“ Son fils avait montré de l’indépendance ; l’oncle avait prouvé le vif intérêt qu’il portait à son neveu, et sir Lionel avait pu emprunter à son fils une somme de six mille francs qui lui était, dans ce moment-là, très-particulièrement utile. Le triomphe de Bertram l’enrichit de tous les côtés, car son éditeur lui paya fort cher son œuvre sceptique. Le scepticisme qui réussit a toujours un avantage : il rapporte de l’argent. ”
Citations sur “Edmond Bertram”
“ Arrivé à la gare de Londres, il s’élança dans une voiture, et se fit conduire chez lui à Eaton-Square. La maison lui parut triste, froide et abandonnée. La session de Londres n’était pas finie, et le Parlement siégeait encore. Après avoir arpenté pendant une demi-heure sa salle à manger, sir Henry remonta en voiture et se fit mener à la chambre des Communes. Là, il lui sembla que tout le monde connaissait son malheur. On eût dit que le testament de M. Bertram avait été lu dans tous les bureaux de la Chambre. ”
“ Et parmi tous ceux que George Bertram avait aimés, qui donc l’avait jamais prié en vain ? Pourquoi ne le fit-elle pas ? Que d’amour, que de bonheur en réserve pour eux ! Mais il n’y eut rien de tendre dans les regards, rien de doux dans les paroles qu’il lui adressa. — Comment ! dit-il, et, malgré sa promesse, sa voix n’avait jamais été si rude. — Comment ! montrer cette lettre à un autre homme ; montrer cette lettre à M. Harcourt ! cela est-il vrai, Caroline ? Un enfant demande pardon à sa mère parce qu’il a été grondé, et il cherche à détourner sa colère, afin d’éviter le châtiment ”
“ Tu te marieras à ton retour. — Maintenant, je ne sais trop ; avec ma santé... — Tu ne penseras plus à ta santé après cet hiver. Je ne vois pas que tu aies grand’chose. — Je vais mieux, certainement. Et il y eut un nouveau silence. — Arthur, poursuivit Bertram, je voudrais bien avoir devant moi le même avenir que toi, — les mêmes chances de bonheur. — Il ne faut pas désespérer, George. Le temps guérit toutes les blessures. — Oui ; il ne faut, qu’un peu de temps pour les guérir toutes, — et puis vient le chaos. ”
“ À trois heures je sors toujours en voiture, et nous nous arrêterons chez le pâtissier. Tiens ! voilà sir Lionel Bertram, selon son habitude. Vous connaissez sir Lionel, n’est-ce pas ? Adela répondit qu’elle avait rencontré sir Lionel chez mademoiselle Baker. — Quel dommage que ce mariage ait été rompu, n’est-ce pas ? Je veux dire celui de cette chère Caroline Waddington. Mais, bien que celui-là soit rompu, il y en aura peut-être un tout de même. Quant à moi, j’en serais bien aise. Allons ! je vois que vous n’êtes pas au courant. Je vous conterai cela un de ces jours. Bonjour, sir Lionel. ”
“ Ce qu’il y a de certain, c’est que je ne pourrai plus jamais me décider à mettre un chapeau. À propos, qu’est-ce donc que ce sir Lionel Bertram qui vient d’arriver ? — Je ne saurais trop vous dire ; mais je sais que ce jeune homme est son fils. — Le fils a beaucoup d’esprit, n’est-ce pas ? — Mon Dieu ! il a cette sorte d’intelligence des jeunes gens qui procure des succès universitaires. (M. Cruse n’avait guère brillé à l’Université, disait-on.) — Mademoiselle Waddington a l’air de le trouver fort à son goût, ne trouvez-vous pas ? ”
“ Pendant qu’il était ainsi occupé, son esprit lui représenta l’image d’Adela Gauntlet, mais ses bras et ses jambes n’en furent pas moins au service de madame Price. — Et maintenant, occupez-vous de nous assurer des places à la table, dit madame Cox ; vous n’avez pas un moment à perdre. Et rappelez-vous, monsieur Bertram, que je ne veux pas être assise à côté du major Biffin. Et, pour l’amour de Dieu, ne nous mettez pas auprès de cet animal de Mac Gramm ! Bertram descendit, donc au salon pour placer leurs cartes aux places qu’ils devaient occuper à dîner. ”
