“ Maintenant je ne serai plus le jouet du hasard et du vent qui souffle ; maintenant l’inspiration me viendra à mes heures, je serai poëte à mes heures. Je dirai comme Horace : L’indépendance est le plus précieux des biens ; et je me plongerai dans ma douce paresse. Adieu donc, ma vie passée, et même adieu la gloire ! Ma gloire désormais, désormais mon bonheur, désormais ma fortune, C’est Marcella ! Je quittai Rome comme en triomphe. J’y étais arrivé pauvre, seul et nu, victime consacrée à la poésie : j’en sortais riche, et marié avec une charmante femme de cœur. ”
Résumé
Les Catacombes de Jules Janin, publié dans la Revue des Deux Mondes, explore les tensions entre art, morale et société à travers des personnages comme Charlet et Laure, plongés dans des méditations sur la création et la déchéance.
L’œuvre combine critiques sociales, évoque des artistes (Holbein, Albert Dürer) et fait référence au marquis de Sade, soulignant l’ambiguïté de la gloire et la vulnérabilité humaine. Les thèmes de la poésie, des ruines et des passions destructrices structurent une réflexion sur l’impact de la « plume de fer » sur le monde moderne, comme le révèle une citation où l’écriture est dénoncée comme un fléau.
Citations de Les Catacombes (Jules Janin)
“ Quel chemin elle a fait, cette femme ! et quel chemin elle doit faire encore ! partie du foyer domestique, et tout d’un coup tombant dans la gloire ; retombant encore de la gloire dans la vie de famille, et ne se trouvant jamais bien ni ici ni là ; trop grande à la fois et trop peu forte ; pauvre âme qui s’inquiète même dans son triomphe, nobles yeux qui ne peuvent pas pleurer, noble cœur qui se dévore lui-même, n’ayant pas d’autre pâture à dévorer ! Et quelle place dans le monde lui peut-on faire à cet ardent esprit qui aborde sans peur les sentiers les plus difficiles ? ”
“ Elle est la plume chérie de l’usurier qui dépouille un pauvre jeune homme amoureux, du faussaire qui vole tout l’avenir d’une famille, du juge impitoyable qui signe un arrêt de mort, de la coquette sans cœur qui griffonne en souriant les cent mille petits prétextes d’une vertu qu’elle n’a pas. La plume de fer c’est la honte, c’est le déshonneur, c’est le fléau des sociétés modernes. Enfin, je vous le dis, le monde ne mourra ni par la vapeur, ni par le gaz hydrogène, ni par les ballons, ni par les chartes constitutionnelles, ni par les chemins de fer, le monde mourra par la plume de fer ! ”
“ À la fin, Mlle Taglioni avait dansé, avec quelle adorable élégance, vous le savez, l’admirable dernier pas de la Sylphide, quand soudain toute la salle se leva comme un seul homme : l’âme, les mains, les pieds, les cœurs, les voix se confondaient dans un applaudissement unanime. C’en est fait, pas une seule femme ne garde le bouquet qu’elle avait à la main... ou sur le cœur ; ce fut, en un clin d’œil, aux pieds de Mlle Taglioni une avalanche de fleurs. Oh ! cependant, que de prières muettes, que de tendres serments attachés à ces fleurs et sur ces fleurs ! Oh ! les femmes enthousiastes ! ”
“ Cette puissance qui dirige à son gré et violemment les hommes et les choses, puissance inexorable qui se dévore elle-même quand l’aliment vient à lui manquer, savez-vous combien il lui faut d’écrivains actifs, passionnés, infatigables, dévoués à ses haines, à ses amours, à ses ambitions, à ses colères, à toutes ses cruelles exigences ? savez-vous ce que c’est que cet abîme sans fond où se jette à chaque instant cette immense quantité de passions, d’idées, de paradoxes, de folies, de niaiseries, de toutes les choses qu’engendrent le cœur, l’âme, la passion, le vice et la vertu des hommes ? ”
“ Non, tant qu’il y aura à Paris ces rues étroites, ces échoppes pestilentielles, ces masures hideuses, ces coins misérables où se cachent la prostitution, le jeu, l’usure, le vol, toutes les misères, il ne vous sera pas permis de porter vos mains impies sur des maisons qui sont l’honneur de la ville, la salubrité de la rue, l’orgueil de leur quartier, le souvenir du gentilhomme qui passe, l’espérance du poëte qui les salue de loin, la tranquillité du commissaire de police, qui se dit : — Vivent les maisons si calmes, d’une apparence si honnête et qui se surveillent elles-mêmes ! ”
