“ Son esprit était comme un de ces vivants qu’on ensevelit par mégarde et qui se réveillent dans la nuit de la terre, à deux ou trois mètres au-dessous du sol ; ils crient, ils se débattent, et l’on passe sur eux sans entendre leurs atroces lamentations. Souvent, Laurent regardait madame Raquin, les lèvres serrées, les mains allongées sur les genoux, mettant toute sa vie dans ses yeux vifs et rapides, et il se disait : — Qui sait à quoi elle peut penser toute seule... Il doit se passer quelque drame cruel au fond de cette morte. ”
Madame Raquin
Définition et enjeux
Le thème de “Madame Raquin” a été abordé par des auteurs tels que Émile Zola, Jean Racine ou Xavier de Montépin. Il est souvent associé à des termes comme Camille, Laurent, Thérèse, Michaud ou Suzanne.
Citations sur “Madame Raquin”
“ Il semblait que Laurent n’existât pas pour elle ; elle le regardait à peine, lui adressait de rares paroles, le traitait avec une indifférence parfaite. Madame Raquin, dont la bonté souffrait de cette attitude, disait parfois au jeune homme : « Ne faites pas attention à la froideur de ma nièce. Je la connais ; son visage paraît froid, mais son cœur est chaud de toutes les tendresses et de tous les dévouements. » ”
“ Madame Raquin, qui n’attendait personne, se hâta d’allumer la lampe et de faire du thé. Lorsque tout le monde se fut assis autour de la table, chacun devant sa tasse, lorsque la boîte de dominos eut été vidée, la pauvre mère, subitement ramenée dans le passé, regarda ses invités et éclata en sanglots. Il y avait une place vide, la place de son fils. Ce désespoir glaça et ennuya la société. Tous les visages avaient un air de béatitude égoïste. Ces gens se trouvèrent gênés, n’ayant plus dans le cœur le moindre souvenir vivant de Camille. ”
“ Parfois même elle oubliait qu’elle était agenouillée devant madame Raquin, elle continuait son monologue dans le rêve. Quand elle s’était bien étourdie de ses propres paroles, elle se relevait chancelante, hébétée, et elle descendait à la boutique, calmée, ne craignant plus d’éclater en sanglots nerveux devant ses clientes. Lorsqu’un nouveau besoin de remords la prenait, elle se hâtait de remonter et de s’agenouiller encore aux pieds de l’impotente. ”
“ Madame Raquin, sentant que le dénouement était proche, les regardait avec des yeux fixes et aigus. Et brusquement Thérèse et Laurent éclatèrent en sanglots. Une crise suprême les brisa, les jeta dans les bras l’un de l’autre, faibles comme des enfants. Il leur sembla que quelque chose de doux et d’attendri s’éveillait dans leur poitrine. Ils pleurèrent, sans parler, songeant à la vie de boue qu’ils avaient menée et qu’ils mèneraient encore, s’ils étaient assez lâches pour vivre. ”
“ Ils n’osaient se regarder, ils regardaient madame Raquin pour avoir une contenance. Jamais ils ne parlaient de se coucher ; ils seraient restés là jusqu’au matin dans le radotage caressant de l’ancienne mercière, dans l’apaisement qu’elle mettait autour d’elle, si elle n’avait pas témoigné elle-même le désir de gagner son lit. Alors seulement ils quittaient la salle à manger et rentraient chez eux avec désespoir, comme on se jette au fond d’un gouffre. ”
“ Que de soins, quelle enfance tiède, que de cajoleries et d’effusions tendres, tout cela pour le voir un jour se noyer misérablement ! À ces pensées, madame Raquin sentait sa gorge se serrer ; elle espérait qu’elle allait mourir, étranglée par le désespoir. Le vieux Michaud se hâta de sortir. Il laissa Suzanne auprès de la mercière, et revint avec Olivier chercher Laurent pour se rendre en toute hâte à Saint-Ouen. ”
“ Et il étalait devant lui les avantages, les bonheurs de son existence future : il quitterait son bureau, il vivrait dans une paresse délicieuse ; il mangerait, il boirait, il dormirait son soûl ; il aurait sans cesse sous la main une femme ardente qui rétablirait l’équilibre de son sang et de ses nerfs ; bientôt il hériterait des quarante et quelques mille francs de madame Raquin, car la pauvre vieille se mourait un peu chaque jour ; enfin, il se créerait une vie de brute heureuse, il oublierait tout. ”
