“ À cet instant, une voix terrible retentit pas loin de là : — Tenez bon, père Turin, j’accours !... Cette voix résonnait encore dans les échos de la nuit, qu’un homme surgit tout à coup hors de l’obscurité, sa main droite armée d’une longue rapière. Un long cri de stupeur partit de toutes les bouches à la vue de l’homme qui apparaissait dans la clarté des torches et du réverbère de la place. C’était Maubèche ! Il s’écria, tandis que ses yeux à fleur de tête paraissaient rouler dans un flot de sang. — Hé ! par satan ! est-ce qu’on assassine par ici ? ”
Jean Féron
Élements biographiques
Jean Féron (1881-1950), auteur canadien né à Brunswick (Maine, États-Unis) et installé à Zenon Park (Saskatchewan), incarne une figure centrale de la littérature francophone canadienne. Romancier et dramaturge, il a créé une œuvre marquée par des récits historiques et des interrogations sur les identités culturelles, souvent publiés par les Éditions Édouard Garand.
Ses textes, tels que La Métisse ou La Fin d’un traître, mêlent passion et enjeux sociaux, reflétant un patrimoine canadien-français en évolution. Malgré un oubli relatif au Québec, son héritage réapparaît aujourd’hui, souligné par des rééditions et des recherches académiques dans l’Ouest canadien.
Citations de Jean Féron
Jean Féron,
Les amours de W. Benjamin
“ Pierre garda le silence. Ses mains moites serraient la petite main tremblante de la jeune fille qui la lui abandonnait, et ses yeux troublés, pleins de vertiges et d’éclairs, se rivaient avec une sorte d’extase sur la radieuse physionomie de Miss Jane. Il semblait savourer à l’avance toutes les délices que lui promettait cette créature divine, et ne pouvant s’en griser, il se grisait de ses propres pensées ! — Oui... l’amour ! balbutia-t-il enfin d’une voix tremblante... Cet amour irrésistible qui nous fait naître, qui nous fait vivre... qui nous tue ! ”
“ Bougainville s’inclina comme s’il se fût trouvé devant Madame de Pompadour. — Monsieur, dit Mme Péan avec ce sourire qui aurait pu faire frémir un géant de granit, je n’ai pu apprendre l’arrivée en cette auberge d’un gentilhomme tel que vous, sans me permettre de lui offrir l’hospitalité de mon salon d’aventure. — Madame, répondit galamment Bougainville, ce salon me paraît tout illuminé des éclats de votre ravissante personne et tout parfumé de vous-même ; je sais d’ores et déjà que là où vous êtes, peu importe le lieu les choses s’embellissent rien qu’au reflet de votre beauté. ”
“ Le père Brunel voulut l’apaiser. — Ne pleure plus, Mariette, ça me fait mal de te voir pleurer. Souris-moi et pense que tout ça finira un jour ou l’autre. Voyons, ma pauvre petite fille, tu me brises l’âme avec ta douleur et tes larmes ! De plus fort en plus fort Mariette sanglotait. En voulant arrêter ses pleurs pour faire plaisir à son père, c’était comme une digue qui se dressait dans sa gorge et qui se brisait ensuite. Alors des étouffements grondaient dans sa poitrine, tout son être était violemment secoué, et le flot des pleurs un moment retenu débordait à nouveau. ”
“ Et pourtant ces mains ensanglantées, cet habit couvert de sang et cette boue ! Mais cette boue... d’où pouvait venir cette boue en cette saison d’hiver ? Il fouilla encore son souvenir, sa mémoire rebelle... Mais il ne se rappelait rien, hormis la scène du meurtre ! Et encore ce crime monstrueux n’était-il à sa pensée qu’un vague reflet, qu’une vision imprécise, comme ces visions que l’esprit fatigué a perçues dans un rêve ! Tout de même l’épouvante lui serra le ventre. Une sueur abondante le noya, et, incapable de demeurer plus longtemps dans l’incertitude, il se leva. ”
“ Ses yeux qui, jusqu’à ce moment, s’étaient égarés dans les ombres du rêve, venaient de se fixer d’eux-mêmes sur un coin du ciel, là où des nuages grisâtres masquaient la lune. Ces nuages, comme joyeux d’avoir rejoint la figure pâle qui les avait nargués, flottaient maintenant avec une mollesse béate et décrivaient un cercle parfait et d’une blancheur ouateuse. Et c’est sur ce cercle singulier que les regards surpris d’Hindelang s’étaient fixés, et, là, une vision s’était dessinée... une vision terrible, folle ! ”
