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Du mari outragé au crime passionnel, comment la passion devint une excuse
En Bref
- Le Code pénal français ne donnait pas au mari trompé le droit de tuer : il rendait seulement « excusable », donc punissable mais à moindre peine, le meurtre de l'épouse et de son complice surpris en flagrant délit dans la maison conjugale.
- Les jurés d'assises ont élargi cette excuse étroite en une indulgence pour tout « crime passionnel » : ils acquittaient des maris meurtriers même après que le divorce eut offert un recours légal, et parfois des épouses meurtrières d'un mari adultère.
- Des statistiques criminelles publiées dans la Revue des Deux Mondes démentaient l'image du mari foudroyé par la découverte : la majorité des attentats entre époux étaient prémédités, et l'infidélité de l'épouse ne motivait qu'une faible part des crimes commis contre elle.
- René Doumic, qui écrivait dans la Revue des Deux Mondes, soutenait qu'on ne tue pas par amour : la jalousie invoquée pour excuser le meurtre relevait selon lui de l'égoïsme, non d'un excès de sentiment.
Dans une chronique du Gaulois, Guy de Maupassant décrit une scène devenue rituelle. Les journaux annoncent chaque jour qu'un mari trompé a tué sa femme, l'amant, ou les deux. Les jurés, qui sont tous des maris, acquittent. Le public des assises, lecteur de romans-feuilletons venu chercher l'émotion, applaudit le verdict : à ses yeux, le meurtrier a « lavé son honneur dans le sang » [1]. Le chroniqueur s'en prend moins au crime qu'à son accueil. Il montre une mécanique où le meurtre vaut réhabilitation, et où la salle d'audience juge moins un homicide qu'une affaire d'honneur.
Cette indulgence n'est pas un simple relâchement des mœurs. Elle a une source juridique précise : une excuse que la loi accordait au mari outragé, dans des conditions étroites. Elle a aussi une postérité bien plus large que la loi ne l'avait voulu. Entre la lettre du Code, la pratique des jurys et l'éloquence des plaidoiries, le mot de passion a cessé de désigner une circonstance pour nommer une catégorie, le « crime passionnel », rangée à part des autres meurtres. Cette catégorie n'a jamais fait l'unanimité. Les décennies qui l'ont consacrée ont aussi produit des chiffres et des critiques qui la démentaient, et qui posaient la question décisive : la jalousie explique-t-elle le meurtre d'une épouse, ou sert-elle seulement à l'excuser ?
L'article 324, ou l'excuse du flagrant délit
Le Code pénal n'a jamais donné au mari le droit de tuer. Il lui accordait une excuse, ce qui est tout autre chose. L'article 324, tel que le cite Achille Morin au milieu du XIXe siècle, déclare excusable le meurtre de l'épouse et de son complice par l'époux qui les surprend en flagrant délit dans la maison conjugale, à l'instant même de la surprise ; Morin y lit une sorte de provocation [2]. Trois verrous, donc : le moment, le flagrant délit, le domicile. Emmanuel Lasserre, en 1877, souligne l'économie du texte. En principe, le meurtre d'un conjoint n'est jamais excusable ; l'adultère n'ouvre qu'une exception, et le mari qui tue reste punissable [3].
Encore fallait-il fonder cette exception, et c'est la passion qui en fournit la raison. Plaidant en 1823, l'avocat Nicolas-François Bellart refuse d'y voir un droit au meurtre : le législateur a frémi de l'action, dit-il, sans la juger inexcusable. Il a supposé le mari emporté par la folie, la fureur, la démence, l'amour et la jalousie, et estimé qu'un cœur livré à de tels mouvements ne pouvait répondre de leurs effets [4]. Toute la doctrine future tient dans cette phrase : la passion comme éclipse de la responsabilité. Bellart constate pourtant que, dans les mœurs, le mari meurtrier de sa femme infidèle est chez nous « renvoyé quitte de la peine » . Plus de soixante ans après lui, Edmond Mesnard, raisonnant sur le complice tué en flagrant délit, rappelle que la loi est indulgente pour la colère du mari, mais qu'elle qualifie son acte de délit et le punit [5].
