient sur place. Torral se mit à siffler un refrain, et Fierce allongea sa canne pour pousser un enfant qui se jetait sous les roues. Tous se reprenaient à être de bonne humeur et expansifs, avec un soulagement superstitieux d’être évadés des Tombeaux et du Silence. Ils causèrent et rirent. Mévil s’éveilla brusquement de sa torpeur, et baisa la bouche de son amie, avec des façons câlines qu’elle prit pour de la tendresse. ”
“ Les mains lâchèrent prise. La bicyclette se jeta sous les chevaux, qui se cabrèrent trop tard. La voiture passa, avec une secousse molle... Il y eut un étrange cri qui ressemblait à un gémissement : Mme Malais se jeta hors de la voiture, avant même que le saïs cramponné aux guides n’eût arrêté. Raymond Mévil gisait sur le dos, les bras en croix, les yeux grands ouverts. Sur son vêtement blanc, la roue terreuse avait tracé comme un grand-cordon rouge, de la hanche à l’épaule. La Mort indulgente avait respecté le visage, sur quoi se répandait déjà une beauté suprême, très calme. ”
“ Après, elle risqua un rire aigu que Mévil arrêta d’une tape. Ce fut tout le commentaire de l’aventure. Torral reprit sans trouble sa phrase interrompue et ses conseils : — « Tu as tort, dit-il à Mévil, de ne pas réagir contre ton obsession. Ce soir, je dîne à Cholon ; j’ai invité Fierce qui refuse, pour cause d’anémie intellectuelle ; rien ne nous empêchera donc de nous débaucher comme il convient, modérément. Huit jours de chasteté sont un excès. — De qui est-il amoureux ? demanda Fierce. — De Mme Malais, » dit Torral en le regardant. Fierce ne bougea pas. ”
“ Pousse et coureurs faisaient un coquet équipage, pittoresque même à Saïgon, où les petites gens seuls vont encore en voiture à homme. Mais le docteur Raymond Mévil avait beaucoup d’originalité, et possédait d’ailleurs une victoria et de beaux trotteurs. En sorte que le monde lui passait sa fantaisie d’aller en pousse, et de violer la mode, — luxueusement. ”
“ Mais la familiarité de Mévil et de Torral l’incitait à penser aujourd’hui que rien de mieux n’existait au monde, que le plus outre jusqu’alors espéré n’était que chimère, et qu’il convenait de s’enfermer définitivement dans la formule civilisée : Maximum de jouissance pour minimum d’effort. ”
“ « Vous ne connaissez pas Fierce. Il est mon ami de puis dix ans, et c’est la loyauté, la sincérité même, — Tant mieux pour Sélysette, qui mérite beaucoup de bonheur. » Mévil regarda la pendule : dix minutes perdues, déjà. Il songea tout à coup qu’un visiteur pouvait surgir. Le fossé était là, qu’il fallait sauter. Il prit son élan. — « Un mariage, c’est un exemple à suivre. Qu’en pensez-vous ? — Un bon exemple, ou un mauvais ? » ”
“ Fierce résista désespérément : il tenta même de se réfugier dans l’ivresse ; mais l’ivresse ne vint pas assez prompte, ni assez complète. Peu à peu, il eut la fille à côté de lui, puis sur ses genoux : elle but dans son verre ; elle se grisa, et l’assaillit sans honte. — Il réussit à se lever, il voulut partir. Mais tous s’attachèrent à lui pour le retenir ; et l’on reprit la Victoria en quittant le cabaret. Mévil, hors de raison, commanda au saïs d’aller tout droit ; l’homme indifférent les conduisit aux dernières maisons du faubourg. ”
“ En même temps, la nouvelle du mariage de Fierce lui arrivait comme un exemple à suivre. Il reprit son projet, s’y accoutuma, et l’estima bientôt excellent et raisonnable, conforme à tous ses vœux même imprécis. Dès lors, il voulut engager l’affaire. Mais au premier abord, il vit les yeux de sphinx qui le fixaient de leur regard immobile, fut ébloui, ne paria pas et s’en alla. Les yeux de Marthe Abel. — Mévil, seul, y songea pour la première fois. Qu’y avait-il, derrière ces froides lampes noires ? — Il avait aimé beaucoup de femmes, il les avait regardé vivre et s’agiter ”
“ Il était quatre heures, l'heure où l'on s'éveille de la sieste. Le docteur ne recevait pas plus tard,—procédé discret, dans un pays où les rues sont désertes jusqu'au déclin du soleil.—Ce jour-là, Raymond Mévil sortait tôt, non pour la classique promenade d'avant dîner, mais pour quelques visites demi professionnelles, qu'il espaçait d'ailleurs largement, sa tactique étant d'être rare.Une congaï à chignon lisse ouvrit la porte, jeta quelques lazzis criards aux coureurs, et s'immobilisa tout à coup, doucereuse: le maître paraissait. ”
“ Le matin, l’influence de sa nuit imbécilement chaste opère : il pense surtout à la femme Malais, et combine contre elle des plans assez naïfs : son habileté de jadis s’est évaporée avec son bon sens ; il ne sait plus imaginer que des séquestrations ou des viols ; et, sans plaisanterie, je crois que la cour d’assises le guette. — Le soir, autre guitare : soleil couchant, ciel rouge entre les arbres noirs, brise languide chargée de parfums lourds, — Mévil devient poétique, met une cravate feuille morte et fait l’Inspection dans son pousse argenté, pour saluer Marthe Abel avec des yeux pensifs. ”
“ Torral se retourna vers son mur d’ardoise et contempla sa formule d’algèbre comme un peintre contemple le tableau qu’il vient de créer. Le soleil tombait vers l’horizon, d’une trajectoire verticale et rapide ; il n’y a pas de crépuscule à Saïgon. Mévil calcula qu’il n’avait pas le temps d’aller à la promenade, et il guida son pousse vers le fleuve, afin de rencontrer sur les quais les victorias revenant de l’« Inspection ». Les coureurs trottèrent sur la berge de l’arroyo chinois, encombré de sampans et de jonques, puis gagnèrent le bord du Donaï et prirent le pas. ”
“ J’en ai fait l’expérience : Quand l’envie d’une femme me tenaille, rien ne m’en distrait. J’ai trop obéi à ces envies-là ; j’en suis l’esclave ; cette fois encore, il faut que j’obéisse, ou... » Ils étaient sur la chaussée sablée de rouge. Une victoria passa très près d’eux, ses roues crissant. Mévil resta surplace ; l’essieu frôla sa jambe. — « Fais attention ! » avait crié l’ingénieur en sautant en arrière. Mévil le regarda d’un air surpris, puis fit un geste insouciant. ”
“ Mais une honte bizarre lui montait au visage. Il ne trouvait pas en lui la ressource de mépriser l’injure partie de bas ; il en était mordu comme par une eau-forte, comme par la vérité ; — il n’était pas sûr que ce ne fût pas la vérité. ... La congaï, blottie derrière la chaise longue, s’était tue, peureuse, tant que Liseron avait parlé. Après, elle risqua un rire aigu que Mévil arrêta d’une tape. ”
“ Une robe vert nil passa au bout de l’allée. Mévil crut reconnaître Mme Malais. « Voici, dit-il promptement en donnant les billets ; nous sommes quittes ; et quant à l’autre affaire, n’en prenez point de souci : j’opère toujours moi-même. » Ils se séparèrent. Mme Ariette retrouva son mari dans le salon de jeu. ”