“ Elle se leva, traversa le salon, et lui prit vivement le bras. — George, vous me protégerez ; dites-moi que vous me sauverez de cela. — Vous protéger ! répéta-t-il en osant à peine la regarder en face. Comment pourrait-il la protéger ? Comment la sauver du maître qu’elle s’était donné ? Il lui eût été aisé, sans doute, de la consoler par des promesses, mais il ne se sentait pas le courage de lui promettre ce qu’il ne pourrait pas tenir. Si, le testament lu, sir Henry Harcourt insistait pour emmener sa femme, comment la protégerait-il, lui, George Bertram, — lui surtout ? ”
“ Si George Bertram n’eût pas été l’homme le plus irrésolu et le plus faible de la terre, il aurait quitté Londres, — du moins pour quelques mois, — à la suite de ce bal. Il se dit et se redit vingt fois qu’il était de son devoir de partir. Jusqu’à ce jour il s’était toujours posé la question ainsi : Qu’avait-on fait pour lui, qu’il dût considérer les autres ? Mais maintenant, tout avait changé d’aspect. Il se trouvait que c’était lui qui avait eu les plus grands torts ? Caroline ne lui avait-elle pas dit elle-même qu’elle était malheureuse aujourd’hui parce qu’il avait été jadis implacable ? ”
“ Ceux que Dieu veut perdre, il commence par les priver de raison. Rien ne put égaler l’amitié doucereuse et les façons séduisantes que déploya sir Henry à l’égard de George. Il ne parla pas beaucoup du passé ; mais le peu qu’il en dit semblait indiquer qu’il croyait n’avoir obtenu la main de Caroline Waddington que parce que Bertram avait dédaigné ce bonheur. Tout grand personnage qu’il était, il s’humilia presque devant le génie de Bertram. ”
“ S’il eût été possible de battre en retraite sans plus de conversation, sir Lionel l’eût fait ; mais la chose étant impossible, il fit bonne contenance. — Je pense que vous voulez plaisanter, George, dit-il. Il serait, impossible de décrire le son de voix avec lequel M. Bertram répéta ce mot : « plaisanter. » Il fit bondir sur son siège le colonel et le força de s’avouer que le mot impotent ne s’appliquait pas tout à fait à son frère. — C’est bien ! c’est une plaisanterie, continua le vieillard. ”
“ J’en ai un véritable chagrin. Vous êtes un peu irrité en ce moment, Bertram ; cela se voit de reste. On ne peut vous toucher qu’à rebrousse-poil, et le moindre petit coup porte sur le vif. Cela se comprend, et j’excuse votre irritation. Mais vous savez que nous sommes de vieux amis. Chacun de nous est peut-être le plus ancien ami de l’autre, et ce n’est pas un petit accès de misanthropie qui me fera renoncer à un ami tel que vous. Vous déverserez votre bile dans un pamphlet un peu plus amer encore que le dernier, et puis tout sera dit. ”
“ Selon moi, cela avancerait beaucoup tes affaires, si ton oncle savait que tu veux épouser Caroline Waddington. George ne répondit pas, et se mit à lancer en l’air avec vigueur de grands nuages de fumée. Sir Lionel, de son côté, n’ajouta rien et changea de conversation sans affectation. Le lendemain, de grand matin, George Bertram quittait Constantinople après avoir reçu de sir Lionel la promesse qu’il viendrait voir son fils en Angleterre, aussitôt que les besoins du service public lui en laisseraient la liberté. ”
“ Mademoiselle Caroline Waddington était la petite fille de M. George Bertram l’aîné, et par conséquent, pour m’exprimer avec toute la netteté possible, — elle était nièce, à la mode de Bretagne, de son amoureux, M. George Bertram le cadet. C’est là un degré de parenté qui, Dieu merci, n’exclut ni l’amour ni le mariage. ”
“ Nous avons dû perdre de vue M. Bertram l’oncle en racontant l’histoire des dernières aventures de M. Bertram le neveu. Aujourd’hui, il faut que le lecteur sache que, vers le commencement de cette même année, la santé de M. Bertram avait donné quelques inquiétudes à ses amis. George avait été le voir une ou deux fois ; sa nièce, mademoiselle Baker et sa petite-fille, Caroline, en avaient fait autant. Il ne leur avait pas dit grand’chose, mais mademoiselle Baker avait emporté de sa visite l’impression que le vieillard serait heureux de voir s’accomplir le mariage projeté. ”