“ Le rêve qui fait jaillir le vin à longs flots, qui fait jaillir l’amour ; le rêve qui venge, qui punit, qui récompense ; le rêve c’est la vie, c’est le bonheur, c’est notre vie colorée, diminuée, amoindrie, embellie, rendue supportable ; c’est le croquis de notre existence, si belle encore quand on a à ses ordres du style ou de la couleur. Voyez comme rêve Charlet ! Il a les rêves tout neufs du chien ou de l’enfant. Il est tout à sa passion ; il rêve, il sait rêver, il n’a pas de cauchemar, on le voit. ”
“ Depuis ces deux nuits Julien avait perdu toute idée d’une société qui se défend elle-même, toute idée d’une loi morale qui ne peut pas mourir, toute idée d’une loi politique maintenue par le concours de tous les citoyens ; il était tombé, le cœur le premier, dans l’abîme du marquis de Sade ; en un mot, tant de terreurs incroyables l’avaient poussé dans l’épilepsie, ce triste rêve de bave et de folie qui prend un homme au coin de la borne, sur le grand chemin, dans les bras de sa mère ; Julien était un jeune homme perdu à jamais. ”
“ Malheureux, qui avez flatté en tremblant Domitien lui-même ! infortuné et noble esprit, qui vous êtes fait le jouet des nobles et des riches ! Je vous plains et je vous aime, Martial ! Je me suis dit à moi-même que vous étiez perdu sans retour si quelque honnête fortune et un cœur dévoué ne venaient à votre aide. Martial, pauvre homme ! ta jeunesse s’est perdue en flatteries inutiles, ta vie se perd en méchancetés inutiles ; tu as jeté aux vents et sans pitié les trésors les plus précieux de ta poésie ; le loisir, non le génie, t’a manqué pour être un grand poëte. ”
“ À le bien voir, il n’y a plus rien de beau dans le vieux monde ; le monde est laid, vieux et monotone. Que m’importe la vue, si j’ai la paix et le calme chez moi, la chaleur du soleil, la promenade du soir, les fleurs du printemps, les fruits de l’automne, les brises murmurantes du vent d’hiver ? Plaisirs d’aveugle, bonheur d’aveugle, sais-tu rien de mieux ? La vue de nos grands hommes et de nos grands monuments fait pitié. Lire nos poëtes modernes, c’est dormir. Moi, quand je voudrai de la poésie, je me répéterai deux ou trois cents vers que je sais par cœur. ”
“ Tout tremble devant cette mère saisie d’effroi le ciel s’électrise, la terre s’agite ; la foule, devenue compacte et occupée, n’a pas d’oreille pour ces cris déchirants, elle n’a pas de mouvement pour cette tendre mère éplorée ; la foule, devant cette étrange douleur qui commence, qui se dompte, qui ne veut pas se livrer encore à son explosion, la foule, c’est un mur de fer, un mur inaccessible, infranchissable, un mur sans portes, sans issue, sans une ruine, sans un trou pour qu’une mère puisse y passer le mur est debout devant sa douleur ! ”
“ La triste expérience lui fait entrevoir d’un coup d’œil les misères infinies qui vont venir : l’isolement affreux, le tête-à-tête plus affreux cent fois ; l’horrible mur d’airain qui va s’élever entre lui et ce monde ; les cris, les pleurs, les jalousies, les haines de cette femme avec laquelle il faudra vivre ; il pense aussi avec terreur qu’il n’est plus jeune, que son cœur n’a plus rien à donner à ce cœur avide ; qu’il est déjà bien las de vivre ainsi, qu’il vient de remplacer par un lien de fer tant d’autres liens brisés violemment ! ”
“ Oui, j’ai été domestique ; oui, j’ai porté la livrée ; oui, je sens encore l’aiguillette fatale que n’ont portée ni Jean-Jacques Rousseau ni Shakespeare ; oui, je sais trop bien quel est ce supplice d’avoir son âme attachée au son d’une sonnette ! Vous êtes tout seul dans l’antichambre à rêver : la sonnette vous réveille en sursaut la sonnette ! c’est un autre vous-même. J’ai vécu ainsi. J’ai été l’ombre d’un autre homme, j’ai été le jouet de ses moindres caprices, l’instrument de ses moindres passions, j’ai été domestique. ”
“ Vous entendez comme râle d’un mort ; l’incendie éclate et hurle, il crie, il éclate ; tout le ciel est changé. Le peuple bat des mains. O pouvoir de la poésie sous toutes les formes ! cette poésie colorée de la poudre, facile à comprendre comme une caricature en plein vent ; cette poésie des yeux, qui dure une seconde mais qui va droit au regard, laissant le spectateur maître de se faire son drame à lui comme à une pantomime d’opéra ; cette poésie de l’artificier n’a pas d’égale. L’artificier est le poète populaire, l’artificier est l’enchanteur le plus puissant des temps modernes. ”
