“ Une heure après, Grandgoujon se présentait devant un nouveau major à quatre galons, car, comme avait dit l’un des fous : « Y a des maisons centrales qu’on n’entre pas pour moins de cinq ans ; ici, on n’exerce pas avec moins de quatre ficelles ! » Mais ce major, ainsi que les autres, exerçait dans une vieille salle, où l’on ne voyait que des ombres, flottant dans un jour avare que dispensait une mince croisée. ”
Citations sur “Grandgoujon”
“ Grandgoujon sourit et reprit : — Penser à autre chose... moi, je ne pense pas souvent. — Qui te force, en tout cas, de penser à ce qui t’embête ? La nuit, c’est long, mais tu dors. En dormant, si le Diable t’inspire, tu rêves. Et en rêvant, si tu es poète, tu crois jouir du soleil. — Oh ! — Quoi ? — Nous sommes repérés, cria Grandgoujon, à qui un éclatement, à cinq cents mètres, fit faire un saut. — Pauvre et jeune garçon ! C’est la France qui est repérée ! lança d’une voix sonore Laboulbène. — Saleté ! bredouilla Grandgoujon. ”
“ Grandgoujon s’épanouit : — Je suis peut-être canaille, mais j’aime une petite gorge un peu haute, qui se laisse voir sans indiscrétion par un corsage échancré. — Moi itou, dit Moquerard. Alors, elle ?... — On voit. — Bien, j’en veux ! — Mais dis donc ! recommença Nini sur la même note. — Chère âme, en ce monde le mâle décide et les femelles subissent. Or, celle-ci m’attire. Fatalité ! Tu n’as qu’à finir ton apéritif et moi qu’à suivre Grandgoujon. (Que j’aime ce Grandgoujon !) Grandgoujon, quand me présentes-tu ? ”
“ Grandgoujon ne tenait plus chez lui, et dehors, dans les attroupements, il parlait aux badauds : — Vous comprenez, vous, monsieur ? Qu’est-ce qu’ils veulent ces gens-là ?... On n’était pas heureux ? Pour s’éclairer, il acheta trois journaux par jour. Il n’y lut que des nouvelles douteuses. Et chaque fois que sa mère lui apprenait : « Monsieur un Tel, tu sais, il est parti aussi », il tapait sa table : — Où allons-nous ? Qu’est-ce qu’on va devenir ? Puis il répétait comme tout le monde : « Ça au vingtième siècle ! » Mais Madame Grandgoujon, hochant la tête : — Il faut dire que la France... ”
“ Oh ! fit Grandgoujon, quel est ce ton ? Il avait remis son chapeau et se bouchait les oreilles : — Je vous en prie ! Pas de bourrage de crâne ! — Par exemple ! ricana Madame Poisson. C’est bien à vous d’employer ce terme grossier. Vous pouvez regarder mon mari : vous ne soutiendrez pas son regard. C’est la pureté des yeux qui fait l’honnêteté d’un homme... Et c’est vous qui portez une capote... mais c’est lui qui sert le pays... ”
“ Moi aussi je la veux la victoire, mais attention : ne nous payons pas de mots et méfions-nous du chauvinisme. Nous avons déjà eu les demi-soldes ! Son débit devenait saccadé. Chaque phrase coupait dans le vif. — Grandgoujon, l’autre jour, vous avez été le plus malin ; vous avez su m’embobiner ; j’ai marché pour vous ; mais chacun son tour : c’est moi maintenant qui suis lucide ! — Grandgoujon, vous avez reniflé la poudre ; vous en avez dans le nez ; mouchez-vous !... parce que si un homme de votre espèce s’emballe, c’est la fin, sommes foutus !... ”
“ Il se campa bien sur ses jambes, le bras tendu comme s’il requérait : — La France n’a pas trop de soldats ! Puis, tenant Grandgoujon par la main, il le fit sortir, lui ouvrit la porte de l’escalier, et d’un ton tranquille : — Ne me remerciez pas. Au revoir, mon vieux, et comptez sur Creveau. Déjà la porte était refermée. Grandgoujon descendit comme un automate : son corps allait sans qu’une idée le guidât. Il n’en avait qu’une, qui comprimait les autres, et faisait couvercle sur la cervelle : cet homme cynique le jetait au danger, et il allait être tué : il en eut un étourdissement. ”