“ Le soir, Thérèse, apaisée et silencieuse, cousait auprès de sa tante ; son visage semblait sommeiller dans la lueur qui glissait mollement de l’abat-jour de la lampe. Camille, affaissé au fond d’un fauteuil, songeait à ses additions. Une parole, dite à voix basse, troublait seule par moments la paix de cet intérieur endormi. Madame Raquin regardait ses enfants avec une bonté sereine. Elle avait résolu de les marier ensemble. Elle traitait toujours son fils en moribond ; elle tremblait lorsqu’elle venait à songer qu’elle mourrait un jour et qu’elle le laisserait seul et souffrant. ”
“ « Je dis tout, si tu ne consens pas. » Elle se mit à balbutier. Madame Raquin s’écria alors que le désir de son cher fils était trop juste, et qu’il fallait lui donner les moyens de devenir un homme de talent. La bonne dame gâtait Laurent comme elle avait gâté Camille ; elle était tout amollie par les caresses que lui prodiguait le jeune homme, elle lui appartenait et se rangeait toujours à son avis. ”
“ Il disait : « À ce soir » à madame Raquin et à Thérèse, sans jamais les embrasser, puis il se rendait à son bureau en flânant. Le printemps venait ; les arbres des quais se couvraient de feuilles, d’une légère dentelle d’un vert pâle. En bas, la rivière coulait avec des bruits caressants ; en haut, les rayons des premiers soleils avaient des tiédeurs douces. Laurent se sentait renaître dans l’air frais ; il respirait largement ces souffles de vie jeune qui descendent des cieux d’avril et de mai ”
“ Il n’était plus fait pour la luxure et la gloutonnerie ; son être, refroidi, comme rigide à l’intérieur, s’énervait sous les baisers et dans les repas. Écœuré à l’avance, il ne parvenait point à se monter l’imagination, à exciter ses sens et son estomac. Il souffrait un peu plus en se forçant à la débauche, et c’était tout. Puis, quand il rentrait, quand il revoyait madame Raquin et Thérèse, sa lassitude le livrait à des crises affreuses de terreur ; il jurait alors de ne plus sortir, de rester dans sa souffrance pour s’y habituer et la vaincre. ”
“ Laurent, se levant, alla prendre la main de madame Raquin, qui faisait tous ses efforts pour retenir ses larmes. — Chère mère, lui dit-il en souriant, j’ai causé de votre bonheur avec M. Michaud, hier soir. Vos enfants veulent vous rendre heureuse. La pauvre vieille, en s’entendant appeler « chère mère, » laissa couler ses larmes. Elle saisit vivement la main de Thérèse et la mit dans celle de Laurent, sans pouvoir parler. Les deux amants eurent un frisson en sentant leur peau se toucher. Ils restèrent les doigts serrés et brûlants, dans une étreinte nerveuse. ”
Émile Zola,
Thérèse Raquin
(1868)
“ Madame Raquin va monter. — Bah! répondait-elle en riant, tu trembles toujours. Elle est clouée derrière son comptoir; que veux-tu qu'elle vienne faire ici? elle aurait trop peur qu'on ne la volât. Puis, après tout, qu'elle monte, si elle veut. Tu te cacheras. Je me moque d'elle. Je t'aime. Ces paroles ne rassuraient guère Laurent. La passion n'avait pas encore endormi sa prudence sournoise de paysan. Puis l'habitude lui fit accepter, sans trop de terreur, les hardiesses de ces rendez-vous donnés en plein jour, dans la chambre de Camille, à deux pas de la vieille mercière. ”
“ Madame Raquin courut à ses casseroles. Thérèse, qui n’avait pas encore prononcé une parole, regardait le nouveau venu. Elle n’avait jamais vu un homme. Laurent, grand, fort, le visage frais, l’étonnait. Elle contemplait avec une sorte d’admiration son front bas, planté d’une rude chevelure noire, ses joues pleines, ses lèvres rouges, sa face régulière, d’une beauté sanguine. Elle arrêta un instant ses regards sur son cou ; ce cou était large et court, gras et puissant. Puis elle s’oublia à considérer les grosses mains qu’il tenait étalées sur ses genoux ; les doigts en étaient carrés ”