“ MARQUIS DE SADE. Voilà un nom que tout le monde sait et que personne ne prononce ; la main tremble en l’écrivant, et quand on le prononce les oreilles vous tintent d’un son lugubre. Entrons, si vous l’osez, dans cette mare de sang et de vices, il faut un grand courage pour aborder cette biographie, qui pourtant tiendra sa place parmi les plus souillées et les plus fangeuses. Prenons donc notre courage à deux mains, vous et moi. Nous accomplirons ensemble cette œuvre de justice : nous allons poser une lampe salutaire au bord de ce précipice infect, afin qu’à l’avenir nul imprudent n’y tombe. ”
“ Pauvres don Juan captifs ! Cependant que fait-elle celle qu’il aime ? où donc est-elle la beauté qui ouvrit à son amant les portes de cette prison qui changea en chaînes de fer ces liens de fleurs ? A-t-elle oublié son captif ? a-t-elle brisé une autre liberté ? a-t-elle dévoré une autre fortune ? Que fait-elle dans sa solitude et dans son silence ? Si elle eût voulu, elle se serait fait pardonner à force de beauté : elle est si belle ! à force de jeunesse : elle est si jeune ! mais elle a mieux aimé se faire pardonner à force d’amour, tant elle aime son captif ! ”
“ Non ! loin de Rome point de génie ! Rome, déesse des nations et du monde, Rome que rien n’égale, dont rien n’approche, tu seras toujours mon amour ! Rome, où le pauvre ne peut ni penser ni dormir, tu seras toujours le regret du riche Martial ! Que de fois cependant, quand j’étais perdu dans ce tourbillon de plaisirs, de pensées et d’affaires, ai-je maudit ce grand bruit sans fin et sans cesse qui se faisait à mon esprit et à mes oreilles ! Comment faire de la poésie, m’écriais-je, avec les maîtres d’école le matin, les boulangers la nuit, les batteurs d’or tout le jour ? ”
“ Ne me parle pas du bal ni des filles à marier au bal ! Le bal est un théâtre pour elles. Au bal elles s’étalent à plaisir et se montrent dans leur beau une heure, pour être maussades le reste de leur vie. Ne me parle pas du bal ! Quant à chercher une femme, je n’ai pas besoin de mes yeux pour la trouver : quand je serai aveugle, je la verrai à sa main, à son pas léger, à sa voix surtout, à son visage s’il rougit sur mes lèvres, à son cœur s’il bat contre mon cœur, à son haleine, au parfum virginal de ses vêtements. ”
“ Laissez-moi le voir bondir, mon jeune lion délivré. Comme ses bonds sont impétueux ! comme son allure est vive ! qu’il est heureux d’être libre enfin ! Le lion, c’est la jeune littérature contemporaine, c’est notre capricieuse et folle poésie, c’est notre histoire sévère et remplie de découvertes, c’est notre drame aussi, cet immense joûteur qui n’étreint pas tout ce qu’il embrasse ; c’est notre éloquence simple et naturelle, éloignée de tous les genres d’emphase ; c’est notre roman passionné jusqu’au délire, mais plein d’intérêt et de vérités de tous les genres. ”
“ Eh bien ! sur ces traits déformés par la mort, sur ce masque méconnaissable, même pour les amis du trépassé, le sculpteur David a retrouvé le regard, la bouche, le visage de notre grand comédien ; il a rendu à la vie, dans tout son éclat et dans toute sa majesté, cette noble et vivante figure que nous croyions perdue à jamais. C’est là un grand miracle de l’art, mais aussi c’est là le chef-d’œuvre d’un artiste habitué à vivre avec les grands hommes, habitué à étudier les moindres nuances de leurs visages. ”
“ À boire ! à boire ! s’écria Léonore. En même temps elle se jetait, affamée et délirante, sur les vins et sur les viandes ; elle regardait les hommes, elle embrassait les femmes ; elle était déjà ivre de cette double ivresse du vin et de la chair. Jamais dans le creux fangeux de sa cellule, sous son cilice de fer, sur sa paille pourrie, en présence de sa tête de mort, dans les plus violents instants de sa démence et des blasphèmes infatigables, la misérable n’avait rêvé tant de porcelaines immondes, tant de seins nus, tant de regards avides, tant de vins et tant de fleurs. ”
