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Du chiffonnier à l’usine de tri, comment la ville a rendu invisibles ceux qui vivaient de ses rebuts
En Bref
- Au XIXe siècle, la valeur des ordures parisiennes passait par le tri des chiffonniers : des familles entières classaient, nettoyaient et revendaient os, chiffons et papiers, dans un métier libre mais souvent choisi en dernier recours.
- La police a longtemps vu dans le crochet et la lanterne des outils de crime et imposé une médaille, mais les arrêtés destinés à réduire le nombre des chiffonniers ont échoué devant une économie familiale qui les contournait.
- La boîte à ordures, prescrite à Paris par un arrêté de 1883, n’a pas interdit le chiffonnage : elle en a réduit le gain et fait de l’ordure une affaire municipale, vidée par des employés dans des tombereaux.
- Au XXe siècle, la récupération devient un principe de l’industrie, puis une chaîne d’usine et un flux comptable : le tri demeure, mais il n’a plus de visage dans les textes qui le décrivent.
Le soir, dans une rue déserte de Paris, passe un homme avec une hotte sur le dos, un crochet à la main et une lanterne. Louis Paulian, qui lui consacre un livre en 1896, demande à son lecteur de ne plus le regarder avec dégoût : cette hotte est « une véritable mine d’or », qui sauve des millions autrement perdus pour tout le monde [1]. L’argument dit l’essentiel. La grande ville produit chaque jour des montagnes de rebuts, et toute une population vit de leur tri. Des familles entières, père, mère, enfants et petits-enfants, quittent leurs taudis pour cette moisson quotidienne d’os, de chiffons et de papiers, qu’elles classeront, nettoieront ou raccommoderont pour en accroître la valeur [2].
Cette utilité n’a pourtant jamais valu au chiffonnier une place reconnue. Tout au long du XIXe siècle, la police le surveille, l’administration tente d’en réduire le nombre, les hygiénistes réclament une rue sans ordures [3, 4, 5]. Au siècle suivant, l’industrie fait de la récupération un principe, et l’usine de traitement reprend le tri à son compte [6, 7]. Le mouvement n’a rien d’un complot : la préfecture de police elle-même a longtemps défendu les chiffonniers, et leurs avocats voulaient les arracher à la misère [8, 9]. Mais à chaque étape, la ville garde le geste et congédie l’homme. Des générations d’ordonnances n’avaient pas eu raison des chiffonniers ; une boîte à ordures, sans les supprimer, en a réduit le gain, puis une chaîne de tri a repris leur geste.
La hotte et le crochet, un métier du tri
Le chiffonnage est d’abord un savoir, et ce savoir porte sur la valeur. En 1771, le Dictionnaire de Trévoux ne retenait du mot qu’un sens figuré peu flatteur : est chiffonnier celui qui ramasse et répète « sans choix » tout ce qu’il entend dire en ville [10]. Plus d’un siècle plus tard, les observateurs décrivent l’exact contraire. Le coureur, explique Paulian, pique avec son crochet ce qu’il trouve de bon, c’est-à-dire de vendable [11]. Le critère n’est ni la propreté ni l’usage, mais la revente. Tout le métier tient dans ce regard : voir, dans un tas d’ordures, ce qu’un acheteur paiera.
Ce savoir s’exerce dans un espace et selon un rythme qui appartiennent au chiffonnier. Le coureur chiffonne dans tous les quartiers de Paris, et sa journée s’achève quand sa hotte, que l’argot du métier surnomme cachemire d’osier, est pleine [11]. Paulian décrit une hiérarchie : au-dessus du coureur, le placier, puis le chineur, qui ne cherche plus son pain dans les boîtes à ordures [12]. C’est pourtant le coureur qu’il tient pour le vrai chiffonnier. Il est libre et ne dépend de personne, quand le placier, selon le mot du métier, s’enrhume à force de saluer concierges et cuisinières [12]. La rue ouverte, l’ingéniosité, l’absence de maître : voilà ce que les réformes allaient entamer.
