“ Phydime, êtes-vous décidé à marier votre fille à mon garçon Zéphirin ? Phydime se sentit pris au dépourvu. Il plongea ses regards gris acier dans les yeux timides du père Francœur, puis il toussa, cracha, fuma et répondit : — Père Francœur, c’est pas à moi à décider, c’est à Dosithée. Si elle veut, c’est ben ; si elle veut pas, c’est son affaire. Moi, je veux pas me mêler de rien. Mais si elle veut, ton gars deviendra mon gars, et quand je mourrai mon bien sera son bien. Est-ce qu’on peut parler mieux que ça ? ”
Résumé
“Bœufs roux”, est une œuvre de Jean Féron. Des thèmes tels que Phydime, Dosithée ou Zéphirin y sont abordés.
Citations de Bœufs roux (Jean Féron)
“ Des fois, vous savez, il s’ennuie qu’on dirait, alors il s’en va à l’étable où il passe son temps à flatter ses animaux. Et à son tour elle appela d’une voix grêle et perçante : — Phydime ! Phydime !... Dans une porte de l’étable se profila, cette fois, une silhouette d’homme, haute, vigoureuse, puissante. — Eh ben ! qu’est-ce qu’il y a, Phémie ? cria la voix de l’homme. — C’est le père Francœur qui est venu faire son tour ! répondit Dame Ouellet dans ses deux mains arrondies en trompe autour de sa bouche. — Ben... ben... retourna le paysan de son étable, on va y aller ! ”
“ Dans la brise et les parfums de mer elle sentait la sève de son être se renouveler, son sang bouillonnait dans ses veines, ses joues, de roses qu’elles étaient, devenaient toutes rouges, ses lèvres, plus rouges aussi, s’humectaient, et dans ses grands yeux noirs, plus humides, passaient des reflets de bonheur. Comme elle était plus jolie et gracieuse ainsi !... Derrière elle, à quelques pas seulement, ondulait la route qui va à Saint-Denis. La jeune fille entendit sur cette route le bruit des sabots d’un cheval et le roulement d’une voiture. ”
“ C’était toujours la splendide nature qu’adorait tant Dosithée. Elle esquissa un sourire pâle et se mit sur son séant. Mais elle parut s’étonner de se voir toute vêtue... et elle s’étonna bien davantage de constater que son corsage était trempé. Et ses oreillers !... Et ses yeux faisaient mal, sa tête était lourde, et son cœur... Ah ! ce pauvre cœur, comme il se crispa effroyablement au souvenir de ce qui était survenu la veille ! Elle revit tout à coup, comme au travers des brumes d’un passé lointain, l’image triste de Léandre. Un sanglot la secoua en entier. ”
“ Jamais elle n’avait connu les larmes ; jamais elle n’avait été contrariée ; jamais son cœur n’avait envié quoi que ce fût ; jamais l’amour n’avait troublé la paix de son âme. Elle n’aimait pas encore, du moins elle ne sentait pas l’amour. Mais en était-elle sûre ? Que signifiait ce trouble tout intime qu’elle ressentait chaque jour et chaque nuit, un trouble qui devenait une souffrance, depuis qu’elle avait connu Léandre Langelier ? Et ce trouble, ou plutôt cette souffrance ne semblait-elle pas augmenter chaque fois que la pensée d’un mariage avec Zéphirin se présentait à son esprit ? ”
“ Parfois la brise s’arrêtait, les grillons se taisaient un moment, et alors un silence religieux pesait sur toute la nature. Dosithée demeura quelque minutes contemplative. Elle aimait ces nuits tièdes et silencieuses qui la portaient aux langoureuses rêveries. Elle passait souvent de longues soirées seule, assise sur la galerie, car le plus souvent Dame Ouellet et Phydime se couchaient de bonne heure. Et la jeune fille ne s’ennuyait pas dans sa solitude, elle se plaisait à suivre les vols de son imagination. ”
“ Oui, voilà quinze ans que Phydime Ouellet vivait en si bonne harmonie avec ses bœufs ! Certes, après quinze ans d’existence et douze ans de durs travaux, les braves bêtes n’étaient plus jeunes. Leur pas s’était alourdi et ralenti ; mais, tout de même, à la charrue comme à la herse, et à la charrette lourdement chargée de foin comme à la faucheuse mécanique et à la moissonneuse, ils valaient encore leurs rivaux pour l’endurance... les chevaux ! Et Phydime calculait en lui-même que ses bœufs pourraient lui donner encore plusieurs années de service. ”
