“ Akaki Akakiévitch descendit l’escalier et se retrouva dans la rue sans savoir comment. Il ne sentait plus ni ses bras ni ses jambes. Jamais encore il n’avait été si vertement tancé par une Excellence et, qui plus est, par une Excellence dont il ne dépendait point. Il marchait en chancelant et bouche bée, chassé à tout instant du trottoir sur la chaussée par la neige qui tourbillonnait rageusement, par le vent qui soufflait sur lui de tous les côtés à la fois, comme il est de règle à Pétersbourg. ”
Collectif
Citations de Le Monde slave (Collectif)
“ On aurait difficilement trouvé un fonctionnaire aussi profondément attaché à son emploi qu’Akaki Akakiévitch. Il s’y adonnait avec zèle ; non, c’est trop peu dire, il s’y adonnait avec amour. Cette éternelle transcription lui paraissait un monde toujours charmant, toujours divers, toujours nouveau. Le plaisir qu’il y prenait se reflétait sur ses traits ; quand il arrivait à certaines lettres qui étaient ses favorites, il ne se sentait plus de joie, souriait, clignotait, remuait les lèvres comme pour s’aider dans sa besogne. ”
“ Pas une fois dans sa vie il ne prit garde au spectacle quotidien de la rue, spectacle auquel les jeunes employés accordent des regards si attentifs qu’ils vont jusqu’à distinguer sur le trottoir d’en face la déchirure d’un sous-pied, chose qui amène invariablement sur leurs lèvres un sourire narquois. À supposer qu’Akaki Akakiévitch jetât les yeux sur quelque objet, il devait y apercevoir des lignes écrites de sa belle écriture nette et coulante. ”
“ Comme il rêvait sans cesse à son futur manteau, cette rêverie lui fut une nourriture suffisante, encore qu’immatérielle. Bien plus : son existence elle-même prit de l’importance ; on devinait à ses côtés comme la présence d’un autre être, comme une compagne aimable qui aurait consenti à parcourir avec lui la route de la vie. Et cette compagne n’était autre que la belle pelisse neuve, à solide doublure ouatée. Il devint plus vif et plus ferme de caractère, ainsi qu’il sied à qui s’est une fois fixé un but. ”
“ Évidemment, Pétrovitch voyait parfois la lune en plein midi et demandait alors des prix exorbitants ; sa femme elle-même ne pouvait quelquefois se retenir de lui crier : « Ah çà ! tu deviens fou ? tu as le démon dans le ventre ? Il y a des jours où cet imbécile travaille pour rien, et le voilà maintenant en train de se faire payer plus cher qu’il ne vaut ! » Akaki Akakiévitch tenait pour certain que Pétrovitch se contenterait de quatre-vingts roubles, mais la question était de savoir où les trouver. ”
“ Le bruit se répandit soudain à Pétersbourg que le spectre d’un fonctionnaire apparaissait la nuit aux alentours du pont Kalinkine ; sous couleur de reprendre un manteau volé, le spectre enlevait aux passants de toutes conditions leurs manteaux, quels qu’ils fussent, ouatés, fourrés, à col de chat, à col de castor, pelisses de raton, pelisses d’ours ou de renard, bref, toutes les peaux dont les hommes font usage pour recouvrir la leur. Un des anciens collègues de feu Bachmatchkine vit même le revenant de ses propres yeux et reconnut aussitôt Akaki Akakiévitch ”
“ Il ne leur reste qu’une chance de salut : s’envelopper de leur maigre pardessus et gagner en courant à travers cinq ou six rues le vestibule du ministère pour y battre la semelle jusqu’au moment où seront dégelées les facultés nécessaires à l’accomplissement de leurs devoirs professionnels. Depuis quelque temps, Akaki Akakiévitch avait beau franchir en courant la fatale distance, il se sentait tout transi, particulièrement au dos et aux épaules. Il en vint à se demander si ce n’était point par hasard la faute de son manteau. ”