“ Ce n’est pas l’huissier, ce n’est pas le recors, ce n’est pas le jugement par défaut qui amène rue de Clichy, sous ces verrous peu redoutables, tous ces beaux jeunes gens, le printemps de l’Opéra, de la rue du Helder et du boulevard de Gand : c’est la jeunesse, c’est ce charmant recors qui les va prendre le matin dans leur lit soyeux, et qui, les arrachant à leurs riches tapis, à leurs belles amours, à leurs bronzes dorés, vous leur met la main sur le collet, les jette sur la paille d’un fiacre, et les entraîne dans ces murs où retentissent mille cris de joie. ”
“ Hélas ! dieux tout-puissants ! je n’aurais pas demandé d’autre vie, j’aurais été à bon marché un homme heureux et un poëte indépendant. Selon moi, un patrimoine héréditaire, un champ qui nourrit son maître, une vie assurée, point de procès, peu de clients, un esprit tranquille, le repos, la santé, la prudence, des amis qui sont nos égaux, des repas sans faste, des nuits sans soucis, une couche à la fois chaste et agréable, un sommeil qui dure autant que la nuit, attendre la mort sans la désirer ni la craindre, voilà le bonheur. ”
“ Il n’y a qu’une faute impardonnable pour les femmes quand leurs amants sont dans ces murs, c’est de n’y pas venir ! Mais arriver dans cette foule de victimes, leur jeter en passant les parfums de sa chevelure et les grâces de son sourire, laisser entrevoir à ces pauvres captifs un doux regard rempli de pitié, avancer sans hésiter un pied léger, et grimper tout en haut de cette maison au milieu des salutations et des hommages, voilà remplir son devoir, voilà de quoi se faire pardonner bien des lettres de change, bien des soupirs évanouis, bien de l’argent jeté aux vents ! ”
“ Mais hélas ! l’art a perdu Jenny, perdu le charmant modèle, perdu sans retour ; l’art est livré à lui-même sans vertu, sans pouvoir, sans avenir, sans fortune, sans idéal ! Ce qu’est devenue Jenny ? Elle est devenue ce que deviennent toujours les femmes très-belles et très-jolies, heureuse et riche ; elle est à présent ce que seront toujours les femmes très-bonnes, elle est très-aimée, très-respectée, très-fêtée. La grande dame a conservé son amour d’artiste, son dévouement d’artiste, elle est restée un artiste. ”
“ Rien ne résiste à la renommée, rien ne l’arrête. Elle se fait toute seule, elle vient comme l’orage, elle éclate comme la foudre ; de l’obscurité à la gloire, il n’y a qu’une feuille de papier qui les sépare. La renommée, capricieuse déesse que tant d’hommes en ce monde appellent en vain par toutes sortes d’invocations et de lâchetés, apparaît, chaque fois qu’il y a une fortune à faire et à enorgueillir, dans le réduit le plus caché ; elle tombe sur la victime comme le vautour sur la colombe ”
“ Cette femme, célèbre entre toutes les femmes célèbres, et dont l’apparition eût fait mourir de chagrin et de douleur elle-même Mme de Staël si Mme de Staël eût été sa contemporaine, Georges Sand voulait à toute force être un homme ; c’était là plus que son ambition, sa destinée : c’était sa nature. Tout ce qu’il y avait en elle de viril se révoltait à outrance quand par hasard, entraînée par la force de l’habitude, elle redevenait de temps à autre une femme, quand son cœur battait comme bat d’ordinaire le cœur d’une femme, quand ses yeux se mouillaient comme les yeux d’une femme. ”
“ Figurez-vous ce malheureux adolescent qui pâlit, qui tremble, qui tient d’une main égarée ce long pamphlet contre l’espèce humaine. Que faisait-il, le pauvre Julien, seul à seul avec le marquis de Sade, tête à tête avec ce tigre qui hurle, ce tigre en fureur, cette hyène dégoûtante de sang, cet anthropophage tout souillé de vices ? Quelles scènes terribles ! Comme ce pauvre cœur se soulevait dans cette petite poitrine ! comme ces cheveux blonds tout bouclés se dressaient d’effroi, et retombaient tremblants et tout raides sur ce front pâle et jauni ! ”
“ Il n’y a rien de tel à Paris comme d’être jeune et insouciant : tous les bonheurs vous arrivent à la longue aussi bien qu’aux puissants et aux riches. Les uns ont les Tuileries, vous avez le Luxembourg et le Jardin des Plantes ; les uns ont au bras la robe de velours, vous avez le bonnet rond et la robe d’indienne ; ils vont aux Italiens, vous allez à l’Ambigu. Mon Dieu ! la grisette parisienne, c’est le seul être gracieux de la vie poétique qui soit encore plus amusant, plus animé, plus naïf, plus vrai, plus expansif, plus sans façon, plus philosophe dans le monde que sur le théâtre. ”