“ C’était toujours la splendide nature qu’adorait tant Dosithée. Elle esquissa un sourire pâle et se mit sur son séant. Mais elle parut s’étonner de se voir toute vêtue... et elle s’étonna bien davantage de constater que son corsage était trempé. Et ses oreillers !... Et ses yeux faisaient mal, sa tête était lourde, et son cœur... Ah ! ce pauvre cœur, comme il se crispa effroyablement au souvenir de ce qui était survenu la veille ! Elle revit tout à coup, comme au travers des brumes d’un passé lointain, l’image triste de Léandre. Un sanglot la secoua en entier. ”
Jean Féron,
La vierge d’ivoire
“ Troublé, frissonnant, Fernand releva la tête d’Hortense, baisa ses lèvres humides de ses pleurs et demanda la voix tremblante : — Tu ne sais donc pas que j’aime l’autre ? — Je ne sais rien et ne veux rien savoir. Moi, je t’aime, et cela me suffit ! — Tu seras malheureuse avec moi ! — Moins que de vivre loin de toi ! — Entre nous deux il y aura toujours l’image et le souvenir de l’autre ! — Pas toujours, Fernand. Car, vois-tu, je me ferai si belle — car je sais me faire belle quand je veux — oui, je me ferai si attrayante, si bonne, que l’image de l’autre s’effacera ! ”
Jean Féron,
Le manchot de Frontenac
“ Mais pourquoi, par quel prodige pleurait et sanglotait ainsi Maître Turcot, ce colosse qui ne semblait animé d’aucun sentiment humain ? Ce géant dont la charpente était habitée par toutes les passions, dont le cœur était plus fait pour couver la rancune et la haine que l’amitié et l’amour ? Oui, pourquoi pleurait cet homme qui ne songeait qu’à accumuler de l’argent par des commerces illicites, lui qui ne vivait que pour faire montre de dignité sous son bicorne galonné d’or, sous son rouge manteau, dans sa culotte de soie, ses bas violents et ses souliers d’argent ? ”
Jean Féron,
La petite canadienne
“ Fiez-vous maintenant, ô saintes femmes ! à la fidélité des hommes ! acheva Tonnerre avec une physionomie scandalisée. — Adeline !... murmura Alpaca, rêveur. Adeline ! répéta-t-il en hochant la tête d’un air de profonde amertume. Celle qui, durant trente années de ma vie, n’a pas un instant quitté mon souvenir ! Oui, je l’ai odieusement trompée dans un moment de folie ! Je suis un infâme ! gronda-t-il sourdement. Oui, je suis un monstre, Maître Tonnerre ! ”
“ Du grand ciel tomberont des pluies de joie et de bonheur que nulle femme encore, nulle reine n’aura reçues en partage ! Les femmes des grands chefs t’apporteront les mets les plus exquis et poseront sous tes pieds les nattes de velours et d’or ! Les enfants sèmeront des fleurs sur tes pas ! Et tu seras alors si belle, si majestueuse, si resplendissante que l’œil humain n’osera plus te regarder, il se couvrira comme le soleil, dans un jour de deuil, se couvre du nuage qui passe ! Ô Marie ! ”
Jean Féron,
La fin d’un traître
“ Sévérine le considère un long moment. La figure blême de l’homme porte un cachet de mélancolie ou de désespoir qui frappe la jeune femme et l’étonne. Est-ce que cet homme serait aussi la proie de quelque secrète et immense douleur ? Elle va le savoir, parce que l’homme se décide à parler. — Tu souffres, Sévérine, dit-il doucement et d’une voix étouffée. Ne dis pas non, je le sais, je le vois. Tes yeux sont brûlés par les pleurs et ces pleurs sur tes joues livides ont tracé des sillons douloureux... Je m’y connais. Et si tu souffres, Sévérine, c’est à cause de ton enfant... ”
Jean Féron,
La revanche d’une race
(1924)
“ Et parfois, lorsqu’éclatait un obus plus puissant ou plus rapproché, on sentait le sol frémir comme sous l’effervescence d’une secousse sismique. Et à chaque fois, l’épiderme de Harold Spalding était secoué par un frisson de terreur. Chaque fois aussi que l’éclatement d’un obus projetait dans l’espace sa formidable détonation, Harold instinctivement courbait l’échine comme pour se garantir contre la chute d’un corps quelconque. Randall, plus fanfaron peut-être que brave, souriait avec ironie. ”
Jean Féron,
La valise mystérieuse