“ Grandgoujon quitta son balcon. Il courut à la cuisine, suivi de Mariette éperdue : — Donnez-moi deux bouteilles de vin... trois, quatre... Bon. Prenez-en autant... Passez-en au petit... Suivez-moi tous deux. Et ils dégringolèrent l’escalier. Toute la maison, d’ailleurs, descendait. Toutes les maisons voisines se retrouvèrent dans la rue. Madame des Sablons était déjà sur le trottoir. Elle portait des gâteaux et des cigarettes ; elle n’avait jamais été si blonde, et elle criait : « Vive la France ! » Grandgoujon perça la foule. ”
“ Arme sur l’épaule. Coup de sifflet. — Vivent... Vivent les gars ! cria Grandgoujon. Ah ! les braves gars !... Il y a un bon Dieu, allez, les enfants ! Les Boches m’ont tué ma mère, mais on aura la victoire... et la paix ! Et ça sera pour toujours !... Une dernière fois donnez vos quarts ! — Bravo, Grandgoujon ! lança Madame des Sablons. — Vivent les femmes de France ! répondit-il. Il vida encore des bouteilles, moitié dans les gobelets, moitié sur la chaussée. — Emportez-le !... postillonnait Moquerard, trépignant sur le balcon. ”
“ Voulez-vous, je vous prie, me le foutre sur le palier ! Avant de le voir, d’une voix sans couleur, Grandgoujon balbutia : — Mais, patron... Creveau entendit-il ce murmure ? Il se mit à marcher : — À moins qu’il ne vienne s’excuser ? Hein ?... Quoi ?... Qu’est-ce qu’il dit ?... Il veut se battre ?... Il vient demander à se battre ?... Il tient enfin à y aller, comme les autres, et à y laisser sa peau ?... Ah !... si c’est ça, qu’il entre ! ”
“ Cette visière faisait ombre sur une figure chétive, où brillaient des yeux de rat, et sous un nez mince, deux lèvres gouailleuses laissaient glisser des mots à l’emporte-pièce. Grandgoujon, d’abord, avait été dérouté par ce monde nouveau, ce pochard puis ce sous-off, qui n’était qu’un sosie de celui du bastion. Ces gens sont tous pareils. Il faut quelque délicatesse pour bien commander : mais la plupart, dès qu’ils sont ornés d’un grade, confondent en leur crâne étroit l’autorité et la violence, l’ordre et l’humiliation. Vous arrivez : vous êtes une personne. ”
“ Le vestibule, enfin, était rempli par le bourdonnement de Monsieur Punais rajeuni, qui portait des guêtres blanches, une jaquette d’adolescent, et qui accueillit Grandgoujon avec une particulière cordialité : — Cher ami, dit-il, donnant à sa moustache deux coups d’une petite brosse tirée de sa jaquette, que j’eusse voulu vous emmener dans ce voyage que nous venons de faire, ma femme et moi ! Vous auriez vu comme on les aime, ces sublimes poilus dont vous êtes ! Puis il sourit, serrant des mains. — Bonjour !... Merci !... Que vous êtes aimable !... ”
“ Grandgoujon, connaissez-vous seulement une âme sensible qui voudrait se charger d’un de ces pauvres petits ? Il avait été droit au but, mais il s’arrêta court. Alors, Grandgoujon le regarda longuement. Il souffla deux ou trois fois ; puis dit : — Ça... ça c’est autre chose ! Ça c’est un fait... ou ça en à l’air... As-tu positivement un gosse à caser ? — J’en ai un ! déclara Colomb, la main tendue. Grandgoujon se leva. Il mâchonnait sa pipe. Il fit quelques pas. Sa mère, attendrie, dit tout bas à Colomb : — Il va trouver quelqu’un. ”
“ Madame Grandgoujon répliqua, avec une figure éclairée : — Le bon Dieu nous protège : il ne cesse de t’arriver des malheurs dont tu te tires toujours. À trois ans, tu as failli mourir de la rougeole ; à huit ans, tu as mis le feu aux rideaux de ton lit, mais ton pauvre père est accouru ; à vingt-cinq ans tu as été dans une voiture emballée ; il y a six mois, notre poêle a failli t’asphyxier... — Il ne faut pas se réjouir encore, dit Grandgoujon. Je rentre abruti, toutes les côtelettes rompues, mais je repars. — Vrai ?... Poulot !... J’ai parlé de toi avec Madame Creveau ; elle pleurait ”
“ Ah !... non ! Cette fois, Grandgoujon protesta. Lui qui suivait toujours, il était trop las du voyage, qui avait duré un jour et une nuit. Doucement, mais avec fermeté, il dit : « Pas dans toutes les gares ! » Alors, Chabrelot, autoritaire, devenant pourpre, l’accabla de noms hideux, puis de « crâneur » et de « chameau », et, seul enfin, se dirigea vers l’édicule sauveur. Grandgoujon était aux aguets. Tout l’après-midi, le train avait traversé une contrée où flottaient des souvenirs cruels. Partout la terre cachait des morts. ”