Ce métier libre est aussi un métier de dernier recours. En 1854, Isidore Mullois constate que Paris regorge de ces hommes qui vont ramasser leur pain dans les ordures [13]. Il rapporte le mot amer de l’un d’eux : désormais, l’homme qui ne sait plus où donner de la tête « se tue ou il se fait chiffonnier » [13]. Le chiffonnage apparaît ici comme la dernière marche avant le néant. Victor Considerant, plaidant pour un logement digne de l’homme, prend soin de nommer celui qui cherche sa vie la nuit, lanterne à la main, dans le tas d’ordures qu’il remue de son crochet [14]. Qu’il faille l’inclure expressément parmi les hommes en dit long sur la place qu’on lui faisait.
La contradiction est donc posée dès l’origine. La richesse que Paulian chiffre en millions passe par des mains qui n’ont guère d’autre choix [1, 13]. Georges Renault, en 1900, va jusqu’à parler d’une exploitation monstrueuse des biffins, qui s’attaque à leur santé et leur crée des conditions d’existence dangereuses [9]. Utilité reconnue, condition méprisée : c’est entre ces deux pôles que l’administration va osciller.
De Belleyme à la médaille, l’homme au crochet sous surveillance
Pour la police, l’outil du chiffonnier est d’abord une arme. En 1828, le préfet de police Belleyme prépare son ordonnance, et Paulian, qui la raconte avec ironie, en détaille les craintes : le crochet peut servir au vol et au meurtre, la hotte à cacher le butin, le falot à reconnaître les lieux [3]. Le dernier grief est plus révélateur encore. Les Parisiens, selon le préfet, s’étonnent que ces individus aient usurpé « le privilège de veiller lorsque tous les autres sommeillent » [3]. La faute est d’être éveillé la nuit, à l’heure même où se fait le tri.
La réponse administrative est l’identification. Dans un ouvrage de 1872 au titre éloquent, Les populations dangereuses et les misères sociales, Paul Cère rappelle que nul ne peut chiffonner sans une médaille délivrée par la préfecture de police [15]. La même obligation pèse sur les commissionnaires qui circulent en ville : le chiffonnier est rangé parmi les métiers mobiles qu’il faut pouvoir reconnaître [15]. La présomption suit. En 1881, Achille-J. Dalsème relate l’affaire d’un chiffonnier accusé d’avoir pris la montre cachée dans une blouse qu’il avait ramassée. Il a rendu la loque dès la première réclamation ; un gardien de la paix l’emmène pourtant au violon, et le voici en police correctionnelle [16].
Les témoins favorables retournent l’accusation. Maxime Du Camp affirme que la probité est, dans le monde du chiffon, une tradition de métier, et que les couverts d’argent rapportés aux commissariats par ces hommes ne se comptent plus [17]. Paulian va plus loin : la lanterne du piqueur, surgissant dans une rue déserte, a plus d’une fois suffi à empêcher un crime [1]. Le même falot, dans la même rue, est pour un préfet un instrument de repérage et pour un autre observateur un auxiliaire de la sécurité. L’homme de la nuit est suspect ou utile selon qu’on voit en lui un intrus ou un veilleur.
Cette ambivalence divise l’État lui-même, et explique la longue impuissance des règlements. En 1861, le préfet de la Seine propose de faire enlever les ordures ménagères directement par les voitures du concessionnaire et de ne plus accorder d’autorisation de chiffonnage [8]. La préfecture de police, qui pèse les conséquences d’une telle révolution pour la sécurité publique, combat constamment toute mesure de suppression [8]. Quand un arrêté de 1872 prétend réduire leur nombre, les titulaires de médaille se font accompagner de leur femme, de leurs enfants, de leurs voisins. L’administration se découvre « complètement désarmée », et l’arrêté rejoint dans les cartons les ordonnances royales et prévôtales qui l’avaient précédé [4]. Un règlement qui vise des individus ne prend pas sur une économie familiale.