L'excuse récompense l'instant, non le dessein. Un roman de Fortuné Du Boisgobey, en 1882, en trace la frontière. Le mari qui frappe sous un emportement subit bénéficie de l'excuse légale ; celui qui a préparé d'avance la surprise et l'exécution n'en relève plus [6]. La passion n'est admise que sous la forme d'un éclair. Cette logique n'est pas née avec le Code. Gustave Sallantin, dans sa thèse de 1876 sur la puissance maritale, rappelle que l'ancien droit refusait déjà au mari le droit de tuer la femme coupable. Les mœurs voyaient pourtant une excuse dans le meurtre en flagrant délit, et le roi accordait facilement des lettres de rémission [7]. La loi moderne a codifié une tolérance plus ancienne qu'elle.
Cette excuse engendre des paradoxes que les juristes eux-mêmes ont relevés. René Garraud, en 1881, en tire la conséquence la plus inattendue. Puisque la loi punit le meurtre commis par le mari, même excusé, ce meurtre reste injuste ; la femme et son complice qu'il met en péril de mort peuvent donc se défendre légitimement contre lui [8]. L'amant qui tue le mari furieux invoquerait ainsi une justification, quand le mari qui l'aurait tué n'obtiendrait qu'une excuse. Paul Margueritte, en 1919, dénonce encore cette incohérence de l'article 324 et tient le meurtre pour adultère pour l'un des plus monstrueux des crimes passionnels [9].
L'excuse, surtout, ne joue que dans un sens. Le texte de l'article 324 ne la prévoit que pour l'époux qui tue l'épouse . Joseph Olivier, en 1849, en résume l'effet sans nuance juridique : la femme adultère est la victime de son mari, qui a le droit de la tuer, tandis que l'épouse trompée n'a pour elle que le désespoir et la plainte [10]. Proudhon donne au droit du mari sa justification la plus crue. Dans le concubinage, l'infidélité blesse l'amour-propre ; dans le mariage, elle atteint le droit, si bien que le meurtre de l'épouse infidèle devient à ses yeux « un acte de justice maritale » [11]. Sous le mot de passion, c'est un droit du mari qui parle.
Les jurés, tous maris
Dans les cours d'assises, l'excuse a vite débordé son texte. Le jury, qui juge en conscience, n'a que faire des trois verrous du flagrant délit. Vital-Mareille, polémiste qui publie en 1913 L'assassinat triomphant, résume la pente : il suffit qu'un crime soit dit passionnel pour que l'assassin mérite, aux yeux des jurés, l'impunité [12]. Il rapporte une scène qui dit tout. Des jurés se sont cotisés pour offrir un petit cadeau à l'accusé, à sa sortie de prison [13]. L'indulgence a franchi la frontière de la clémence pour devenir une connivence affective.
Le rétablissement du divorce aurait dû désarmer cette indulgence ; il l'a révélée. Un chroniqueur judiciaire le constate en 1892. Armé de l'article 231, le mari trompé n'a plus ni le besoin ni le droit de se faire justice, et le jury ne devrait voir en lui qu'un meurtrier vulgaire. Or les maris continuent à tuer, l'un d'eux déjà divorcé, et les jurés à acquitter [14]. Ayant lu tous les procès de ce genre depuis la réforme, le chroniqueur voit la justice « se déjuger aussi naïvement » qu'elle ne l'avait jamais fait . Margueritte, en 1919, juge que le divorce a rendu ce meurtre odieux en donnant à l'adultère sa seule sanction, mais il enregistre l'objection : le divorce n'a pas supprimé le meurtre . Si l'excuse ne tenait qu'à l'absence de recours, elle aurait dû disparaître avec elle. Elle a survécu, signe qu'elle reposait ailleurs.