“ Si Dame Ouellet, de même que son époux, ne parlait pas beaucoup, par contre elle marmonnait et bougonnait souvent, comme si elle eût redouté, devant son mari, de dire tout haut et franchement sa pensée. C’était, au moral, une de ces femmes canadiennes qui trouvent tout leur bonheur au sein de leur foyer : elle n’avait toujours vécu que pour son mari et ses enfants. Non moins patriote que Phydime, très bonne chrétienne, vaillante et généreuse, sa vigilance s’exerçait surtout sur le côté spirituel ou moral de la vie que sur le côté matériel. ”
“ Il vint tous les soirs passer quelques minutes avec la jeune fille, soit sur la galerie à regarder la nuit descendre lentement, à respirer le parfum des roses et des géraniums qui ornaient le parterre, ou dans le verger à manger les premières cerises qui mûrissaient. Ce fut dès lors une véritable camaraderie qui se créa entre elle et lui. On ne parlait plus d’amour, plus de mariage ; mais on se taquinait gentiment, on riait, on folâtrait. Il est vrai que cette camaraderie n’était qu’un masque : Dosithée dérobait à Zéphirin les meurtrissures de son cœur ”
“ En se mariant Dosithée suivrait son mari, et celui-ci demeurait loin... à quarante milles de là ! Phydime désirait garder sa fille avec lui, tout autant qu’elle souhaitait de demeurer toujours chez son père. Et si, de son côté, Dame Ouellet avait pris temps de la réflexion, elle aurait éprouvé la même inquiétude que son mari : elle non plus ne pourrait facilement se séparer de sa fille ! N’importe ! il fallait avoir confiance, et Dieu, comme toujours, saurait bien arranger toutes choses pour le plus grand bonheur de tous. ”
“ Léandre l’emportait du coup sur l’autre et sous tous les rapports. Il y avait toute une gentilhommerie dans ce garçon, il y avait quelque chose de très chevaleresque, comme cherchait à se le prouver Dosithée. Ne s’était-il pas modestement éclipsé, lorsqu’il avait cru savoir qu’il y avait amour et promesses entre elle et Zéphirin ? Que d’autres jeunes hommes auraient pris les moyens, et les moins honnêtes peut-être, pour écarter un rival et remporter la conquête ? Et c’est si facile : quelques petites médisances très souvent suffisent, ou même de petites calomnies. ”
“ Donc, si les choses n’allaient pas plus mal durant les deux prochaines semaines, Phydime pourrait terminer à peu près ses quarante-cinq arpents de terre. Il ne lui restait plus qu’à labourer dix arpents d’avoine, cinq d’orge et cinq de seigle, et la saison n’était pas encore très avancée. Il arriverait donc à tout faire à temps. Et Phydime se rengorgeait en songeant qu’il allait, tout seul avec ses bœufs, accomplir une besogne que son jeune fils Horace n’avait pas voulu entreprendre par crainte de ne pouvoir terminer à temps. ”
“ Léandre l’observa un moment avec inquiétude ou avec espoir. Peut-être attendait-il un mot qui l’aurait retenu près d’elle, ou bien le désavœu ou la confirmation de ce serment qu’il croyait prêté entre elle et Zéphirin. Mais elle demeura muette... Puis elle baissa les yeux, et un long soupir gonfla sa poitrine. Elle resta immobile, comme une statue, sur sa chaise, ses regards rivés sur le plancher. Léandre soupira aussi, puis il se retira sans bruit. Dehors, il prit le chemin des étables. Phydime en revenait. ”
“ Plus tard, quand l’heure vint où Phydime serait de retour de l’église, Dosithée attacha ses yeux anxieux sur la route. De loin elle l’aperçut, il venait grand train. Puis elle perçut le roulement de la voiture, mais assourdi par la mince couche de neige. Quelle nouvelle allait-il apporter ? Le front collé à la vitre, les mains crispées sur l’appui de sa fenêtre, le sein bouleversé, haletante, elle attendit, la pauvre Dosithée ! Un condamné à mort n’attend pas avec plus de trouble l’heure terrible. Son cœur battait à se rompre. L’angoisse la mordait cruellement. ”
