“ Une âme damnée qui, du milieu de la fournaise, apercevrait tout à coup la sortie de la géhenne, éprouverait ce qu'éprouva Jean Valjean. Elle volerait éperdument avec le moignon de ses ailes brûlées vers la porte radieuse. Jean Valjean ne sentit plus la fatigue, il ne sentit plus le poids de Marius, il retrouva ses jarrets d'acier, il courut plus qu'il ne marcha. ”
Jean Valjean
Définition et enjeux
Jean Valjean, personnage central des Misérables de Victor Hugo, incarne la quête de rédemption et l'évolution morale. Hugo le présente d'abord comme un forçat condamné pour le vol de pain, puis le suit dans son chemin vers l'intégrité, marqué par l'influence bienveillante de l'évêque Myriel et sa lutte contre le sort.
Son conflit avec Javert, symbole de la justice implacable, souligne les tensions entre droit et clémence. Émile Montégut, dans ses analyses, souligne comment Valjean devient un modèle de l'humanité capable de se transformer. Ce personnage, ancré dans la misère et la persévérance, reste une figure essentielle de la littérature universelle.
Citations sur “Jean Valjean”
Victor Hugo,
Les Misérables
(1862)
“ Jean Valjean regarda la maison en face de lui, il regarda la barricade à côté de lui, puis il regarda la terre, avec la violence de l’extrémité suprême, éperdu, et comme s’il eût voulu y faire un trou avec ses yeux. À force de regarder, on ne sait quoi de vaguement saisissable dans une telle agonie se dessina et prit forme à ses pieds, comme si c’était une puissance du regard de faire éclore la chose demandée. ”
Victor Hugo,
Les Misérables
(1862)
“ C’était un homme en effet, qui passa, cette fois sans s’arrêter, devant la chambre de Jean Valjean. Le corridor était encore trop obscur pour qu’on pût distinguer son visage ; mais, quand l’homme arriva à l’escalier, un rayon de lumière du dehors le fit saillir comme une silhouette, et Jean Valjean le vit de dos complètement. L’homme était de haute taille, vêtu d’une redingote longue, avec un gourdin sous son bras. C’était l’encolure formidable de Javert. ”
Victor Hugo,
Œuvres complètes de Victor Hugo…
“ Jean Valjean n’en avait pas. Où trouver une corde à minuit, rue Polonceau ? Certes, en cet instant-là, si Jean Valjean avait eu un royaume, il l’eût donné pour une corde. Toutes les situations extrêmes ont leurs éclairs qui tantôt nous aveuglent, tantôt nous illuminent. ”
Victor Hugo,
Les Misérables
(1881-1882)
“ Jean Valjean s'était assis dans la contre-allée sur des charpentes déposées à la porte d'un chantier. Il avait le visage tourné vers la route, et le dos tourné au jour ; il oubliait le soleil qui allait se lever ; il était tombé dans une de ces absorptions profondes où tout l'esprit se concentre, qui emprisonnent même le regard et qui équivalent à quatre murs. Il y a des méditations qu'on pourrait nommer verticales ; quand on est au fond, il faut du temps pour revenir sur la terre. Jean Valjean était descendu dans une de ces songeries-là. ”
Victor Hugo,
Œuvres complètes de Victor Hugo…
“ Jean Valjean n’était qu’évanoui. Le grand air l’avait réveillé. La joie est le reflux de la terreur. Fauchelevent avait presque autant à faire que Jean Valjean pour revenir à lui. — Vous n’êtes donc pas mort ! Oh ! comme vous avez de l’esprit, vous ! Je vous ai tant appelé que vous êtes revenu. Quand j’ai vu vos yeux fermés, j’ai dit : bon ! le voilà étouffé. ”
“ Fauchelevent se pencha sur Jean Valjean, et tout à coup eut une sorte de rebondissement et tout le recul qu’on peut avoir dans une fosse. Jean Valjean avait les yeux ouverts, et le regardait. Voir une mort est effrayant, voir une résurrection l’est presque autant. Fauchelevent devint comme de pierre, pâle, hagard, bouleversé par tous ces excès d’émotions, ne sachant s’il avait affaire à un vivant ou à un mort, regardant Jean Valjean qui le regardait. ”
“ Quand Jean Valjean était sorti de chez l'évêque, on l'a vu, il était hors de tout ce qui avait été sa pensée jusque-là. Il ne pouvait se rendre compte de ce qui se passait en lui. Il se raidissait contre l'action angélique et contre les douces paroles du vieillard. «Vous m'avez promis de devenir honnête homme. Je vous achète votre âme. Je la retire à l'esprit de perversité et je la donne au bon Dieu.» ”
Victor Hugo,
Œuvres complètes de Victor Hugo…
