“ Cette civilisation suprême, la civilisation des Torral, des Mévil, des Rochet, la civilisation rationaliste des hommes sans Dieu, sans maître, sans code, n’était-elle pas une mystérieuse maladie mentale, une gangrène de l’âme, qui ne lâchait plus les proies qu’elle avait mordues ? Toute sa vie, — vingt-six ans, — Fierce avait courtisé la raison pure ; il l’estimait aujourd’hui vaine et néfaste ; mais pourrait-il la chasser de son cerveau ? Suffisait-il, pour cette guérison, d’être amoureux d’une vierge candide et croyante ? L’amour de Sélysette Sylva était en lui comme un rayon de soleil ”
Claude Farrère
Résumé
Les Civilisés, roman de Claude Farrère publié en 1905 et récompensé par le prix Goncourt, explore les ambiguïtés de la colonisation française en Indochine à travers la vie décadente de trois personnages : le médecin Mévil, l’ingénieur Torral et l’officier Fierce.
Dans le cadre de Saïgon, leur existence de « civilisés » se révèle comme une recherche désespérée de sens, entre vice, amour impossible et conflits identitaires. Le récit, à la fois critique et tragique, met en évidence la tension entre les illusions de la colonisation et la fragilité humaine, culminant dans la mort héroïque de Fierce, symbole d’une quête de vérité au prix de la vie.
Citations de Les Civilisés (Claude Farrère)
“ Retomber dans le vice, dans le nihilisme, dans la civilisation, — non. — J’aime encore le vin et les femmes, disait jadis Lorenzaccio ; c’est assez pour faire de moi un débauché, mais ce n’est pas assez pour me donner envie de l’être. — Fierce n’avait plus envie, ni courage. L’espoir d’un pardon, d’une pitié de Sélysette, il n’y songea même pas : on pardonne un coupable, on a pitié d’un malheureux ; mais on n’épouse pas un faussaire qui a pris le nom et le masque d’un honnête homme jadis aimé. Fierce était ce faussaire, et Sélysette avait constaté le faux de ses yeux. ”
“ Il regardait Fierce droit aux yeux, et Fierce le regardait aussi, pensif. Leurs deux esprits s’appliquaient à leur divergence. Torral fit une cigarette et l’alluma. Dans le silence, ils entendaient la lampe crachotter, à bout de pétrole. — « Alors, dit soudain Fierce, la vie te plaît ? — Oui. — Tu ne souhaites rien de mieux ? cela te suffit, — dormir, manger, boire, fumer le tabac et l’opium, faire l’amour aux femmes, non, aux boys ? — Oui, — Et du fond de ta sincérité, tu crois que le mal et le bien sont des balivernes, et qu’il n’y a ni dieu, ni loi ? » ”
