“ Quant à la morale, il n'y en a jamais eu qu'une. Ce n'est pas celle qui dit à l'homme: «Sois bon», ou «sois pur», ou «sois ceci, ou cela»; c'est celle qui lui dit simplement: «Sois!» Voilà la morale. Elle n'a rien à voir avec, la Société actuelle. La morale ne saurait être publique, quoi qu'en dise le Code... Vous voulez peut-être parler de la moralité? C'est un succédané pitoyable. Telle qu'elle est, pourtant, elle a plané assez haut, jadis. Mais on l'a fait descendre si bas! La moralité, c'est comme l'écho; elle devient muette quand on s'en rapproche. Ce n'est pas une chose sérieuse... ”
Résumé
Le Voleur, publié en 1897 par Georges Darien, suit Randal, un héritier ruiné par son oncle, qui devient voleur pour se venger et survivre. Ce roman critique la morale bourgeoise, les lois et la religion, tout en explorant les tensions entre individualisme et système social.
L’œuvre, mystérieusement liée à la vie de son auteur, a inspiré le film de Louis Malle (1967) et figure en 6e position dans la Bibliothèque idéale d’Alfred Jarry, relançant ainsi l’intérêt pour Darien auprès des surréalistes.
Citations de Le Voleur (Georges Darien)
“ Le joug vermoulu de la morale imbécile est encore tellement lourd ! — Oui, dit l’abbé, l’esprit des hommes est peuplé de terreurs. La loi divine, pour faire obéir à la loi humaine, et la loi humaine, pour faire obéir à la loi divine, sèment l’épouvante dans notre cœur. La voix de ce qu’on appelle la conscience, qui ne trouve pas d’écho dans les cerveaux pleins, résonne si fort dans les cerveaux vides ! Et la conscience — interprétée, ainsi qu’elle l’est d’ordinaire, comme un privilège strictement humain — la conscience, c’est la Peur... ”
“ Homme de Dieu, y es-tu ? Boum !... C’est un coup de pistolet qui me répond, comme j’enflamme une allumette. Je ne suis pas touché ; c’est le principal. D’un saut, je suis dans le jardin ; d’un bond, je passe par-dessus le mur ; et je cours dans la rue, de toute ma force. Mais l’homme de Dieu est sur mes talons, criant, hurlant. — Au voleur ! Au voleur ! Arrêtez-le !... Des fenêtres s’ouvrent, des portes claquent. Des gens se joignent à l’homme de Dieu, galopent avec lui, crient avec lui. La meute est à cinquante pas derrière moi, pas plus. Ah ! que cette rue est longue ! ”
“ Oui, dit Hélène dont toute la physionomie exprime une force de volonté extraordinaire et dont la voix vibre comme la lame fine d’une épée. Écoutez-moi bien et vous me comprendrez. Je suis ambitieuse et je veux me venger du mal qu’on m’a fait. Je suis jeune, je suis belle, je crois à la force. C’est très bien, mais ça ne suffit pas. Je n’ai pas de nom. Je puis m’en faire un ? Un sobriquet, comme les cocottes, oui. Mais je ne veux pas être une cocotte ; je veux être pire ; et, pour cela, j’ai besoin d’un nom, d’un vrai nom. Je suis Mlle Canonnier. Il faut que je sois Mme de Bois-Créault. ”
“ Il faudrait pourtant trouver quelque chose... Avez-vous songé, continua-t-il d’une voix forte, comme s’il revenait à lui tout d’un coup, mais avec encore la brume du rêve devant les yeux, avez-vous songé que tout acte criminel est une fenêtre ouverte sur la Société ? Que connaîtrait-on du monde, sans les malfaiteurs ? Je crois qu’un acte, quel qu’il soit, ne peut être mauvais. L’acte ! Oui, agir ce qu’on rêve. Le secret du bonheur, c’est le courage. — Je pense, en effet, que le rôle du criminel est généralement mal apprécié... — Je vous crois ! s’écria l’abbé en ricanant. ”