“ « C’est vraiment tout à fait... n’est-ce pas... », il s’arrêtait court et croyait avoir tout dit. — Qu’y a-t-il ? » demanda Pétrovitch en inspectant de son œil unique le veston d’Akaki Akakiévitch depuis le col jusqu’aux manches, sans omettre le dos, les basques, les boutonnières, toutes choses qu’il connaissait d’ailleurs fort bien, puisqu’elles étaient l’œuvre de ses mains. Mais, que voulez-vous, telle est la coutume des tailleurs. — Eh bien, n’est-ce pas, Pétrovitch..., mon manteau... Partout ailleurs le drap reste solide... La poussière le fait paraître vieux, mais il est neuf... ”
“ On faillit presque réussir. Rue Kiriouchkine, en effet, un garde de ville parvint à mettre la main au collet du mort, au moment où celui-ci arrachait le manteau d’un musicien en retraite, lequel en son temps avait eu un joli talent de flûtiste. Le garde appela aussitôt deux de ses collègues à son aide ; il les pria de maintenir solidement le fantôme, tandis que lui-même cherchait sa tabatière au fond de sa botte afin de ranimer son nez qui avait déjà gelé six fois au cours de son existence. Mais le tabac était apparemment si fort que le spectre lui-même ne put y résister. ”
“ Cette journée fut vraiment pour le pauvre diable une fête solennelle. Il rentra chez lui tout radieux, se dévêtit et pendit précautionneusement son manteau contre le mur, non sans en avoir encore admiré, et le drap, et la doublure ; puis il sortit sa vieille capote effilochée pour la comparer au manteau ; mais en la regardant il ne put se défendre de rire : la différence était vraiment par trop énorme ! Et tout le long de son repas, un ricanement sarcastique plissait ses lèvres chaque fois qu’il songeait à l’état lamentable de sa vieille houppelande. ”
“ On emporta le mort, on le mit en terre et Pétersbourg demeura sans Akaki Akakiévitch. Il disparut à jamais, cet être sans défense à qui personne n’avait jamais témoigné d’affection, ni porté le moindre intérêt, non, personne, pas même l’un de ces naturalistes toujours prêts à épingler la plus banale des mouches pour l’examiner au microscope. ”
“ Il tourna la tête et aperçut un homme de petite taille, vêtu d’un vieil uniforme élimé, dans lequel il reconnut non sans effroi Akaki Akakiévitch ; sa face d’une blancheur de neige avait une expression cadavérique. L’effroi du personnage important dépassa toutes limites quand le mort entrouvrit la bouche dans un rictus et, lui soufflant au visage une odeur sépulcrale, prononça ces paroles : — Ah ! Ah ! te voilà, je puis enfin te prendre au collet ! C’est ton manteau qu’il me faut. ”
“ Akaki Akakiévitch fut contraint de vider deux flûtes, qui l’émoustillèrent quelque peu sans toutefois lui permettre d’oublier qu’il était déjà minuit et grand temps de rentrer. De peur que son hôte ne protestât encore, il s’esquiva à l’anglaise, s’empara de son manteau qu’à son grand déplaisir il découvrit par terre, le secoua, l’épousseta soigneusement et descendit l’escalier. Les lanternes brûlaient toujours dans les rues. ”
“ Et comme la martre coûtait vraiment trop cher, on se rabattit sur du chat, en choisissant le plus beau du magasin ; d’ailleurs, à distance, il passerait toujours pour de la martre. La confection du manteau ne prit que deux petites semaines, et encore parce qu’il devait être ouaté et piqué ; autrement Pétrovitch l’aurait livré plus tôt. Le digne homme compta douze roubles de façon : on ne pouvait décemment demander moins, puisque tout était cousu à point arrière et à la soie, et que sur chaque couture Pétrovitch avait marqué avec ses dents les festons les plus divers. ”
“ Alors, sans s’attarder davantage, il s’habilla, jeta son manteau sur ses épaules et sortit. Nous regrettons fort de ne pouvoir dire exactement où logeait le fonctionnaire qui l’avait invité : la mémoire commence à nous trahir ; les rues et les édifices de Pétersbourg se confondent si bien dans notre tête que nous n’arrivons plus à nous orienter dans ce vaste dédale. Il est en tout cas certain que ledit fonctionnaire résidait dans l’un des beaux quartiers, et par conséquent très loin d’Akaki Akakiévitch. ”