“ Gros, trapu et lourd, ayant l’air très jeune encore en dépit de ses cinquante et quelques années, la mine réjouie, la bouche fendue d’une oreille à l’autre dans un sourire obséquieux, ses gros doigts, gras et gourds, couverts de diamants, vêtu avec une recherche inouïe, la canne accrochée au bras gauche, Kuppmein avait la mine d’un de ces braves rentiers désœuvrés, qui semblent n’avoir d’autres soucis que ceux d’afficher leur importance et d’embêter les gens qui travaillent. James Conrad avait connu Kuppmein à New-York quelques années auparavant. ”
Jean Féron,
Les trois grenadiers
“ Le maître... c’était ce Flambard... un simple grenadier, bretteur, pourfendeur, batteur de fer quelconque ! Oui, mais il était quand même le maître et le seul maître ! Et Bigot le sentait si bien qu’il en était énormément mortifié et meurtri. La haine grondait en lui, mais une haine impuissante. Et il sentait la honte de la déchéance le couvrir en entier, et cette honte le troublait d’autant plus qu’il voyait rivés sur lui les yeux de tous les personnages présents et surtout les regards goguenards des deux autres grenadiers, Pertuluis et Regaudin. ”
Jean Féron,
La prise de Montréal
“ Au loin les Américains avaient rallumé leurs feux de bivouac, et la nuit en était faiblement éclairée. Mirabelle croisait du peuple qui criait, gesticulait. Elle croyait entendre des accents de colère, des imprécations, des rugissements. Des cavaliers passaient en tous sens et à toute allure. Clameurs, claquements des sabots des chevaux, rugissements de la bourrasque, tout s’entremêlait étrangement. La flamme des réverbères vacillait sous les coups de vent, puis elle s’éteignit. Les rues devenaient si noires qu’on n’y avançait qu’à tâtons presque. ”
Jean Féron,
L’aveugle de Saint-Eustache
“ Louisette n’avait pas l’air de saisir la vilenie du regard d’Olive. Chez les âmes bonnes par nature le mal n’a pas d’emprise, et, ignorant ce mal pour elles-mêmes, elles semblent l’ignorer aussi chez les autres. Elles comprennent, et savent apprécier une bonne et charitable action d’autrui, mais elles ne peuvent comprendre ni redouter une action mauvaise. Et Louisette, ange de douceur et de bonté, ne pouvait deviner les sentiments bien vilains qui s’agitaient dans l’esprit capricieux d’Olive ; et elle regardait Félix avec deux grands yeux étonnés. ”
Jean Féron,
L’espion des habits rouges
“ Et Denise ne vivait à ce moment que pour celui à qui elle était prête à offrir sa propre vie ! Sur ce blessé se concentrait toute sa pensée, tout son amour. Le reste du monde n’existait plus pour elle. Elle n’entendait pas les cris de victoire qui retentissaient de toutes parts. Les hurlements d’épouvante des fuyards mêlés aux clameurs triomphantes des Patriotes ne parvenaient pas à distraire la jeune fille. Elle n’entendait que les battements anxieux de son pauvre cœur, tout en épiant sur le visage de son cher blessé un signe de vie plus éloquent. ”
Jean Féron,
Les cachots d’Haldimand
“ Naturellement Saint-Vallier riait tout seul, car l’autre ne devait ni parler, ni rire, ni même sourire. La seule distraction qu’avait le prisonnier était les bruits qui montaient de la place, bruits qui lui rappelaient que le monde vivait encore, et qui lui laissaient l’espérance de revoir un jour ou l’autre ce monde qu’il ne détestait pas. Il avait une autre distraction, c’était la vue du ciel bleu ou nuageux qu’il pouvait apercevoir par sa lucarne, et durant quatre heures de jour il pouvait voir le soleil, les jours de beau temps, entrer dans son cachot et l’égayer et le réchauffer. ”
“ Lorsque la voix de l’homme se taisait, c’était une voix de femme qu’entendait Constance, peut-être une voix de jeune fille, une voix entrecoupée de sanglots. La jeune fille, agitée par une émotion interne, tremblait de tous ses membres. Oh ! comme elle aurait voulu voir dans cette maison !... Elle aurait vu M. de Verteuil dans un salon, debout, livide, furieux, parlant et gesticulant. Effondrée sur un fauteuil, Constance aurait vu en outre, une jeune fille qui pleurait... c’était Philomène. ”
Jean Féron,
Dans la terre promise