“ Oui, dis-je, je suis un voleur. Je ne veux pas vous faire un discours pouf réhabiliter le vol, car vous avez assez fréquenté les honnêtes gens pour vous douter de ce que j'aurais à vous dire. Soyez convaincue, seulement, que la morale n'est qu'un mot, partout; et que le civilisé, hormis sa lâcheté, n'a rien qui le distingue du sauvage. Je suis un voleur. Mme de Bois-Créault avait oublié les voleurs quand elle vous a dit que vous ne trouveriez personne prêt à s'intéresser à vous. Pour moi, je me mets entièrement à votre disposition, et cela sans arrière-pensée d'aucune sorte, d'homme à femme... ”
“ Je ne sais pas, mais j’en ai peur. Oui, c’est ce qui me fait redouter cette existence d’aventurière que je vais commencer. S’il ne fallait que rester à l’affût des occasions ou les faire naître, demeurer perpétuellement sur la défensive devant les entreprises des autres, cela irait encore. Mais se méfier sans trêve de soi-même, se tenir en garde contre tous les entraînements de l’esprit et les élans du cœur... Quelle vie ! C’est agir comme les Barzot qui déplorent, quand ils sont vieux, la sécheresse de leur âme. Oui, dans un sens contraire, c’est agir comme eux... ”
“ Je hais mon oncle ; je le hais d’une haine terrible. Sa bienveillance m’exaspère ; son indulgence m’irrite ; je meurs d’envie de lui crier qu’il est un voleur, quand il me parle ; de lui crier que sa bonté n’est que mensonge et sa complaisance qu’hypocrisie ; de lui dire qu’il s’intéresse autant à moi que le bandit à la victime qu’il détrousse... Les robes de sa fille, ma cousine Charlotte, qui commence à porter des jupes longues, c’est moi qui les paye ; et l’argent qu’il me donne, toutes les semaines, c’est la monnaie de mes billets de banque, qu’il a changés. ”
“ Comprenez-moi bien : vous auriez trouvé, votre oncle ce matin, et vous l’auriez tué comme un chien, que j’aurais approuvé votre acte, tout en le regrettant, pour vous. Mais puisque le sort a voulu qu’il quittât Vichy juste au moment où vous y arriviez, je pense que ce serait de la folie pure que de vous mettre à sa recherche. Oh ! je conçois la vengeance, certes ! Elle est à la base de tous les grands sentiments, sans excepter l’amour. Mais je n’admets son exercice que sous l’impulsion d’une colère qui frappe de cécité morale ; ou bien, de sang-froid, lorsqu’on est assuré de l’impunité. ”
“ Je ne serai plus un voleur, c'est certain. Et encore! Pour répondre de l'avenir, il faudrait qu'il ne me fût pas possible d'interroger le passé... J'ai, voulu vivre à ma guise, et je n'y ai pas réussi souvent, j'ai fait beaucoup de mal à mes semblables, comme les autres; et même un peu de bien, comme les autres; le tout sans grande raison et parfois malgré moi, comme les autres. L'existence est aussi bête voyez-vous, aussi vide et aussi illogique pour ceux qui la volent que pour ceux qui la gagnent. Que faire de son coeur? que faire de son énergie? ”
“ Ce n’est pas notre faute, si l’homme se glorifie de panteler sur une croix d’or, le flanc percé, la tête couronnée d’épines... Ecce homo !... Hé ! qu’il reste à son gibet, si cela lui fait plaisir ! Comme au supplicié du Golgotha, nous lui disons : « Sauve-toi toi-même. » Et nous lui apportons du fiel et du vinaigre sur une éponge, s’il a soif, au bout du glaive de la Loi ! — Et, dites-moi, Issacar, n’avez-vous pas les doigts, en ce moment, sur la poignée de ce glaive-là ? — Toute la main, répond Issacar. ”
“ Il me semble qu’elle vient de s’agiter sur sa couche, cette morte ; oui, on dirait qu’elle remue... J’écarte le rideau, pour mieux voir, car je me demande si je rêve. Ha ! je ne rêve qu’à moitié... La phrase que j’ai cru entendre a bien été prononcée, je n’ai point été victime d’une illusion quand j’ai remarqué les mouvements imprimés au matelas sur lequel le cadavre est étendu. Je ne rêve même pas du tout — car j’aperçois, à ma grande stupéfaction, une tête d’homme sous le lit. — Une tête que je reconnais ; une tête basanée, aux cheveux noirs, aux moustaches cirées... la tête du mouchard... ”