La boîte de M. Poubelle, ou l’ordure devenue municipale
Là où l’ordonnance échouait sur les hommes, un objet va agir sur les choses. Un arrêté préfectoral du 25 novembre 1883 prescrit à Paris la boîte à ordures, bientôt appelée la Poubelle ; selon un compte rendu du conseil d’hygiène du Rhône, tous les hygiénistes ont approuvé l’innovation [5]. Le contexte est celui des coûts. Il faut enlever chaque jour 2 500 mètres cubes de détritus, et la dépense pour les seules ordures ménagères est passée de 800 000 francs à deux millions en dix-sept ans [5]. La boîte répond à une question de budget et de santé ; le chiffonnier n’entre pas dans l’équation. En 1899, Philippe Marcombes note que le nom du préfet, donné au récipient, a été consacré par l’usage [18]. L’administrateur a laissé son nom à un objet ; ceux qui vivaient de ce qu’il enferme n’ont laissé que des surnoms, biffins ou chevaliers du crochet [9, 17].
La querelle qui s’ensuit ne se joue pas entre l’hygiène et ses adversaires, mais à l’intérieur de l’hygiène. Georges Renault rapporte les protestations du clan des chiffonniers devant le nouveau système, et une presse divisée [19]. Les uns soutiennent le préfet de police au nom de la salubrité publique ; les autres réclament le retour à l’ancien état de choses, au nom de la salubrité publique aussi [19]. Les partisans de la réforme ont un argument simple : les amas d’immondices qui passent toute une nuit dans la rue infectent l’air, et la mortalité baissera [19]. Le vocabulaire sanitaire est devenu la seule langue légitime du débat. Même ceux qui défendent le chiffonnage doivent la parler.
Pour ceux qui en vivaient, le coût de la réforme se mesure en revenu. Maxime Du Camp recueille leur plainte, en ajoutant qu’on peut les croire : les nouvelles mesures d’enlèvement leur ont porté un préjudice considérable [20]. Ils admettent que leur peine s’est allégée, mais le métier est devenu « moins fructueux », et c’est le gain qui compte pour qui en vit [20]. Tout a changé depuis vingt ans, disent-ils, au point qu’on se demande s’il faudra quitter un métier pratiqué depuis l’enfance [20]. La boîte ne supprime pas le chiffonnier : en 1900, Renault montre encore des familles entières fouillant les poubelles parisiennes [2]. Elle l’appauvrit. L’ordure, enfermée dans un récipient qu’un employé vide dans un tombereau, cesse d’être un gisement libre sur la voie publique [21].
Avec la boîte apparaît un autre travailleur du rebut. Marcombes décrit l’employé qui hisse la caisse jusqu’au bord du tombereau, rehaussé de hausses, pour la faire basculer [21]. Comme on n’exige de lui ni taille ni force réglementaire, il peine parfois à la lever assez haut [21]. Le travail ne consiste plus à voir ce qui vaut, mais à vider ce qui encombre. En 1909, un règlement de la concession française de Hankeou pousse la logique jusqu’au dessin de l’objet : la poubelle doit porter deux poignées pour sa manipulation facile par les « coolies de la voirie » [22]. Le mot, qui est celui du règlement colonial, dit la place assignée à ces hommes : des mains au bout d’une poignée.
De la ville au détritus à l’usine de Bue, le tri sans visage
Même les défenseurs des chiffonniers imaginent leur avenir hors de la ville. Georges Renault refuse la réponse commode selon laquelle les chiffonniers seraient misérables parce qu’ils le veulent bien et dédaigneraient des maisons salubres [23]. Il demande au contraire pourquoi on les laisse seuls avec leur hotte, hors des nouvelles lois sociales et des bienfaits de l’association [23]. Il évoque aussi, sans la croire encore possible, une centralisation du chiffonnage, sorte de ville du détritus à quelque distance de Paris ; mais ce qu’il juge très facile, avec un peu d’initiative et de bonne volonté, c’est de faire cesser l’exploitation monstrueuse dont les biffins sont victimes [9].