“ Un puissant ennemi guette à Pétersbourg les personnes qui jouissent d’un traitement de quatre cents roubles ou approchant. Cet ennemi, c’est notre climat septentrional, que l’on dit cependant fort sain. Le matin, entre huit et neuf, à cette heure où les employés s’en vont à leur ministère, le froid est justement si piquant et s’attaque avec une telle violence à tous les nez sans discernement que leurs malheureux propriétaires ne savent où se fourrer. ”
“ L’esprit d’imitation a fortement infecté notre sainte Russie, chacun veut y jouer au chef et copier plus haut que soi : certain conseiller titulaire appelé à diriger un office sans conséquence, s’empressa, dit-on, d’y ménager à l’aide d’une cloison une façon de chambre pompeusement dénommée : « cabinet du directeur » ; des huissiers à col rouge et galonnés sur toutes les coutures ouvraient à tout venant la porte de ce repaire, où un fort modeste bureau avait peine à tenir. Notre personnage important affectait un air noble et des manières hautaines. ”
“ Et tandis qu’ils levaient les poings pour se frotter les yeux, le fantôme leur brûla si gentiment la politesse qu’ils se demandèrent s’ils l’avaient réellement tenu entre leurs mains. Depuis ce moment, les gardes de ville conçurent une telle peur des morts qu’ils craignirent d’arrêter les vivants ; ils se contentèrent de crier aux suspects : « Eh, là-bas, le particulier, tâche voir à passer ton chemin, hein ? » Quant à l’employé-fantôme, il osa même se montrer au-delà du pont Kalinkine, non sans semer la terreur parmi les esprits pusillanimes. ”
“ Il est une heure où le ciel gris de Pétersbourg s’obscurcit complètement, où la gent bureaucrate ayant déjà dîné, chacun selon ses moyens ou sa fantaisie, se sent déjà reposée des tracas du bureau, grincements de plume, allées et venues, besognes pressantes, toutes les tâches qu’un travailleur infatigable s’impose parfois sans nécessité ”
“ Je n’en sais rien ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’Akaki Akakiévitch put disposer d’une aubaine de vingt roubles inattendus. Cette circonstance avança fort les choses. Encore deux ou trois mois de privations et notre homme se trouva un beau matin à la tête des quatre-vingts roubles souhaités. Son cœur, si calme d’ordinaire, se mit à battre à grands coups. Dès le jour même, il fit en compagnie de Pétrovitch sa tournée d’emplettes. On acheta, cela se conçoit, du drap de tout premier choix ”
“ Si un cheval venait tout à coup poser le nez sur son épaule et lui souffler une vraie tempête dans le cou, il reconnaissait enfin qu’il se trouvait au milieu de la rue et non point au milieu d’une ligne d’écriture. ”
“ Si vous voulez un col de martre et un capuchon à doublure de satin, il faudra compter deux cents roubles. — Au nom du Ciel, Pétrovitch, implora Akaki Akakiévitch sans vouloir entendre les propos du tailleur, ni prêter attention à ses effets ; au nom du Ciel, répare-le tant bien que mal, de façon qu’il me fasse encore un bout de service ! ”
“ Les plus entreprenants s’en vont au théâtre ; celui-ci gagne la rue pour y contempler de jolies coiffures ; celui-là se rend en soirée pour y débiter des compliments à quelque piquante jeune fille, étoile d’un petit cénacle d’employés ; d’autres, les plus nombreux, s’en vont tout simplement voir un collègue qui occupe au second ou au troisième étage un petit appartement de deux pièces avec cuisine, antichambre et certaines prétentions à la mode, une lampe, un bibelot quelconque, fruit de nombreux sacrifices, tels que privations de dîner, de promenades, etc. ”