Alain propose une lecture plus fine de ces acquittements. Selon lui, l'avocat et les jurés sauvent presque toujours l'assassin malgré lui. Ils ne proclament pas que l'offensé avait le droit de tuer ; ils décident plutôt que « le droit n'a rien du tout à dire », parce qu'il ne pouvait rien empêcher et qu'aucun tribunal ne sauvait l'honneur du mari [15]. L'acquittement serait un aveu d'impuissance plus qu'une approbation. F. Brunetière, dans la Revue des Deux Mondes, tient le même geste pour une usurpation. Le crime passionnel est d'abord une manière de se rendre justice à soi-même : le meurtrier s'érige en juge de sa propre cause et exécute une sentence qu'il n'avait pas le droit de prononcer [16]. Là où Alain voit le droit se retirer, Brunetière voit l'individu s'en emparer.
L'indulgence a fini par fabriquer une catégorie. René Doumic, dans la même revue, en décrit le statut : on range le crime passionnel dans une classe d'exception et de faveur, et son auteur devient objet de sympathie, voire d'admiration [17]. Une catégorie s'étend à qui s'y reconnaît. Brunetière y place la maîtresse qui tue son amant aussi bien que le mari qui tue sa femme . Charles Barbet observe en 1921 que le jury, qui n'est pas lié par le Code, classe parfois parmi les crimes passionnels le meurtre du mari adultère par sa femme, et l'acquitte [18]. L'excuse réservée à l'époux profite parfois à l'épouse. Mais c'est par la grâce des jurés, non par celle de la loi.
Folie passagère et beau crime, la passion mise en récit
À mesure qu'elle s'étend, la passion change de nature : de circonstance, elle devient un état de l'esprit. Bellart parlait déjà de folie et de démence . Doumic rapporte le vocabulaire qui s'est imposé depuis : on compare la fureur de la passion à un accès de folie, on parle d'impulsions irrésistibles [19]. Il y oppose une objection de fait. L'impulsion irrésistible « n'est pas un fait constaté », mais une hypothèse que ses bénéficiaires ont intérêt à faire circuler ; la plupart des crimes passionnels ont exigé préparation et volonté . La théorie, note-t-il encore, déborde le crime d'amour, puisqu'une école tient les assassins pour des malades à soigner plutôt qu'à punir .
L'excuse de la folie a un prix que ses défenseurs taisent. Pour atténuer la responsabilité du criminel d'amour, observe Doumic, on n'a rien trouvé de mieux que de l'assimiler à l'ivrogne ou au fou furieux [20]. Le meurtrier passionnel se trouve tiré vers deux images contraires. Au prétoire, il est un malade qui ne savait pas ce qu'il faisait. Dans l'opinion, il est un héros que l'excès d'amour a grandi. Doumic écrit précisément pour ruiner le préjugé qui fait du crime passionnel un beau crime .
Cette admiration a une généalogie littéraire. L'auteur anonyme de Paris et les Parisiens en 1835 s'agace déjà, en 1836, d'avoir entendu parler de tant d'assassinats prémédités que les journaux attribuaient à une grande passion : toute histoire d'amour lui fait désormais attendre un meurtre épouvantable [21]. Doumic désigne la source de cette esthétique. Les romantiques ont inventé l'assassin vertueux et conclu que « l'amour trouve dans le meurtre sa suprême expression » [22]. Le public des assises que peint Maupassant, nourri de feuilletons et avide d'émotion, paraît l'héritier de ce renversement, lui qui juge que le mari trompé « s'est réhabilité par le meurtre » .
Sous le récit, d'autres mobiles affleurent. Dans Trio d'amour, roman de Jeanne Marais, une voix soutient qu'au fond d'un crime dit passionnel il y a toujours des raisons obscures, qui partent du cerveau et non du cœur [23]. Tantôt un calcul d'intérêt : l'épouse trompée qui arme le revolver songe à son avenir de veuve libérée. Tantôt l'imitation : une jeune femme tire sur son amant pour ressembler à l'héroïne d'un feuilleton . Vital-Mareille dit la même chose des plaidoiries. Bien des meurtres que l'avocat décore du nom de crimes d'amour sont des crimes d'orgueil, de vanité, de rancune, de jalousie ou de haine . Dans sa liste, la jalousie voisine avec la rancune et la haine, non avec l'amour.