“ Jean Valjean, avec l’énergie d’une lutte suprême, franchit la rue d’un bond, entra dans le cul-de-sac, fit sauter le pêne de la petite armoire avec la pointe de son couteau, et un instant après il était revenu près de Cosette. Il avait une corde. Ils vont vite en besogne, ces sombres trouveurs d’expédients, aux prises avec la fatalité. ”
Victor Hugo,
Les Misérables
(1862)
“ À de certaines heures, tout semble impossible ; à d’autres heures, tout paraît aisé ; Jean Valjean était dans une de ces bonnes heures. Elles viennent d’ordinaire après les mauvaises, comme le jour après la nuit, par cette loi de succession et de contraste qui est le fond même de la nature et que les esprits superficiels appellent antithèse. Dans cette paisible rue où il se réfugiait, Jean Valjean se dégageait de tout ce qui l’avait troublé depuis quelque temps. Par cela même qu’il avait vu beaucoup de ténèbres, il commençait à apercevoir un peu d’azur. ”
Victor Hugo,
Œuvres complètes de Victor Hugo…
“ Jean Valjean, en 1860-1862, il n’avait que ses documents, documents précieux recueillis à Paris, notamment sur la bataille des rues et sur les égouts ; mais le travail restant était considérable, il fallait coordonner les souvenirs anciens, raconter cette guerre entre quatre murs, la prise de la barricade, la marche fantastique de Jean Valjean dans l’égout, sa rencontre avec Thénardier et avec Javert, la mort de Javert, le mariage de Cosette, et enfin la mort sublime de Jean Valjean. ”
Victor Hugo,
Les Misérables
(1862)
“ Hélas ! combien de fois avons-nous vu Jean Valjean saisi corps à corps dans les ténèbres par sa conscience et luttant éperdument contre elle ! Lutte inouïe ! À de certains moments, c’est le pied qui glisse ; à d’autres instants, c’est le sol qui croule. Combien de fois cette conscience, forcenée au bien, l’avait-elle étreint et accablé ! Combien de fois la vérité, inexorable, lui avait-elle mis le genou sur la poitrine ! Combien de fois, terrassé par la lumière, lui avait-il crié grâce ! ”
Victor Hugo,
Les Misérables
(1862)
“ C’est une chose lugubre d’être pris dans ce Paris de ténèbres. Jean Valjean était obligé de trouver et presque d’inventer sa route sans la voir. Dans cet inconnu, chaque pas qu’il risquait pouvait être le dernier. Comment sortirait-il de là ? Trouverait-il une issue ? La trouverait-il à temps ? Cette colossale éponge souterraine aux alvéoles de pierre se laisserait-elle pénétrer et percer ? Y rencontrerait-on quelque nœud inattendu d’obscurité ? Arriverait-on à l’inextricable et à l’infranchissable ? Marius y mourrait-il d’hémorragie, et lui de faim ? ”
“ Par un de ces effets singuliers qui sont propres à ces sortes d’extases, à mesure que sa rêverie se prolongeait, l’évêque grandissait et resplendissait à ses yeux, Jean Valjean s’amoindrissait et s’effaçait. À un certain moment il ne fut plus qu’une ombre. Tout à coup il disparut. L’évêque seul était resté. Il remplissait toute l’âme de ce misérable d’un rayonnement magnifique. Jean Valjean pleura longtemps. Il pleura à chaudes larmes, il pleura à sanglots, avec plus de faiblesse qu’une femme, avec plus d’effroi qu’un enfant. ”
Victor Hugo,
Les Misérables
(1862)
“ Jean Valjean était forcé de se courber pour ne pas heurter Marius à la voûte ; il fallait à chaque instant se baisser, puis se redresser, tâter sans cesse le mur. La moiteur du pierres et la viscosité du radier en faisaient de mauvais points d’appui, soit pour la main, soit pour le pied. Il trébuchait dans le hideux fumier de la ville. Les reflets intermittents des soupiraux n’apparaissaient qu’à de très longs intervalles, et si blêmes que le plein soleil y semblait clair de lune ; tout le reste était brouillard, miasme, opacité, noirceur. Jean Valjean avait faim et soif ; soif surtout ”
“ Jean Valjean était fatigué. Depuis plusieurs jours il ne mangeait ni ne dormait. Il se laissa tomber sur un des fauteuils. Basque revint, posa sur la cheminée une bougie allumée et se retira. Jean Valjean, la tête ployée et le menton sur la poitrine, n’aperçut ni Basque, ni la bougie. Tout à coup, il se dressa comme en sursaut. Cosette était derrière lui. Il ne l’avait pas vue entrer, mais il avait senti qu’elle entrait. Il se retourna. Il la contempla. Elle était adorablement belle. Mais ce qu’il regardait de ce profond regard, ce n’était pas la beauté, c’était l’âme. ”