“ Que me fait la rage de sir Henry ? Que m’importe même la colère de mon père ? Qu’il se désespère s’il veut. Je ne m’apitoie pas sur moi-même, pourquoi donc me laisserais-je émouvoir par sa douleur, — douleur si vile, si basse, si indigne de compassion ? Et, après s’être ainsi fait la leçon en prévision du lendemain, George Bertram se mit au lit. ”
“ J’espère que vous ne me croyez pas ingrat, George ? et sir Lionel prit sa voix la plus douce et la plus insinuante. — Ingrat ? Je ne m’attends guère à la gratitude. Mais je ne serais pas fâché de savoir quand il vous conviendra de régler avec moi. Nous avons un compte courant depuis bien des années. Il est probable que Pritchett vous l’aura envoyé. Et, tout en parlant, M. Bertram se leva et prit sur la cheminée un papier qui ne promettait rien d’agréable. ”
“ Il ne vit personne en passant à Londres. C’était la morte saison, et son ami, sir Henry, se délassait, en chassant le grouse pendant quelques jours, des fatigues de sa brillante campagne parlementaire. Mais il aurait été à Londres, que Bertram ne l’aurait pas vu : il ne voulait voir personne. Il ne fit aucune question au sujet de Caroline ou de son oncle. Il ne fit pas même une visite à son véritable ami, M. Pritchett. S’il eût été le voir, il aurait appris que mademoiselle Baker et sa nièce étaient à Hadley. ”
“ Enfin, elle se trouva seule avec M. Bertram. Elle avait encore le nez rouge et les pieds gelés, mais, du moins, elle était seule avec lui. Il lui était bien difficile de raconter son affaire, et elle aurait voulu, de tout son cœur, être bien loin, chez elle, à Littlebath ; mais, malgré tout, elle parla. Le courage des femmes, dans de certaines positions, dépasse celui de quelque homme que ce soit. — Je veux vous consulter à propos de ceci, dit-elle en tirant de sa poche la lettre de sir Lionel. Le vieillard prit la lettre, la regarda et la retourna en tous sens. ”
“ Bertram avait toujours tenu à étudier de façon à faire croire aux autres qu’il n’étudiait pas. Cette affectation — qui n’est pas rare chez les hommes de génie — avait exercé, ainsi que cela arrive pour toutes les affectations, une fâcheuse influence sur son caractère. La vérité, c’est qu’il étudia avec ardeur pendant l’année qui précéda l’examen final. Il était entouré d’une clique qui le tenait pour un grand homme ; c’était un groupe d’adorateurs qui croyaient leur idole appelée à de grandes destinées et se faisaient un point d’honneur de l’appuyer dans ses faux semblants de paresse. ”
“ Hélas ! il était évident que M. Bertram n’était pas dans un de ses bons jours. Pendant cette petite conversation, mademoiselle Baker se tenait dans le vestibule pour surveiller le déchargement de son bagage. Elle avait encore son chapeau, son châle de voyage, son manteau et ses grosses bottines, et elle tenait son parapluie à la main. Il y avait dans le vestibule la domestique de M. Bertram et le cocher qui voulait se faire payer. Mademoiselle Baker avait froid, ses dents claquaient et le bout de son nez était tout rouge. ”
“ Vous vous ferez un devoir de boire avec moi à la santé et à la prospérité de notre ami Bertram. Il y a plus d’un homme de Trinité dont nous avons raison d’être fiers ; mais si je suis doué de quelque perspicacité, si je possède le don de juger les hommes (il faut se rappeler que M. Harcourt, qui n’était qu’un tout jeune homme à Londres, était loin d’être un jeune homme à Oxford) , il y en a eu bien peu qui aient atteint une place aussi élevée que celle qui lui est réservée dans l’avenir, et dont le nom ait eu plus de retentissement que n’en aura un jour le sien. ”