“ C’est terrible, ce dégoût des autres, de tout, et de soi-même ! Vous l’éprouvez et je l’éprouve, et combien d’autres avec nous !... Le monde actuel est l’abjection même. Je m’offrirais en holocauste de bon cœur pour le transformer — et des milliers d’êtres feraient comme moi — si je ne connaissais pas l’inanité du sacrifice. Malgré tout, l’idéal est en nous. C’est nous. Vous êtes un hypnotisé et un voleur ; cela ne fait pas un homme. Tachez d’être un homme... Pour moi... Pour moi, j’emporte ces papiers, que vous avez volés et qui me permettront sans doute de commettre de nouveaux vols... ”
“ « Au voleur ! » car il aurait peur qu’on l’entende et l’orgueil lui fermerait la bouche. C’est l’avare moderne. L’avare aux combinaisons savantes, et à longue portée ; qui aime l’argent, certes ; qui ne l’aime pas, pourtant, comme une chose inerte qu’on entasse et qu’on possède, mais comme un être vivant et intelligent, comme la représentation réelle de toutes les forces du monde, comme l’essence de quelque chose de formidable qui peut créer et qui peut tuer, comme la réincarnation existante et brutale de tous les simulacres illusoires devant lesquels l’humanité se courbe. ”
“ Moi, je n’ai jamais connu que de beaux caractères. — Oh ! il n’en manque pas, assure audacieusement Canonnier. Dieu merci ! il y a encore des gens d’honneur. L’honneur ! Un noyé qui revient sur l’eau... Hélène continue, de sa voix riche, captivante, où vibre pourtant une émotion étrange, comme la nervosité amère de l’ironie qu’on dompte, comme le frémissement lointain de colères qu’on ne veut pas évoquer. — Je dois dire que je n’ai guère vu que des gens riches ; et les personnes qui possèdent la fortune sont toujours si aimables ! Quant aux autres, je ne sais pas... ”
“ Eh! bien, nous aussi, nous nous amusons avec leur argent — leur argent à eux, à ceux qui se laissent arracher de la bouche, par la main des moralistes, le pain que nous allons reprendre dans la poche de Prudhomme... Hélas! on devient fou, mais on naît résigné...De moins en moins, pourtant. Mais c'est comme si le cri de la révolte, douloureux et rare, faisait place à un ricanement facile et général, à un simple haussement d'épaules.Je les regarde, ces souteneurs. Mon Dieu! ce ne sont pas du tout les énergumènes du vice, les fanatiques de la dépravation qu'on en a voulu faire. ”
“ Vous êtes le nommé Canonnier, Jean-François ?... J’ai un mandat d’arrêt décerné contre vous. Empoignez cet homme ! dit-il à deux de ses acolytes qui saisissent chacun un des bras du père d’Hélène. Et Canonnier sort d’un pas ferme, entre les argousins, sans un regard, sans un mot. Ah ! oui, il doit croire à la force, cet homme qui voit ainsi toutes ses espérances brisées devant lui à l’heure même où il peut les transformer en actes, et qui a le courage de partir sans tourner la tête, l’œil sec, la bouche close. Et c’est à la mort qu’il va ”
“ Mais quelle chose terrible que de concevoir, un instant, la possibilité de son abolition, et de s’imaginer obligé de penser, d’agir et de vivre par soi-même ! Par le fait de la soumission à l’autorité infinie de l’État, l’activité morale ayant cessé avec l’existence de l’Individu, tous les progrès accomplis par le cerveau humain se retournent contre l’homme et deviennent des fléaux ; tous les pas de l’humanité vers le bonheur sont des pas vers l’esclavage et le suicide. ”