“ Pardonnez à un vieillard n’ayant plus à attendre de la vie que ses rigueurs, d’évoquer l’heureux temps où une autre âme l’aidait à en porter le poids ! Les larmes me viennent aux yeux en pensant aux jolies choses que la chère disparue trouvait à me dire, avec sa délicatesse de femme, quand le soir, rentrant la tête fatiguée de chiffres et de soucis, elle se suspendait à mon cou avec effusion, plongeant dans mes yeux ses bons regards pleins de dévouement, ne sachant quoi faire enfin pour me témoigner sa joie. ”
Jean Féron,
Le Capitaine Aramèle
“ Un cri d’homme, un cri strident qui glaça les sangs de tout le monde, déchira l’espace silencieux, et à la seconde même l’on vit, avec un frémissement d’étonnement et d’effroi, Spinnhead s’abattre lourdement en échappant pour la seconde fois son épée, puis on le vit s’agiter sur le sol une seconde ou deux, étendre les bras, raidir les jambes et demeurer immobile, tandis que de sa poitrine un filet de sang s’écoulait... Il avait été atteint au cœur par la rapière d’Aramèle. ”
“ Parfois la brise s’arrêtait, les grillons se taisaient un moment, et alors un silence religieux pesait sur toute la nature. Dosithée demeura quelque minutes contemplative. Elle aimait ces nuits tièdes et silencieuses qui la portaient aux langoureuses rêveries. Elle passait souvent de longues soirées seule, assise sur la galerie, car le plus souvent Dame Ouellet et Phydime se couchaient de bonne heure. Et la jeune fille ne s’ennuyait pas dans sa solitude, elle se plaisait à suivre les vols de son imagination. ”
“ Si, des fois, la fleur sauvage a moins d’éclat que celle qui a reçu du jardinier un lit plus souple et un décor plus attrayant, n’exhale-t-elle pas, d’autre part, une grâce et une fraîcheur qui sur l’autre l’emportent de beaucoup ? La grâce de Clémence lui venait de la candeur de ses beaux yeux bleus, doux, profonds et purs. Elle venait encore de ce sourire timide et inquiet à la fois qui se jouait sur des lèvres qu’on eût dit tirées des pétales d’une rose. ”
“ Quand Flambard atteignit Saint-Augustin, la nuit était tout à fait venue. L’obscurité ne parut pas l’inquiéter, et il se jeta à la même allure vertigineuse dans la route de la Lorette, route sinueuse, rocailleuse, raboteuse, et difficile de passage par les nombreux et profonds ravins qui la coupaient. Mais il dut ralentir dans la pente d’un ravin plus profond, pente qui aboutissait à un pont jeté sur un torrent. Et devant ce pont il s’arrêta tout à fait, car le pont lui parut dangereux autant qu’il y put voir dans les ténèbres. ”
“ C’était comme l’écho des paroles qu’il venait d’entendre qui s’échappait des lèvres d’Alban. — Tenez, voici ma main ! reprit la voix inconnue. Alban, de nouveau, sentit sa main droite caressée par la main fine d’une femme. Un nouveau vertige le fit chanceler. — Oh ! de grâce, madame, faites un peu de lumière que je vous vois !... que j’adore votre beauté ! — Ma beauté est fatale à qui la regarde ! — Qu’importe ! vous voir encore... et mourir, s’il faut ! — Vous êtes trop jeune pour mourir, Alban ! ”
Jean Féron,
La revanche d’une race
(1924)
“ Comme il l’avait dit, Raoul Constant allait en tête, baïonnette, massacrant tout ce qui se trouvait sur son passage, encourageant et excitant du geste et de la voix ses compagnons. Jules et Marcil imitaient l’exemple de leur lieutenant. Et dans l’infernal pêle-mêle, tous les éclatements d’obus, dans la clameur mêlée aux cris de rage ou d’enthousiasme, aux jurons, aux gémissements des blessés, — dans ce brouillard qui devenait rouge, dans le sang qui coulait tout fumant encore, nos braves se battaient avec un courage et un sang froid admirables, poussant les Allemands vers leurs tranchées. ”
Jean Féron,
L’aveugle de Saint-Eustache
“ L’abbé Paquin esquissa un sourire de pitié. Oui, tous deux voyaient l’homme fort sangloter... Après avoir rugi, le lion gémissait ! Ah ! l’amour paternel... quelle puissance suprême n’exerce-t-il pas sur le cœur de l’homme ! Oui, Chénier, fort, brave, courageux... cet homme qui eût tout affronté, tout bravé avec un sourire de dédain sur les lèvres, cet homme-là tout à coup tremblait. L’abbé Paquin avait frappé juste : Chénier pleurait en songeant aux deux êtres chéris, aimés, adorés, que par un coup de bravade, il pouvait laisser dans l’indigence, la misère et peut-être dans l’ignominie ! ”