“ De ces gens-là on est tenté de dire que, si leur jugement n’est pas des plus sains, leur cœur fait plus que de suppléer leur jugement. On reconnaît qu’ils ont tort, et pourtant on ne saurait pas les souhaiter plus perspicaces qu’ils ne sont. Mais George Bertram n’était point ainsi fait. Il ne s’était pas hâté de blâmer son père, mais les fautes de celui-ci une fois connues, il les avait jugées et condamnées sans retour. Il s’aperçut que son oncle avait eu raison et que sir Lionel était un homme qu’il ne pouvait nullement estimer, et qu’il lui était même assez difficile d’aimer. ”
Choix de légendes populaires (série A-C)… (1860-1861)
“ Bertram se retira, et trente-six heures s'écoulèrent sans qu'il reparût. Ce fut le lendemain soir seulement que, ainsi qu'il l'avait promis, il se présenta devant Robert. — Je suis prêt, lui dit celui-ci, que faut-il faire? — Vous laisser conduire, monseigneur, et ne vous effrayer de rien. - M'effrayer ! Qui donc aurait la prétention de me faire connaître l'effroi? Ce n'est pas toi, je pense, et ton compère le diable perdrait son temps à le tenter. Pour ne rien craindre, il me suffit de sentir mon épée à mon côté. ”
Camille Bellaigue, Revue des Deux Mondes
“ Bertram, par exemple, est une admirable et sans doute immortelle figure. Que le démon ait un fils et qu’il l’aime, qu’il ne le puisse aimer que pour le perdre, cela est beau, de la beauté la plus dramatique. ”
“ Dans un mois ou deux, quand les fatigues du mois de mai à Londres auront commencé, nous reviendrons à eux ; mais, pour le moment, nous devons retourner à Hadley, vers les deux frères Bertram et notre chère mademoiselle Baker. Le déjeuner de noce, préparé par les soins de mademoiselle Baker, ne se prolongea pas longtemps, et, le repas terminé, les invités ne se soucièrent pas de demeurer pour tenir compagnie à M. Bertram. Celui-ci se trouva donc bientôt en tête-à-tête avec sa nièce et les affaires reprirent immédiatement leur empire. — C’est un beau mariage pour elle, dit M. Bertram. ”
“ Adela, avait-elle dit tout bas à son amie, en allant dîner, je compte sur vous pour causer toute la soirée avec George, car moi j’ai une nouvelle conquête à faire. Bertram était enchanté, il n’était pas d’un naturel jaloux, et en ce moment il n’aurait pu trouver l’ombre d’un prétexte à jalousie. Sa bien-aimée se trouvait faire tout juste ce qu’il désirait : elle prouvait l’excellence de son choix à l’homme dont il appréciait le plus l’opinion. Quand les dames eurent quitté la salle à manger, Harcourt et Bertram regrettèrent amèrement la disposition trop hospitalière de mademoiselle Baker. ”
“ Mademoiselle Waddington est sans contredit la plus belle personne que j’aie jamais vue, répondit-il avec enthousiasme. Le révérend M. Meek donna le bras à mademoiselle Pénélope Gauntlet, et Bertram, tout fier, les suivit avec les deux jeunes filles. Il commença par offrir le bras à Adela, qui refusa net, puis à Caroline, qui fit de même. Il les prit alors toutes deux par la taille, et les poussa devant lui en sortant du salon. Heureux Bertram ! George prit place au bout de la table, comme étant de la maison, et Harcourt eut la bonne fortune de se trouver assis entre Adela et Caroline. ”
“ Pendant le premier dîner qu’ils firent en commun, Arthur Wilkinson ne témoigna qu’une froide politesse à madame Price ; mais Bertram ne tarda pas à montrer un empressement chaleureux à l’égard de madame Cox. Il est si doux de se voir adresser les sourires de la plus jolie femme du salon ! et il y avait si longtemps que Bertram n’avait vu un sourire de jolie femme ! Depuis dix-huit mois il était complètement sevré de ces sourires-là. ”
“ Sir Henry Harcourt s’était marié, et il avait conduit sa jeune femme à Paris et à Nice ; sir Lionel Bertram avait essayé de se marier, mais sa femme — celle, du moins, dont il avait espéré faire sa femme — s’était enfuie toute seule à Hadley ; et, pendant tout ce temps, George Bertram avait vécu solitairement dans son triste et sombre logement de Londres. Il aurait souhaité d’être complètement solitaire ; mais, au moment où sa douleur était le plus amère, son père était venu le trouver. ”