Émile Zola,
Thérèse Raquin
(1883)
“ Elle prenait sur elle François, le gros chat tigré que madame Raquin avait apporté de Vernon, elle le caressait d'une main, tandis qu'elle posait les dominos de l'autre. Les soirées du jeudi étaient un supplice pour elle ; souvent elle se plaignait d'un malaise, d'une forte migraine, afin de ne pas jouer, de rester là oisive, à moitié endormie. Un coude sur la table, la joue appuyée sur la paume de la main, elle regardait les invités de sa tante et de son mari, elle les voyait à travers une sorte de brouillard jaune et fumeux qui sortait de la lampe. Toutes ces têtes là l'exaspéraient. ”
Émile Zola,
Thérèse Raquin
(1883)
“ THÉRÈSE RAQUIN 13 Camille avait alors vingt ans. Sa mère le. gâtait encore comme un petit garçon. Elle l'adorait pour l'avoir disputé à la mort pendant une longue jeunesse de souffrances. L'enfant eut coup sur coup toutes les fièvres, toutes les maladies imaginables. Madame Raquin soutint une lutte de quinze années contre ces maux terribles qui venaient à la file pour lui arracher son fils. Elle les vainquit tous par sa patience, par ses soins, par son adoration. Camille, grandi, sauvé de la mort, demeura tout frissonnant des secousses répétées qui avaient endolori sa chair. ”
“ Ces larmes qui coulaient une à une sur ce visage mort dont pas une ride ne bougeait, cette face inerte et blafarde qui ne pouvait pleurer par tous ses traits et où les yeux seuls sanglotaient, offraient un spectacle poignant. Thérèse fut prise d’une pitié épouvantée. — Il faut la coucher, dit-elle à Laurent en lui montrant sa tante. Laurent se hâta de rouler la paralytique dans sa chambre. Puis il se baissa pour la prendre entre ses bras. À ce moment, madame Raquin espéra qu’un ressort puissant allait la mettre sur ses pieds ; elle tenta un effort suprême. ”
“ Puis il lui semblait que Thérèse serait moins infidèle au souvenir de Camille en épousant Laurent. Les religions du cœur ont des délicatesses étranges. Madame Raquin, qui aurait pleuré en voyant un inconnu embrasser la jeune veuve, ne sentait en elle aucune révolte à la pensée de la livrer aux embrassements de l’ancien camarade de son fils. ”
“ Madame Raquin fut intérieurement reconnaissante aux époux de leur gravité ; une joie bruyante aurait blessé la pauvre mère ; pour elle, son fils était là, invisible, remettant Thérèse entre les mains de Laurent. ”
“ Le soir, dans la boutique, Laurent était parfaitement heureux. D’ordinaire, il revenait du bureau avec Camille. Madame Raquin s’était prise pour lui d’une amitié maternelle ; elle le savait gêné, mangeant mal, couchant dans un grenier, et lui avait dit une fois pour toutes que son couvert serait toujours mis à leur table. Elle aimait ce garçon de cette tendresse bavarde que les vieilles femmes ont pour les gens qui viennent de leur pays, apportant avec eux des souvenirs du passé. ”
Émile Zola,
Thérèse Raquin
(1883)
“ Un jour sur sept, le jeudi, la famille Raquin recevait. On allumait une grande lampe dans la salle à manger, et l'on mettait une bouilloire d'eau au feu pour faire du thé. C'était toute une grosse histoire. Cette soirée-là tranchait sur les autres ; elle avait passé dans les habitudes de la famille comme une orgie bourgeoise d'une gaieté folle. On se couchait à onze heures. Madame Raquin retrouva à Paris un de ses vieux amis, le commissaire de police Michaud, qui avait exercé à Vernon pendant vingt ans, logé dans la même maison que la mercière. ”
“ Laurent, à la lettre, avait peur de François. Depuis surtout que ce dernier vivait sur les genoux de l’impotente, comme au sein d’une forteresse inexpugnable, d’où il pouvait impunément braquer ses yeux verts sur son ennemi, le meurtrier de Camille établissait une vague ressemblance entre cette bête irritée et la paralytique. Il se disait que le chat, ainsi que madame Raquin, connaissait le crime et le dénoncerait, si jamais il parlait un jour. ”