Jean Féron,
Les amours de W. Benjamin
“ Elle, un peu rougissante, ses paupières à demi closes sur des yeux éclatants d’effluves magnétiques, ébaucha sur ses lèvres humides un sourire angélique. Ce sourire tenta Pierre... il eut envie de le puiser sur ces lèvres rouges et de s’en griser ! Et déjà il penchait la tête... mais la jeune fille demandait dans un sourire caressant : — Et de l’amitié ?... Son sourire se fit séducteur. — De l’amitié... naît l’amour ! murmura Pierre d’une voix à peine distincte, tandis que ses mains saisissaient l’une des mains parfumées de la jeune fille. ”
“ Le missionnaire s’interrompit une minute, sourit longuement aux cimes hautes dans le ciel, et reportant son regard dans le lointain par-dessus les bois inclinés devant lui, il reprit : — Et vous lacs aux ondes bleues ! vous collines aux frondaisons riantes ! vous monts sévères et hautains ! je vous aime aussi ! Autant que la forêt votre image habite mon cœur. Car vous êtes le jardin du Seigneur dans lequel l’âme attristée retrouve la joie et l’espérance. Ah ! que je veux vivre encore longtemps avec vous ! ”
Jean Féron,
La fin d’un traître
“ C’est la guerre, encore et toujours, que tu apportes ! Tu n’es pas homme à mettre de côté ta vengeance ; tes regards, les traits de ton visage, tes paroles, le sourire venimeux et imperceptible de tes lèvres démentent la sincérité dont tu tentes vainement de te faire un manteau éblouissant. Tu veux ma mort, mais tu ne sais plus comment t’y prendre et ton cerveau diabolique s’épuise. Voilà trois fois que je t’échappe, et, chaque fois, ta haine pour moi a redoublé, ton désir de vengeance s’est triplé. Eh bien ! si tu veux frapper encore, Le Chêneau, frappe... ”
“ La nuit avançait encore. Les vents avaient diminué de violence. Les nuages, moins épais, couraient toujours très vite, mais de temps en temps la lune en montant de l’horizon de l’est pratiquait une déchirure et hasardait sa face blanche pour regarder le lac. Et comme apeurée par les bruits de la tourmente qui rasait la terre, elle rejoignait les lambeaux de nuage et se cachait. Alors la nuit semblait plus obscure. C’est à l’un de ces moments d’obscurité funèbre que des ombres humaines surgirent tout à coup des bois avoisinant la place du lac. ”
Jean Féron,
Les cachots d’Haldimand
“ « car, ajoutait, Du Calvet, votre serviteur a trahi les intérêts de son pays et de son roi ! Qu’on le dépouille des ornements du pouvoir et de l’autorité, qu’on le traduise devant vous comme un simple mortel tel qu’à vos yeux je me présente, et vous verrez, messieurs, un homme venir avec des mains trempées dans le sang de l’innocence, et un serviteur qui, par une tyrannie insensée, par manque de jugement et de clairvoyance, a failli jeter tout un peuple loyal dans les mains des Américains et faire perdre à la couronne d’Angleterre une splendide colonie ! » ”
Jean Féron,
Le Capitaine Aramèle
“ Mais Sir James, s’il était un fantaisiste, était aussi un connaisseur, et Miss Lottie le frappa de suite au cœur par sa grâce charmante et quelque peu naïve et gauche, et surtout par son air d’extrême jeunesse. De la jeunesse... c’était la fleur dont les parfums s’adaptaient le mieux aux narines cosmopolitaines de Sir James. Il mordit donc à belles dents dans ce beau et velouté fruit qu’on lui présentait, et il oublia Mrs Whittle qui, encore que jolie et gracieuse, n’en était pas moins un peu fanée par le contact qu’elle avait déjà éprouvé à l’écorce du mâle. ”
Jean Féron,
La valise mystérieuse
“ Mais à ces lèvres s’ébauchait, non un sourire d’ange, mais non plus un sourire de démon, seulement le sourire était sarcastique et dédaigneux, et il troublait celui qui le regardait. Ses yeux aussi, quoique fort beaux, créaient une impression étrange : ils étaient très noirs brûlants, magnétiques, mais il semblait en surgir des effluves féroces. La panthère, lorsqu’elle guette une proie, a, dit-on, de pareils effluves, et l’éclair de ses yeux devient insupportable. Il en était de même de Miss Jane, on ne pouvait supporter longtemps l’éclat de ses yeux. ”