“ Le Sort nous mène, suivons le Sort. Frôlant une jeune ouvrière dont l’allure rappelait Mademoiselle Nini, il se laissa même aller à lui sourire bonnement. Alors la petite, avec cet à-propos des parisiennes, dont les répliques sont des chiquenaudes, gonfla les joues pour le singer. Sensible et faible, Grandgoujon sentit sa joie s’évanouir toute. Elle se dessouffla comme le visage de l’ouvrière, qui faisait la nique, de loin. Décidément, le monde était mauvais !... Il arriva chez Creveau n’ayant plus d’énergie. ”
“ Dans le cinquième, à condition d’être malmené, Grandgoujon réussit à faire accepter ses nom, âge, adresse et qualité. — Maintenant, aux frusques ! dit Quinze-Grammes. Viens-t’en chez l’« garde-mites ». On appelle ainsi le garde-magasin, l’homme qui détient les pantalons, capotes, képis, tout le harnachement du soldat. Sa vie à part, dans un domaine où il a toute puissance, en fait souvent un mammifère dangereux. Celui qui reçut Grandgoujon était trapu et redoutable. Mains inquiétantes, gueule énorme, de petits yeux de cochon. ”
“ Joseph ! s’écria Moquerard, Eugène, sois sérieux, ne me regarde pas ! — J’écoute, dit Eugène. Monsieur Grandgoujon, je bois vos paroles. — En fait de boire, dit Grandgoujon, avec les côtelettes tu nous apporteras du petit rouge que tu connais. Et pour la suite, nous verrons. — Compris, dit Eugène, qui disparut. — Ah ! Ah ! fit le soldat tapant la table. C’que j’rigôle ! — Tu vas rigoler bien plus avec l’omelette au fromage, reprit Grandgoujon... Tu es ici dans une maison admirable, car ici on ne se fout pas de toi... Tandis qu’ailleurs, vieux camarade, toi... comme moi... ne sommes rien. ”
“ « Patron, que de fois m’avez-vous donné ce nom-là ! » Tout de même, après quinze ans à mon école, vous avez le sens de la vie ! Or il faut que cette guerre-là soit la dernière, Grandgoujon ! Ayons un héroïsme froid, et servons-nous des types qui voient et s’adaptent. Vous, vous ne voyez rien, mais vous êtes malléable, travailleur et utile. Ce soir, — ce soir même je serai au cabinet du ministre, et vous serez rayé de la bande de crétins où vous figurez avec votre nom, votre matricule... et votre girouette... Ah ! la girouette ! ”
“ Grandgoujon demeura seul, en proie à des sentiments mauvais. Décidément, il détestait cet individu, mais le détestant il n’était pas fier de soi, car il ne se sentait point devenir bon. — Il tourna la tête. Il aperçut Mademoiselle Nini, installée à une table. Elle était venue sténographier le discours de Punais. Machinalement, Grandgoujon inclina la tête, et elle rendit le salut. Moquerard arrivait à elle : — Pourquoi dis-tu bonjour à ce crétin des hautes altitudes ? Je viens encore de causer avec lui : c’est un cœur de boutiquier patriotard. ”
“ Elle lui tendit la main : il la prit ; une main tiède, délicate : il en sentit, ce brave Grandgoujon, son cœur bondir. Et c’est à ce moment qu’avec chaleur elle lui conta son œuvre à elle aussi : elle avait, grâce à son mari, à côté de lui, avec l’aide de dons généreux, organisé une cantine à La Chapelle, une autre à Pantin, et elle aimait, elle aimait follement les soldats de France « qui toujours sont polis avec une femme honnête. » ”
“ Alors, avec un rire, elle appelait : — Tu viens m’aider ? — Oh ! disait Grandgoujon, qu’est-ce que tu cherches encore ? — Une surprise... Elle portait des chapeaux qui, jamais, ne lui tenaient à la tête. Sur son corsage pendait un lorgnon qui s’accrochait et se tordait ; toujours elle retrouvait ses mouchoirs sous sa chaise ; vingt fois par jour elle perdait ses clés, disant, mélancolique, mais d’une douceur inaltérable : « Cette maison est hantée ! » — Elle était d’allure molle et négligée, quoique toujours l’œil au guet et le cœur attentif. — Ses robes ? Bah ! ”