“ Ces gens-là sont bêtes comme des oies ; ils n’entendront certainement rien aux désespoirs muets de la vieille. Jamais ils ne se douteront de la chose, car ils sont trop loin de la vérité. Une fois l’épreuve faite, nous serons tranquilles sur les suites de notre imprudence... Tu verras, tout ira bien. Le soir, quand les invités arrivèrent, madame Raquin occupait sa place ordinaire, entre le poêle et la table. Laurent et Thérèse jouaient la belle humeur, cachant leurs frissons, attendant avec angoisse l’incident qui ne pouvait manquer de se produire. ”
“ Thérèse était désespérée ; elle se demandait au pied de quelle borne elle irait pleurer et se repentir, quand sa tante ne serait plus là. Elle lui tint d’interminables discours pour lui prouver qu’elle devait vivre ; elle pleura, elle se fâcha même, retrouvant ses anciennes colères, ouvrant les mâchoires de la paralytique comme on ouvre celles d’un animal qui résiste. Madame Raquin tenait bon. C’était une lutte odieuse. Laurent restait parfaitement neutre et indifférent. Il s’étonnait de la rage que Thérèse mettait à empêcher le suicide de l’impotente. ”
“ La marchande de bijoux faux montrait à chacune de ses clientes le profil amaigri de la jeune veuve comme une curiosité intéressante et lamentable. Pendant trois jours, madame Raquin et Thérèse étaient restées dans leur lit sans se parler, sans même se voir. La vieille mercière, assise sur son séant, appuyée contre des oreillers, regardait vaguement devant elle avec des yeux d’idiote. La mort de son fils lui avait donné un grand coup sur la tête, et elle était tombée comme assommée. ”
Émile Zola,
Thérèse Raquin
(1868)
“ Avant de coucher madame Raquin, ils avaient l'habitude de mettre en ordre la salle à manger, de préparer un verre d'eau sucrée qu'ils buvaient pendant la nuit, d'aller et de venir ainsi autour de la paralytique, jusqu'à ce que tout fût prêt. Lorsqu'ils furent remontés, ce soir-là, ils s'assirent un instant, les yeux vagues, les lèvres pàles. Au bout d'un silence : — Eh bien! nous ne nous couchons pas? demanda Laurent qui semblait sortir en sursaut d'un rêve. ”
“ L’amant passerait par l’allée qui donnait sur le passage, et Thérèse lui ouvrirait la porte de l’escalier. Pendant ce temps, Camille serait à son bureau, madame Raquin, en bas, dans la boutique. C’étaient là des coups d’audace qui devaient réussir. Laurent accepta. Il avait, dans sa prudence, une sorte de témérité brutale, la témérité d’un homme qui a de gros poings. L’air grave et calme de sa maîtresse l’engagea à venir goûter d’une passion si hardiment offerte. Il choisit un prétexte, il obtint de son chef un congé de deux heures, et il accourut au passage du Pont-Neuf. ”
“ Thérèse se récria, dit qu’elle ne songeait pas à cela et qu’elle resterait fidèle à Camille. Madame Raquin se mit à pleurer. Elle plaida contre son cœur, elle fit entendre que le désespoir ne peut être éternel ; enfin, en réponse à un cri de la jeune femme disant que jamais elle ne remplacerait Camille, elle nomma brusquement Laurent. Alors, elle s’étendit avec un flot de paroles sur la convenance, sur les avantages d’une pareille union ; elle vida son âme, répéta tout haut ce qu’elle avait pensé durant la soirée ”
“ Il vint une heure où madame Raquin, pour échapper aux souffrances qu’elle endurait, eut la pensée de se laisser mourir de faim. Son courage était à bout, elle ne pouvait supporter plus longtemps le martyre que lui imposait la continuelle présence des meurtriers, elle rêvait de chercher dans la mort un soulagement suprême. ”
“ Madame Raquin l’écoutait avec angoisse. Laurent poussait même l’audace jusqu’à parler de Camille. — Voyez-vous, disait-il encore à la mercière, la mort de mon pauvre ami a été un coup terrible pour elle. Elle se meurt depuis deux ans, depuis le jour funeste où elle a perdu Camille. Rien ne la consolera, rien ne la guérira. Il faut nous résigner. Ces mensonges impudents faisaient pleurer la vieille dame à chaudes larmes. ”