“ Et c’est faire du criminel ce qu’il est aussi : une conséquence immédiate de la mise en train des mauvaises machines gouvernementales, un germe morbide qui apparaît, dès leur origine, dans l’organisme des sociétés qui prennent pour base l’accouplement monstrueux de la propriété particulière et de la morale publique, qui se développe avec elles et ne peut mourir qu’avec elles. C’est faire du voleur un individu possédant une moralité spéciale qui lui enlève la notion de l’harmonique enchaînement de l’organisation capitaliste, et qu’il refuse de sacrifier au bien général défini par les légistes. ”
“ « Je vais aller voir Hélène, lui raconter... n’importe quoi... Elle comprendra ; elle voudra bien : Nous partirons ensemble ; nous ferons notre nid quelque part, nous vivrons comme deux tourtereaux... » Et vous en êtes resté là. Moi, je vais vous dire la suite. Les tourtereaux ont eu trop d’aventures pour pouvoir s’aimer d’amour tendre. Leur amour ne sera pas la douce affection qu’il devrait être, mais une halte dans une oasis trop verdoyante et aux senteurs trop fortes, entre deux courses effrénées dans le désert où les ossements blanchissent au-dessous du vol noir des vautours. ”
“ Ne pas se cacher, c’est le meilleur moyen de ne pas éveiller les soupçons de son mari. Toutes les femmes qui ont un peu d’expérience en savent autant que moi là-dessus. — Voulez-vous me faire croire que Mouratet ne se doute de rien ? — Lui ? De rien du tout. Absolument de rien, je vous assure. Vous vous apercevez de ce qui se passe, tout le monde s’en aperçoit, et lui seul continue à ne rien voir. — Mais s’il ne continuait pas ? — C’est impossible, répond Renée avec la plus grande assurance. Lorsqu’un homme a confiance dans une femme, ça va loin. Et il a une confiance en moi ! ”
“ Mais ce n’est pas mon oncle que je méprise ; je continue à le haïr. Je le hais même davantage — parce que je commence à pénétrer les choses — parce que je sens qu’un homme qui cherche à conquérir sa vie, si exécrables que soient ses moyens, ne peut pas être méprisable. Ce que je méprise, c’est l’existence que je mène, moi ; que je suis condamné à mener pendant des années encore. Instruction ; éducation. On m’élève. Oh ! l’ironie de ce mot-là !... Éducation. La chasse aux instincts. On me reproche mes défauts ; on me fait honte de mes imperfections. ”
“ Pas vrai ! Vision décevante, dont ils ne sont qu’à moitié dupes, au fond. Leurs baisers dévorent sur leurs lèvres des paroles qu’ils ont peur de prononcer et leurs mains, étendues pour les caresses, ne peuvent obéir aux frissons de colère qui voudraient les crisper. Galériens par conviction, tous les deux, l’homme et la femme, qui ne veulent pas voir les murailles du bagne et qui traînent, les yeux fixés sur le spectre de la passion menteuse, le boulet de la bonne entente, la chaîne de la cordialité... Pas de bonheur, dans la misère ; et pas d’amour. Jamais. Jamais. Pauvre Albert !... ”
“ Un voleur, Madame! Un vrai voleur! Un criminel qui puisse vous rassasier du piment du vice authentique, quand on est lasse jusqu'à la nausée des simulacres fades de la dépravation — et dont il soit facile de se débarrasser, dés que le coeur vous en dit.— Qu'est-ce que le coeur vient faire là?— Ce qu'il fait partout ailleurs, à présent, pas grand'chose... Si je te parle ainsi, continue Ida, crois bien que ce n'est point par jalousie. Nous sommes deux camarades et, s'il nous arrive de nous souvenir que nous sommes de sexes différents, nous n'en restons pas moins camarades. ”
“ Madame se meurt de peur quand vous n’êtes pas là, m’a dit Annie. Ah ! je me demande pourquoi je lui inflige un supplice pareil, puisqu’elle m’aime, puisque je l’aime aussi, maintenant. L’amour ne court pas les rues, pourtant, et je sacrifierais tout avec joie pour que rien ne puisse me séparer de Charlotte. Et qu’aurais-je à sacrifier, d’abord ? Qu’est-ce donc qui me pousse à fouler continuellement aux pieds toutes les affections, tous les sentiments humains ? On dirait vraiment que je rêve d’assurer le triomphe d’une idée fixe ! Et je n’en ai pas, d’idée. Je n’ai pas même un but. L’argent ? ”