“ Au lieu de m’injurier, vous feriez mieux de vous rendre dès demain chez M. le commissaire ; il vous retrouvera votre manteau en un tour de main. Akaki Akakiévitch fila d’un trait vers sa demeure, où il rentra en fort piètre état : les cheveux épars – j’entends les quelques touffes qui garnissaient encore ses tempes et sa nuque – la poitrine, les hanches, les jambes toutes maculées de neige. Aux coups terribles qu’il assenait sur la porte, sa bonne femme de logeuse, éveillée en sursaut, bondit de son lit et se précipita ”
“ Elle reste, la cendre, à la croisée des chemins, Et dans son sein couve Une étincelle du grand feu. Elle couve et ne s’éteint pas, Elle attend qu’on la ranime, comme un vengeur Attend son heure, La mauvaise heure. ”
“ Il se peut aussi que notre héros n’ait pensé à rien de semblable : on ne saurait scruter l’âme humaine jusque dans son tréfonds et deviner tout ce qui s’y passe. Il atteignit enfin la demeure du sous-chef de bureau, lequel à coup sûr vivait sur un grand pied, car son appartement occupait le second étage et il y avait une lanterne dans l’escalier. ”
“ Sur ce, au lieu de rentrer chez lui, il se dirigea sans y prendre garde du côté opposé. Chemin faisant, un ramoneur le frôla et lui noircit l’épaule ; une avalanche de chaux dégringola sur lui du haut d’une maison en construction. Il ne remarqua rien de tout cela et ne revint à lui-même qu’en allant buter contre un garde de ville, qui, sa hallebarde posée à côté de lui, secouait une corne de tabac sur son poing calleux. Encore fallut-il que le bonhomme lui criât : — Qu’as-tu à buter dans la gueule des gens ? Les « troutoirs », c’est pour quoi faire ? » ”
“ Surtout, déclara-t-elle, gardez-vous bien de vous plaindre au commissaire du quartier, vous n’auriez que des déboires : pour ce gaillard-là, voyez-vous, promettre et tenir sont deux. Allez donc tout droit chez le commissaire d’arrondissement. Anna la Finnoise, mon ancienne domestique, s’est maintenant placée chez lui comme bonne d’enfants. Je le connais de vue, d’ailleurs : il passe souvent devant ma fenêtre et il ne manque pas une messe du dimanche. Tout en priant le bon Dieu, il regarde si gentiment le monde que ça doit, pour sûr, être la crème des hommes. ”
“ Ainsi s’écoulait dans la paix la vie d’un homme qui, avec quatre cents roubles de traitement, se montrait content de son sort ; et sans doute eût-il atteint de la sorte une extrême vieillesse si, en ce bas monde, toutes sortes de calamités n’attendaient pas les conseillers titulaires, voire les conseillers secrets, virtuels, auliques, etc., enfin les conseillers de calibre divers, même ceux qui ne donnent ni ne demandent de conseils à personne. ”
“ Chapitré de la sorte, Akaki Akakiévitch se traîna tristement jusqu’à sa chambre. Comment passa-t-il le reste de la nuit ? On laisse le soin d’en juger aux personnes qui savent plus ou moins se mettre à la place d’autrui. Le lendemain, dès la première heure, Akaki Akakiévitch se rendit au commissariat : monsieur le commissaire dormait encore. Il revint à dix heures : monsieur le commissaire dormait toujours. Il revint à onze heures : monsieur le commissaire était sorti. ”
“ Alors, le malheureux jeune homme se voilait la face, et plus d’une fois au cours de son existence, il frissonna en voyant combien l’homme recèle d’inhumanité, en constatant quelle grossière férocité se cache sous les manières polies, même, ô mon Dieu, chez ceux que le monde tient pour d’honnêtes gens... ”
“ Au bout de plusieurs années, il se trouva ainsi avoir plus de quarante roubles d’économies. Donc, la moitié de la somme était à sa disposition ; restait l’autre moitié. Où prendre ces quarante roubles manquants ? À force de réfléchir, Akaki Akakiévitch se résolut à réduire ses dépenses, tout au moins pendant une année. Dès lors, il ne prit plus de thé le soir et n’alluma plus de chandelle, emportant, quand besoin était, son travail dans la chambre de sa logeuse ; dans la rue, il se mit à marcher sur la pointe des pieds pour ménager ses semelles ”