“ Diable !... Mais... — Quoique tu sois large, c’est pas pour toi ! Il s’efforça de sourire, dit merci, se sentit une chaleur à la nuque, et prit enfin la direction indiquée, mais ses yeux ne quittaient plus l’horizon. On y voyait des éclatements sans que, d’ailleurs, on n’entendît ni roulement ni bruit. — Grandgoujon ressentait une impression bizarre... Alors il y était, tout à coup ?... sans que rien de spécial l’eût prévenu ?... Et là, au bout de cette morne plaine, il y avait une bataille ? Mais où étaient les troupes ? ”
“ Oh ! c’est curieux ! dit le mari. — Mon ennemi, reprit Grandgoujon soucieux, c’est la salive. En salivant j’avale de l’air. Je me ballonne. Mes digestions s’arrêtent et je deviens incapable de rien faire. — Pas possible ? répéta la jeune femme. Elle savait, avec un à-propos frappant, varier ses intonations qui, après la surprise où la sympathie, exprimaient une coquetterie assez ardente. Grandgoujon la regarda dans les yeux et ils se sourirent. Étaient-ils déjà des amis ? Le mari, solennellement, avait posé sur son nez un important lorgnon d’écaille, qui faisait paraître sa tête menue. ”
“ Dès le petit jour il fallut reprendre la vie humiliante de la veille. Appels, corvées, appels, balayage, appels, et les pommes, — l’impression qu’on traîne une âme qui pèse des kilos ; l’air irrespirable, on bâille, on est mené, on ne se sent plus le goût de vivre. Seulement, grâce à Quinze-Grammes, il y a moyen de franchir les portes. — Ah ! tu veux revoir Moquerard ? dit-il à Grandgoujon. ”
“ Croqueboche abruti, mais insensible aux explosions, suivait toujours. Le boyau tournait. À un tournant, ils le trouvèrent comblé. — Ça, dit Laboulbène, c’est l’œuvre d’un pépère. Hisse ! Escaladons ! — Dieu de Dieu ! soupira Grandgoujon. Et à la minute où ils émergeaient du boyau, quelque machine infernale éclata dans le champ, tout près. Grandgoujon s’aplatit, ventre et nez sur terre, puis il ne bougea plus. L’homme de Cahors en avait fait autant, il était blême aussi, mais il fut vite debout, puis crânant : — Eh ! l’oiseau ! Serais-tu tué ? ”
“ Enlève ton chapeau ! Voici Poincaré ! » j’ai répondu avec ma noble candeur : « Poincaré ? Qui est-ce donc ?... » Je ne le sais d’ailleurs toujours pas, et en attendant que je l’apprenne, saoulons-nous, Messieurs, saoulons-nous ! La saoulerie c’est béatitude de l’âme et délices du corps. Que prenez-vous, cher avocat ? — Moi, dit Grandgoujon, se frottant les mains, un G. V. C. — Quoi ? Oh ! horreur ! — Ce n’est pas un garde-voie de communication, reprit Grandgoujon, content de son effet, c’est... un grand vermouth-cassis. Il eut un bon rire. — Voilà Nini ! cria l’autre. Hep ! hep ! Nini ! ”
“ Quand l’aube ajouta sa mélancolie à la détresse de Grandgoujon, se coulant, tâtonnante, par l’ouverture de la cellule, deux infirmiers vinrent l’expulser pour le coucher dans un dortoir à peine éclairé, et où il y avait de vrais fous. Un à droite, avait voulu jeter par la fenêtre une bonne sœur dans un hôpital de province ; un à gauche, bavait dans des contorsions ; un en face, plus doux, disait soixante fois par heure : « Je suis le général en chef ; vous en faites pas ; on les aura ! » Les infirmiers s’esquivèrent. Grandgoujon passa une heure redoutable, mais il fut courageux. ”
“ Plein d’amertume, il pensa alors à Colomb avec bienveillance. Que de ridicules chez ce nerveux ; mais il était bon : sa mine brouillée marquait la bile qu’il se faisait pour les autres. « Pourvu, se dit Grandgoujon, qu’il me tire de mon fourbi ! » Puis, rageur : — Moi qui serais prêt à tout... si on m’utilisait ! En attendant, il était convoyeur. Il s’en alla donc vers les hommes d’équipe qui avaient mission de faire sortir les wagons des voies où ils semblaient garés pour l’éternité, et, timide, il leur dit : — Messieurs, faites sortir le mien... je vous paie un litre. ”