“ Mais, vous savez, on prétend que notre époque est une époque de transition. — Mensonge ! s’écrie l’abbé. Notre époque est une époque d’accomplissement. L’humanité le comprend vaguement ; et c’est pour cela qu’elle a si peur, qu’elle est si lâche... Notre système social mourra bientôt, dans l’état exact où il se trouve actuellement, et il périra tout entier. Aucun changement ne s’accomplira qui puisse établir un lien moral entre ce qui est encore pour un temps et ce qui sera bientôt. Notre civilisation ? On peut la définir d’un mot ; c’est la civilisation chrétienne. ”
“ Issacar se retourne pour faire signe à l'honnête industriel qui vient d'entrer et dont il a reconnu la silhouette dans une glace. L'honnête industriel a aperçu le signal. Il s'avance en souriant; le ventre trop gros, les membres trop courts, une tête d'Espagnol de contrebande avec des moustaches à la Velasquez, le front déprimé, ridé comme par l'habitude du casque, les doigts épais, courts, cruels, écartés comme pour l'égouttement de l'eau bénite. Issacar fait les présentations comme s'il n'avait fait autre chose de sa vie; et la chaise libre perd sa liberté. ”
“ Tu hérites de plus d’un million et tu fais faire à ton oncle des funérailles civiles ! Oui, je sais bien que c’est toi qui as fabriqué le testament. Tout ça, c’est pour faire des économies. Ah ! si ce prêtre qui est ton ami, l’abbé Lamargelle, savait ce que tu es ! S’il savait !... Je l’ai laissée dire. Il y a encore de bons sentiments, chez cette femme-là. — L’immortalité de l’âme ! me dit l’abbé. Les pauvres, même, qui voudraient que l’agonie de l’existence ne finît pas au tombeau ! qui portent dignement leur misère — dignement ! ”
“ Mais malgré tout, au fond, ses instincts en font un implacable ; son ironie n’est point l’ironie chevrotante du faux-bonhomme ; elle sonne comme le ricanement du carnassier en cage, mais pas dompté, qui a besoin de donner de la voix, de temps en temps, mais qui sait bien qu’il est inutile de rugir. Au dehors, et justement parce que c’est un maniaque déterminé de la civilisation, son état criminel latent (qui lui laisse dans l’âme un sentiment de peur très vague, mais perpétuel) l’entraînerait du côté de la religion, si elle lui semblait plus dogmatique et moins facilement miséricordieuse. ”
“ Oui, vous êtes mon sauveur ! Ça m’est égal, que vous soyez un voleur, Monsieur, du moment que vous savez lire dans l’âme d’une femme et deviner son cœur. Mais dites-le moi franchement, auriez-vous fait pour tout le monde ce que vous avez fait pour moi ? Dites-moi donc. Vous voyez bien que je veux savoir ! Supposez qu’une autre femme... Une brune, tenez, car je sens que vous avez un faible pour les blondes... Une brune ? Eh ! bien... peut-être l’auriez-vous tuée ? Dites, l’auriez-vous tuée ? Comme vous avez l’air terrible, quand vous voulez ! Mon mari a toujours l’air si bête !... ”
“ Dans un monde où l’Abdication n’est pas seulement une Doctrine, mais une Vie, la marche de l’humanité, en avant ou en arrière, n’a pu et ne peut être déterminée que par des actes que les lois qualifient de crimes ou de délits de droit commun. Malheureusement, il ne suffit pas d’être un criminel, même un grand criminel, pour être un caractère. L’individu, à présent, est non seulement hors la loi ; il est presque hors du possible. L’humanité possède l’unité et le moi commun dont parlait Jean-Jacques. ”