Jean Féron,
La petite canadienne
“ Ce regard embrassa aussitôt, placée près des larges croisées aux lourds rideaux bien tirés, une petite table somptueusement surchargée de flacons aux couleurs les plus vermeilles, de verres au cristal limpide et scintillant, de fruits d’un velouté exquis, et de gâteaux que seuls des doigts de fée avaient pu tripoter. Sur cette table Tonnerre arrêta et reposa ses yeux remplis d’une attendrissante émotion... une larme osa même humecter sa paupière. Il poussa du coude Alpaca, cligna de l’œil dans la direction de la jolie table et tapa sur la rotondité de son abdomen. ”
“ Jamais elle n’avait connu les larmes ; jamais elle n’avait été contrariée ; jamais son cœur n’avait envié quoi que ce fût ; jamais l’amour n’avait troublé la paix de son âme. Elle n’aimait pas encore, du moins elle ne sentait pas l’amour. Mais en était-elle sûre ? Que signifiait ce trouble tout intime qu’elle ressentait chaque jour et chaque nuit, un trouble qui devenait une souffrance, depuis qu’elle avait connu Léandre Langelier ? Et ce trouble, ou plutôt cette souffrance ne semblait-elle pas augmenter chaque fois que la pensée d’un mariage avec Zéphirin se présentait à son esprit ? ”
“ Cette souffrance ravivée émut fortement Beauséjour. Durant quelques minutes il ne put parler. Il considérait la jeune fille avec une compassion et un attendrissement qui n’eussent pas manqué de la toucher, si elle avait pu saisir la pensée chaleureuse de son compagnon. Mais tout à l’effort de comprimer ses larmes et ses sanglots, elle ne le regardait pas. Lui ne la quittait pas des yeux... des yeux pleins non seulement de pitié, mais aussi d’admiration et d’extase. ”
“ Quand il vit les mannequins rétrécir leur cercle autour du monstrueux cercueil, il sentit comme une force surnaturelle qui le poussa hors des tentures. Une main invisible l’entraînait vers le cercueil. Il voulut résister... ses jambes l’emportèrent. Il sentit ses cheveux tomber un à un. Il voulut mourir, c’était préférable ! Mais non... il marchait vers le cercueil, il marchait vers les mannequins qui, à présent, aux accords d’une musique vive dansaient en rond autour de la bière rouge. Bientôt il se trouva à trois pas des danseurs et bientôt son regard halluciné plongea dans le cercueil. ”
“ Tout le peuple savait ce qu’étaient les Péan et les Cadet, il savait qu’une bande affreuse de voraces associés s’engraissaient de leurs deniers et de leurs sueurs. Si ce peuple demeurait toujours tranquille et soumis, dans sa poitrine honnête n’en grondait pas moins un feu de colère, et pour faire éclater ce feu en incendie il ne fallait qu’un souffle bien léger. ”
Jean Féron,
La revanche d’une race
(1924)
“ Monsieur l’abbé, sauvez-moi ! — Ce n’est pas moi qui te sauverai, Jules ; c’est elle ! — Elle... — Oui, elle, Violette, Jules, écoute : entre l’amour et le devoir, l’homme fort, l’homme bien né ne peut hésiter. L’amour est cher, c’est vrai ; mais le devoir mon fils, est sacré. Et ce devoir est autant plus sacré pour toi qu’il est double. Oui, devant toi se pose un double devoir à remplir : ton devoir de chrétien d’abord, ton devoir de patriote ensuite. Comme chrétien, tu as une âme à conquérir, une âme à sauver : comme patriote, tu as l’honneur de ta race à défendre. ”
Jean Féron,
La fin d’un traître
“ Tout ce jour la neige a tombé, le vent a soufflé avec furie du lointain Golfe Saint-Laurent, et le fleuve est immobilisé à sa surface par une épaisse croûte de glace et de neige qui s’allonge des grands lacs jusqu’à soixante lieus vers la mer. Et tout le pays — montagnes, forêts, collines, vallons — est blanc et frileux. Québec, sur son rocher et sous sa cape d’hermine, paraît somnoler. Nulle animation, nulle vie dans les rues où la neige s’entasse quelquefois jusqu’à plusieurs pieds de hauteur, l’existence humaine ne végète plus qu’au coin du feu. ”