“ Sur cet amour de rêve elle avait bâti son avenir, et soudain, au moment où le rêve allait se transformer en réalité, tout s’était brisé en mille miettes, comme peut se briser un cristal ou une porcelaine en tombant sur la pierre. Son cœur était tombé sur un marbre, et il s’était cassé en morceaux ; le choc avait ébranlé toute la charpente qui le contenait. Oui Dosithée sentait son corps aussi brisé, aussi meurtri que son cœur. Car le cœur, c’est la source de la vie, et tout s’arrête dès qu’il cesse de battre ”
“ Si, en effet, pensait-elle, son père réussissait à lui faire épouser Léandre, qu’allait devenir Zéphirin ? Ne serait-ce pas assez pour le tuer, lui dont elle connaissait l’ardent amour ? Car elle s’imaginait que Zéphirin l’aimait à la folie. Et en voyant son rêve brisé à jamais, le pauvre garçon, qui en était à ce premier amour dont les crises aiguës sont dangereuses chez beaucoup de natures, pourrait fort bien en faire une maladie et en mourir ! Or, jamais Dosithée n’aurait voulu être la cause même involontaire d’un pareil malheur ! ”
“ Dosithée fit un mouvement pour se lever et se rendre auprès des deux petits ; mais la femme d’Horace, qui redoutait toujours les querelles, profita de l’occasion qui s’offrait si à point pour se retirer et monter près de ses enfants. Elle se leva vivement, disant à la jeune fille : — Non, non... Dosithée, restez. J’y vais moi-même. Et, sans bruit, elle quitta la cuisine et monta là-haut. Et le même silence glacé se prolongea. Chacun mangeait, le nez dans son assiette. Pourtant. Dame Ouellet du coin de l’œil guettait Phydime et Horace tour à tour. ”
“ Dosithée avait encore appris que, pas plus que l’homme, la femme n’est faite pour le bonheur parfait. Loin de penser comme ces femmes égoïstes et stupides qui demandent sans cesse le bonheur à leur mari et ne l’attendent que de lui seul, Dosithée, elle, songeait à se marier et se promettait de travailler au bonheur de son mari, sûre qu’elle était que, de ce fait, elle bâtirait en même temps son propre bonheur. ”
“ Quand je donne à mes enfants, c’est pas pour le leur ôter, et c’est pas non plus pour qu’ils m’en doivent de la reconnaissance. Je suis leur père, et je leur dois pour les avoir mis au monde : je paye, voilà tout ! Phydime, homme sans instruction, mais doué d’un bon jugement et plein de bon sens, reconnaissait ce que bien d’autres parmi les hommes feignent d’ignorer ou de méconnaître : qu’en mettant au monde des êtres humains on contracte à leur égard une dette, matérielle autant que spirituelle ou intellectuelle, qui ne s’acquitte qu’à la mort. ”
“ Heureusement pour elle et pour les siens Dosithée résista au choc de sa première douleur... la douleur de l’amour ! Et qui l’eût dit que cet amour, qu’elle ne sentait pas vivre en elle, qu’elle ignorait tout à fait, se révélerait si soudainement et si violemment ? Mais l’amour, comme la haine, souvent semble surgir d’une manière spontanée. Il est, comme la haine, une passion : il éclate, il détonne comme une poudre vive et fulminante. Le choc se produit assez souvent sans cause apparente, et souvent aussi tout éclate sans qu’il y ait eu compression. ”
“ Pour tout dire, Phydime et sa femme avaient cherché le bonheur en eux-mêmes, dans leur foyer, dans le cercle de leurs enfants, et non ailleurs. Sans le savoir peut-être ils avaient appliqué dans leur existence cette maxime de Chamfort : « Le bonheur n’est pas chose aisée : il est difficile de le trouver en nous, et il est impossible de le trouver ailleurs ». À la vérité, nul ne peut trouver le bonheur hors de soi. Phydime et sa femme l’avaient cherché en eux, et ils l’avaient trouvé. ”
“ Certes, la nature ne tient pas également à tous le même langage, et tous les êtres créés ne la comprennent pas de la même façon. Dosithée y découvrait mille charmes que ne voyait ni ne sentait Zéphirin, parce que plus affinée par l’instruction qu’elle avait acquise. Mais, tout de même, Zéphirin, quoique sans culture, était un enfant du sol, et comme tel il subissait certains charmes qu’il ne pouvait expliquer. ”