“ Issacar lui-même ne m’en a pas laissé l’ombre. — La morale, dit-il, est une chose excellente en soi, et même nécessaire. Mais il faut qu’elle reste en rapports étroits avec les réalités présentes ; qu’elle en soit, plutôt, la directe émanation. Jusqu’à une certaine époque, le XVIe siècle si vous voulez, toute théologie, et par conséquent toute morale, était basée sur sa cosmogonie. Le vieux système de Ptolémée s’est écroulé ; mais le monde moral à trois étages qui s’appuyait sur lui : enfer, terre et ciel, lui a survécu ; c’est un monument qui n’a plus de base. ”
“ Et que de filous qui ont été des coquins, que d'honnêtes gens qui sont restés intègres, que de cocottes qui furent des courtisanes et que d'épouses qui restèrent pures! C'est encore plus étonnant... Décidément, le monde est semblable aux braises du foyer: on y voit tout ce qu'on rêve. Et le mieux est de rêver le moins possible, car on finit par croire à ses rêves, et ils n'en valent jamais la peine. La vie, voyez-vous, c'est comme une baraque de la foire, devant laquelle se trémoussent des parades burlesques, tandis qu'on joue des drames sanglants à l'intérieur. ”
“ Mon oncle s’est rassis pendant que j’écris ; et, quand je relève la tête, je rencontre sa figure sarcastique tendue attentivement vers moi, les yeux mi-clos cherchant à percer mon front et à scruter ma pensée. — J’ignore ce que tu as l’intention d’entreprendre, me dit mon oncle lorsqu’il m’a remis les titres qui m’appartiennent. N’importe ; je te souhaite le plus grand succès. Le meilleur moyen de réussir aujourd’hui est encore de s’attacher à quelque chose ou à quelqu’un. L’indépendance coûte cher. Essayes-en tout de même, si le cœur t’en dit. ”
“ Une jeune femme assise en face de moi, une grande jeune fille plutôt, paraît seule ne point partager les sentiments de ses voisins. Son beau visage, très sérieux, très fier, porte l’empreinte d’une tristesse qui veut rester muette ; on dirait... Mais la porte s’ouvre. Un vieillard sort du cabinet, un vieillard cassé, chancelant, à la face hâve et hagarde ; un spectre, un fantôme. Il ne me voit pas ; il ne voit rien ; ses yeux, comme lavés par les larmes, perdent leurs regards dans le vague. Mais, moi, je le reconnais. C’est Barzot... ”
“ Mais il n’en est pas moins vrai que le voleur, c’est l’Atlas qui porte le monde moderne sur ses épaules. Appelez-le comme vous voudrez : banquier véreux, chevalier d’industrie, accapareur, concussionnaire, cambrioleur, faussaire ou escroc, c’est lui qui maintient le globe en équilibre ; c’est lui qui s’oppose à ce que la terre devienne définitivement un grand bagne dont les forçats seraient les serfs du travail et dont les garde-chiourmes seraient les usuriers. Le voleur seul sait vivre ”
“ Je voulais vivre pour vivre. — Ne faites pas de la résolution que vous avez prise une question de principes, dit Issacar. Rien de mauvais comme les principes. Vous êtes, ainsi que tous les autres criminels, poussé par une force que vous ne connaissez pas, qui n’est point héréditaire, et à laquelle les milieux que vous avez traversés ont simplement permis un libre développement. Le voleur est un prédestiné. — C’est possible. Moi, je vole parce que je ne suis pas assez riche pour vivre à ma guise, et que je veux vivre à ma guise. Je n’accepte aucun joug, même celui de la fatalité. ”
“ Dans l’état naturel, le voleur, c’est celui qui a du superflu, le riche. « Dans l’état social actuel, le voleur c’est celui qui rançonne le riche. Quel bouleversement d’idées ! » ainsi qu’on l’a dit avant moi. Mais qu’importe ? L’erreur n’a qu’un temps... Au fond, je mets simplement en jeu, moi, fils et neveu de bourgeois, par des actes franchement caractérisés, des aptitudes que j’ai reçues de mes parents et qu’ils développaient sournoisement, dans leur genre d’existence timide, par des actes fort rapprochés des miens. ”
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