La récupération change alors de titulaire : elle devient une vertu de l’industrie. En 1904, un manuel d’hygiène place la solution du problème des déchets dans les progrès industriels, qui tirent des résidus jadis rejetés des produits payant largement leur traitement [24]. L’exemple qu’il donne est le goudron de houille, encombrant autrefois, devenu source de précieuses matières colorantes [24]. Dans la Revue des Deux Mondes, L. de Launay érige la récupération de tous les déchets en « principe absolu de l’industrie moderne », des détritus d’une capitale à la poussière de métal précieux d’un atelier d’orfèvre [6]. Le geste que pratiquait le chiffonnier est consacré, mais sous un autre nom et en d’autres mains. La valeur qu’il savait extraire des tas d’ordures devient affaire de sous-produits.
L’usine achève le transfert du jugement. Jules Janin voyait dans le chiffonnier « le magistrat qui juge sans appel », celui qui décidait devant chaque débris de son sort [25]. En 1970, un livret destiné aux enseignants présente l’usine de traitement des ordures ménagères de Bue, près de Versailles, comme la forme la plus moderne du traitement des déchets [7]. Elle procède par transformation sélective des détritus, et le feu n’y intervient qu’en cas de refus réitéré de la chaîne [7]. Le refus appartient désormais à la chaîne de traitement. Le tri est resté ; le trieur a disparu de la description.
Dans les comptes de l’environnement, la récupération n’est plus qu’un flux. En 1986, l’INSEE chiffre l’intérêt du recyclage : une tonne d’aluminium recyclé demande 1 500 thermies, contre 30 000 pour la première fusion [26]. Il décrit un circuit court, où les déchets de fabrication vont directement d’une industrie à une autre, les flux financiers s’inscrivant au compte de l’agent industriel [27]. Le dispositif qu’il présente oblige les industriels à concevoir des produits faciles à récupérer et crée une agence nationale chargée de la politique des déchets [28]. Producteurs, utilisateurs, agence : personne n’y porte de hotte. Un texte de planification de 1978 rappelait pourtant que le même mot de recyclage recouvre des fonctions fondamentalement différentes, selon qu’il s’agit de l’agriculture ou de la reconversion industrielle des déchets [29]. Le mot unifie ; il ne dit pas qui travaille.
Pendant une grande partie du XIXe siècle, Paris a tiré de ses ordures une valeur que seuls savaient extraire des familles de trieurs nocturnes, armées d’une hotte et d’un crochet, et tenues pour suspectes [2, 1, 3]. La police a voulu les identifier par une médaille, l’administration a voulu en réduire le nombre ; les arrêtés ont échoué devant une économie familiale qui les contournait [15, 4]. C’est un objet, la boîte à ordures prescrite en 1883, qui a changé la donne. Sans interdire le chiffonnage, il en a réduit le gain et fait de l’ordure une chose municipale, vidée par des employés dans des tombereaux [5, 20, 21]. L’industrie a ensuite érigé la récupération en principe, et l’usine a confié à sa chaîne le choix de ce qui vaut encore [6, 7].
Cet effacement n’est pas l’œuvre d’une volonté unique. La préfecture de police a défendu les chiffonniers au nom de l’ordre, leurs avocats voulaient les faire profiter des lois sociales et de l’association, et la réforme de l’enlèvement se réclamait de la salubrité publique [8, 23, 19]. Mais le tri n’en est pas moins passé du trottoir à la boîte, puis de la boîte à l’usine. Un chroniqueur de 1863, à propos des mendiants qu’on chassait des rues, comparait déjà « une ville ainsi nettoyée » à une salle de spectacle dont l’architecte a dérobé le parterre aux regards des premières loges [30]. La ville moderne n’a jamais cessé de trier ses rebuts ; elle a seulement cessé de voir ceux qui le faisaient.