“ Et le secret que cachait si bien sa fille, le tiendrait-il jamais ? Lorsque le père Francœur se fut retiré, Phydime interrogea sa femme. — Eh ben ! qu’est-ce qu’on va faire, Phémie ? — Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? bougonna Dame Ouellet sans arrêter son rouet. T’as rien qu’à faire la commission du père Francœur à Dosithée, et elle décidera ce qu’elle voudra. Mais faut toujours ben qu’elle se marie un jour ou l’autre, et te faut un gendre, puisque Horace n’a pas l’air de vouloir revenir. — Ah ! le sacré gueux, gronda Phydime, il reviendra, mais il reviendra trop tard. C’est égal ! ”
“ Pourtant, combien de jeunes filles de même condition que Dosithée se trouvent misérables ! Et elle, Dosithée, en connaissait plusieurs de ces jeunes filles campagnardes qui, pour avoir reçu de l’instruction, affectent de mépriser la terre et ceux qui la cultivent et l’affectionnent. Ces jeunes filles, par ignorance, envient l’éclat factice des villes, le bruit, le mouvement, les parures excentriques et les fêtes où le bonheur n’apparaît que par instants très courts, c’est-à-dire aux heures des étourdissements et des vertiges. ”
“ Dans sa naïveté il s’essaya au jeu de la jeune fille coquette qui veut conquérir par des charmes artificiels. Ce n’était pas connaître Dosithée qui estimait avant tout les qualités du cœur et de l’esprit, et c’était en même temps lui faire injure, et par là manquer de tact et d’intelligence. Mais Zéphirin, comme beaucoup de paysans sans instruction, croyait à la fin qu’il valait autant que le médecin de Rivière-du-Loup ou que Léandre Langelier, et que pour les valoir il n’avait qu’à donner à sa personne l’ornementation matérielle. ”
“ Car Léandre était assuré, certain que Dosithée aimait Zéphirin, que lui n’en était pas aimé, et que ses paroles d’adieu, ses souhaits de bonheur à la jeune fille étaient incapables de briser un lien complètement tissé. Eût-il pensé que sa démarche pouvait être un danger au bonheur de Dosithée ou de Zéphirin, il ne l’aurait pas entreprise. Aussi, quel effroi l’assaillit lorsque, ce matin de la Toussaint, Phydime remit au jeune homme la lettre de Dosithée. Il trembla de tout son être. ”
“ Sans le dire à son père, le jeune homme avait trouvé Dosithée fort de son goût. La sachant instruite et de bonne famille, il pensa que c’était là une femme toute trouvée pour lui. Léandre Langelier était ce qu’on est convenu d’appeler « un chic garçon ». Grand, bien fait, aux manières distinguées, sans pédanterie ni forfanterie, il plaisait à tout le monde. À vingt-cinq ans il avait le sérieux de l’homme mûr. Il s’habillait avec soin, et voulait par le physique comme par le moral passer dans la paroisse pour « le monsieur » qu’on disait. ”
“ Je voudrais pas qu’elle soit malheureuse pour ben de quoi, car, je vais vous le dire à vous, père Francœur, c’est Dosithée que j’ai le mieux aimée de tous mes enfants. Elle m’a jamais contrarié, elle a toujours été de mon avis, et je sais qu’elle m’aime assez pour rester toujours avec nous autres. Oui, elle nous aime bien, et on l’aime gros. — Oh ! pour ça, Phydime, je sais ben que c’est la meilleure fille, et, j’vas vous le dire à vous moi aussi, je l’ai ben souhaitée pour Zéphirin. Vous voyez que je suis franc. ”
“ Aussi bien, dans la nature humaine les passions sont des rafales apaisées qui se réveillent plus ou moins violentes. On les sent vivre. Chez les individus les passions sont latentes, aussi se manifestent-elles comme le coup de vent du ballon que l’on crève, brutalement. Chez d’autres il semble que les passions soient sans masque et sans chaîne, elles vivent en liberté, mais elles ne sont pas moins promptes à rugir ; seulement leurs coups peuvent être moins dangereux. Chez Dosithée la passion de l’amour se trouvait à l’état latent, elle ne la sentait pas vivre, elle ne l’avait jamais sentie ”
Termes fréquents
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