“ Quand vint l’heure de la sortie du bagne, quand Jean Valjean entendit à son oreille ce mot étrange : tu es libre ! le moment fut invraisemblable et inouï, un rayon de vive lumière, un rayon de la vraie lumière des vivants pénétra subitement en lui. Mais ce rayon ne tarda point à pâlir. Jean Valjean avait été ébloui de l’idée de la liberté. Il avait cru à une vie nouvelle. Il vit bien vite ce que c’était qu’une liberté à laquelle on donne un passeport jaune. ”
Victor Hugo,
Œuvres complètes de Victor Hugo…
“ Ce bruit fit retourner Jean Valjean. Il regarda, et vit qu’il y avait quelqu’un dans le jardin. Un être qui ressemblait à un homme marchait au milieu des cloches de la melonnière, se levant, se baissant, s’arrêtant, avec des mouvements réguliers, comme s’il traînait ou étendait quelque chose à terre. Cet être paraissait boiter. Jean Valjean tressaillit avec ce tremblement continuel des malheureux. Tout leur est hostile et suspect. Ils se défient du jour parce qu’il aide à les voir et de la nuit parce qu’elle aide à les surprendre. ”
Victor Hugo,
Les Misérables
(1862)
“ L’œil de Jean Valjean était devenu effrayant. Ce n’était plus une prunelle ; c’était cette vitre profonde qui remplace le regard chez certains infortunés, qui semble inconsciente de la réalité, et où flamboie la réverbération des épouvantes et des catastrophes. Il ne regardait pas un spectacle ; il subissait une vision. Il voulut se lever, fuir, échapper ; il ne put remuer un pied. Quelquefois les choses qu’on voit vous saisissent, et vous tiennent. ”
Victor Hugo,
Les Misérables
(1862)
“ Le plus malheureux des deux, c’était Jean Valjean. La jeunesse, même dans ses chagrins, a toujours une clarté à elle. À de certains moments, Jean Valjean souffrait tant qu’il devenait puéril. C’est le propre de la douleur de faire reparaître le côté enfant de l’homme. Il sentait invinciblement que Cosette lui échappait. Il eût voulu lutter, la retenir, l’enthousiasmer par quelque chose d’extérieur et d’éclatant. ”
“ Il était évident qu'on avait sous les yeux Jean Valjean. Cela rayonnait. L'apparition de cet homme avait suffi pour remplir de clarté cette aventure si obscure le moment d'auparavant. Sans qu'il fût besoin d'aucune explication désormais, toute cette foule, comme par une sorte de révélation électrique, comprit tout de suite et d'un seul coup d'œil cette simple et magnifique histoire d'un homme qui se livrait pour qu'un autre homme ne fût pas condamné à sa place. Les détails, les hésitations, les petites résistances possibles se perdirent dans ce vaste fait lumineux. ”
Victor Hugo,
Les Misérables
(1862)
“ Jean Valjean n’avait jamais rien aimé. Depuis vingt-cinq ans il était seul au monde. Il n’avait jamais été père, amant, mari, ami. Au bagne il était mauvais, sombre, chaste, ignorant et farouche. Le cœur de ce vieux forçat était plein de virginités. Sa sœur et les enfants de sa sœur ne lui avaient laissé qu’un souvenir vague et lointain qui avait fini par s’évanouir presque entièrement. Il avait fait tous ses efforts pour les retrouver, et, n’ayant pu les retrouver, il les avait oubliés. La nature humaine est ainsi faite. ”
Victor Hugo,
Œuvres complètes de Victor Hugo…
“ Jean Valjean, pas plus que Cosette, ne savait où il allait. Il se confiait à Dieu comme elle se confiait à lui. Il lui semblait qu’il tenait, lui aussi, quelqu’un de plus grand que lui par la main ; il croyait sentir un être qui le menait, invisible. Du reste il n’avait aucune idée arrêtée, aucun plan, aucun projet. Il n’était même pas absolument sûr que ce fût Javert, et puis ce pouvait être Javert sans que Javert sût que c’était lui Jean Valjean. ”
Victor Hugo,
Les Misérables
(1862)
“ Marius traversa lentement le salon, et quand il fut près de Jean Valjean, lui tendit la main. Mais Marius dut aller prendre cette main qui ne se présentait point ; Jean Valjean se laissa faire, et il sembla à Marius qu’il étreignait une main de marbre. — Mon grand-père a des amis, dit Marius ; je vous aurai votre grâce. — C’est inutile, répondit Jean Valjean. On me croit mort, cela suffit. Les morts ne sont pas soumis à la surveillance. Ils sont censés pourrir tranquillement. La mort, c’est la même chose que la grâce. ”