“ Qui voudrait compter à Rome les heures perdues pour le sommeil pourrait compter combien de mains agitent les bassins de cuivre qui doivent détacher les astres du ciel. Et pourtant, ô Rome bruyante, et cruelle, et sans pitié pour les poëtes, ton poëte Martial, à qui tu refusais du pain et une toge, ne peut s’empêcher de te pleurer. Depuis trois ans qu’il a quitté sa misère poétique pour la fortune, il n’a pas osé invoquer une seule fois cette muse souriante et déguenillée qui ne lui faisait jamais faute dans sa maison sans toit et sans ombrage. ”
“ Et chose étrange ! que de noms, qui se tiennent par un lien de fleurs, dont vous n’auriez pas cru que la rencontre fût même possible ! que de chaînes tour à tour brisées, renouées, rompues ! que de bouquets renvoyés et rendus ! quel pêle-mêle bizarre, étrange, incroyable ! que d’histoires galantes qui se croisent ! que de dates funestes ! — Voilà donc le bouquet que portait cette femme le jour où son amant fut tué en duel ! et ce bouquet n’était pas même celui de cet amant ! — Voilà donc d’où venait la fleur que vous portiez dans vos cheveux, Coralie ! ”
“ Un bon esclave est le maître de son maître ; si son maître est le maître du monde, il est, lui aussi, le maître du monde ; si la fortune sourit à son maître, il a la plus grande part de ce sourire ; et quand la beauté se rend à son maître il a encore le droit de s’en féliciter... Voilà bien la peine d’être libre ! reprit-il après un instant de silence. Tout homme libre que tu es, si tu laissais tomber ce fardeau tu serais mort : il y aurait un tremblement de terre au premier choc, et l’abîme s’ouvrirait pour te dévorer comme Curtius. ”
“ Oui, je conçois que tombe Ninive sur Babylone, Tyr sur Memphis, Ilion sur Carthage, Carthage sur Rome, Rome sur le monde ; oui, je conçois la ruine du temps, cette mort lente et acharnée de toutes les grandeurs humaines ; je conçois la guerre qui renverse et qui brûle ; je conçois la rage patiente du temps et la rage furibonde des hommes, mais ce que je ne comprendrai jamais si Dieu m’exauce, c’est cette ruine subite et sans colère qui tombe à chaque instant sur les maisons les mieux fondées et les mieux bâties de cette ville de carton et de plâtre ! ”
“ Prenez garde : l’ennui est le troisième remède à l’amour, c’est, aussi le plus funeste. Prenez garde, Marianna, il ne faut pas ainsi dévorer l’avenir, il faut être ménagère de cette âme si jeune, il ne faut pas donner le vertige à cette tête blonde et bouclée ! Mais l’imprudente n’entend rien. Elle a été si malheureuse de son premier amour qu’elle a hâte d’épuiser le second. Elle a peur que l’amour ne manque à Henri, et elle ne comprend pas encore que ce soit l’amour qui puisse lui manquer à elle-même. ”
“ Abandonne ces tristes labeurs à ces écrivains tristes et sobres qui passent leurs nuits à la clarté douteuse de la lampe. Pour toi, continue de répandre dans tes écrits les grâces du sel romain ; reste toujours le peintre fidèle des mœurs de ton siècle. Qu’importe que tes chants s’échappent d’un simple chalumeau si le chalumeau l’emporte sur les trompettes ? Oui, ma muse a raison : restons le poëte des jeunes gens fougueux, des belles femmes galantes, des esprits rieurs, des élégants de Rome ; flattons tour à tour la beauté et la jeunesse et narguons les censeurs ! ”
“ Point de retard, point de repos, pas un moment de réflexion ; vous êtes l’âme damnée de la plume de fer. Allez donc, allez toujours elle commande, il faut obéir. À mesure que votre main se fatigue et s’irrite à tenir cet affreux stylet de brigandage, votre esprit obéit malgré lui à votre main : il s’irrite des difficultés, il s’emporte sans savoir où il va. Se voyant entraîné ainsi, il est la fois plus irréfléchi et plus impitoyable ; rien ne l’arrête et rien ne lui fait peur une fois entraîné, perdu, égaré dans ce tourbillon d’encre, de ténèbres et de nuages. ”
Termes fréquents
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