“ L’œil de Jean Valjean resta fixé à terre. — Ma pièce ! cria l’enfant, ma pièce blanche ! mon argent ! Il semblait que Jean Valjean n’entendît point. L’enfant le prit au collet de sa blouse et le secoua. Et en même temps il faisait effort pour déranger le gros soulier ferré posé sur son trésor. — Je veux ma pièce ! ma pièce de quarante sous ! L’enfant pleurait. La tête de Jean Valjean se releva. Il était toujours assis. Ses yeux étaient troubles. Il considéra l’enfant avec une sorte d’étonnement, puis il étendit la main vers son bâton et cria d’une voix terrible : — Qui est là ? ”
Victor Hugo,
Œuvres complètes de Victor Hugo…
“ Jean Valjean, lui, était dans l’ombre, son chandelier de fer à la main, debout, immobile, effaré de ce vieillard lumineux. Jamais il n’avait rien vu de pareil. Cette confiance l’épouvantait. Le monde moral n’a pas de plus grand spectacle que celui-là : une conscience troublée et inquiète, parvenue au bord d’une mauvaise action, et contemplant le sommeil d’un juste. ”
Victor Hugo,
Les Misérables
(1862)
“ Jean Valjean ! Ses cheveux se dressèrent, il devint comme un homme qui écoute une chose terrible. — Oui ! c’est cela, achève ! disait la voix. Complète ce que tu fais ! détruis ces flambeaux ! anéantis ce souvenir ! oublie l’évêque ! oublie tout ! perds ce Champmathieu ! va, c’est bien. Applaudis-toi ! ”
“ Un matin, cette guetteuse aperçut Jean Valjean qui entrait, d’un air qui sembla à la commère particulier, dans un des compartiments inhabités de la masure. Elle le suivit du pas d’une vieille chatte, et put l’observer, sans en être vue, par la fente de la porte qui était tout contre. Jean Valjean, pour plus de précaution sans doute, tournait le dos à cette porte. La vieille le vit fouiller dans sa poche et y prendre un étui, des ciseaux et du fil, puis il se mit à découdre la doublure d’un pan de sa redingote et il tira de l’ouverture un morceau de papier jaunâtre qu’il déplia. ”
Victor Hugo,
Les Misérables
(1862)
“ Les gendarmes lâchèrent Jean Valjean qui recula. — Est-ce que c’est vrai qu’on me laisse ? dit-il d’une voix presque inarticulée et comme s’il parlait dans le sommeil. — Oui, on te laisse, tu n’entends donc pas ? dit un gendarme. — Mon ami, reprit l’évêque, avant de vous en aller, voici vos chandeliers. Prenez-les. Il alla à la cheminée, prit les deux flambeaux d’argent et les apporta à Jean Valjean. Les deux femmes le regardaient faire sans un mot, sans un geste, sans un regard qui pût déranger l’évêque. Jean Valjean tremblait de tous ses membres. ”
Victor Hugo,
Les Misérables
(1862)
“ Thénardier là, c’étaient tous les périls à la fois. En outre Paris n’était pas tranquille ; les troubles politiques offraient cet inconvénient pour quiconque avait quelque chose à cacher dans sa vie que la police était devenue très inquiète et très ombrageuse, et qu’en cherchant à dépister un homme comme Pépin ou Morey, elle pouvait fort bien découvrir un homme comme Jean Valjean. Jean Valjean s’était décidé à quitter Paris, et même la France, et à passer en Angleterre. ”
Victor Hugo,
Les Misérables
(1862)
“ Jean Valjean avait cela de particulier qu’on pouvait dire qu’il portait deux besaces ; dans l’une il avait les pensées d’un saint, dans l’autre les redoutables talents d’un forçat. ”
Émile Montégut, Mélanges critiques : Victor Hugo… (1887)
“ Jean Valjean n'était pas né méchant, il était né taciturne et dévoué. Les combats de la misère n'étaient pas faits pour dissiper cette humeur farouche. Il avait eu une sœur et sept petits enfants à nourrir. Un jour où la misère était trop grande, il avait volé un pain avec effraction, et, pour ce fait, avait été condamné au bagne. Lorsqu'il partit pour le sombre lieu qui devait le métamorphoser en bête sauvage, les gardiens virent une scène touchante : le cœur du malheureux se fondit une dernière fois sous l'action des doux sentiments de l'humanité. ”
“ Des explications désespérées de Jean Valjean, quelque épouvantable lumière pouvait sortir, et qui sait si cette clarté hideuse n’aurait pas rejailli jusqu’à Cosette ? Qui sait s’il n’en fût pas resté une sorte de lueur infernale sur le front de cet ange ? L’éclaboussure d’un éclair, c’est encore de la foudre. La fatalité a de ces solidarités-là, où l’innocence elle-même s’empreint de crime par la sombre loi des reflets colorants. Les plus pures figures peuvent garder à jamais la réverbération d’un voisinage horrible. À tort ou à raison, Marius avait eu peur. ”