Ce que comptait Roulin, ce que taisait la jalousie
Les chiffres racontent une autre histoire que les plaidoiries. Roulin, dans la Revue des Deux Mondes, dresse la statistique des attentats d'un époux contre l'autre : sur cent, environ soixante sont le fait du mari et quarante de la femme [24]. Le détail est plus instructif. Les quatre cinquièmes des attentats commis par les femmes sont prémédités, et les trois cinquièmes de ceux commis par les maris . Le meurtre conjugal masculin est donc, dans sa majorité, réfléchi. L'éclair de fureur que suppose l'excuse légale n'en décrit que la minorité.
Le cas même pour lequel l'excuse fut pensée apparaît marginal. Parmi les crimes commis à la suite d'un adultère, Roulin en compte quatre-vingt-seize sur cent dirigés contre les époux outragés, et quatre seulement contre les époux coupables, tous des femmes infidèles . Dans le mariage, ajoute-t-il, l'infidélité de l'épouse ne motive qu'environ un trente-troisième des attentats contre sa vie, contre un sixième dans les unions illicites [25]. Le chiffre renverse l'image. Le mari qui tue l'épouse surprise, figure centrale du Code et du feuilleton, est l'exception statistique. L'adultère tue surtout le conjoint trompé, et les épouses agressées le sont rarement pour une infidélité.
Le versant féminin confirme que la passion n'est pas le bon mot. Adolphe Guillot, qui décrit en 1890 les prisons de Paris, juge rare que la jalousie inspire la femme qui tue son mari. L'infidélité du mari conduit plutôt l'épouse au mépris ou à l'indifférence, et le meurtre de l'époux n'est le plus souvent qu'un acte de légitime défense, quand la femme est « poussée à bout » [26]. Rapprochée de la forte préméditation que Roulin relève chez les meurtrières , cette observation suggère une violence longuement subie plutôt qu'un emportement. Ce n'est qu'une hypothèse : aucune des deux sources ne relie elle-même les deux faits.
Reste le mot de jalousie, que le récit du crime passionnel tient pour l'excès de l'amour. Doumic le retourne. La jalousie est selon lui « un effet de l'égoïsme » : le jaloux, qui préfère l'autre malheureux avec lui qu'heureux avec un autre, avoue qu'il n'aimait en autrui que lui-même [27]. Ceux qui tuent par amour, ajoute-t-il, tueraient à l'occasion pour d'autres causes, et leur casier judiciaire est souvent déjà chargé . D'où sa conclusion sans appel : on tue par férocité, par vanité, par suggestion maladive, par cabotinage, on ne tue pas par amour [28].
La même jalousie pouvait pourtant servir une tout autre thèse. Ernest Glasson, dans une étude de 1880 sur le mariage civil et le divorce, s'arrête sur les crimes d'amants abandonnés que révèle la cour d'assises. Leur seul mobile est, selon lui, une passion qui n'admet pas que l'être aimé appartienne à un autre [29]. Il y lit la preuve que l'homme conçoit spontanément l'union comme un lien indissoluble, et il en tire un argument en faveur de l'engagement des époux . Glasson ne disculpe pas le crime, qu'il nomme égarement. Mais là où Doumic voit dans le refus de céder l'autre la marque de l'égoïsme, il y voit l'aveu d'une vérité du lien. Le même fait se prête à deux grammaires.
Dans la France du XIXe siècle, la passion a d'abord été une excuse au sens strict. Le Code pénal rendait excusable, sans le justifier, le meurtre de l'épouse et de son complice par le mari qui les surprenait en flagrant délit chez lui . Les plaideurs l'ont fondée sur la folie d'un instant . Les jurés l'ont étendue bien au-delà de son texte, jusqu'à acquitter des maris meurtriers après le rétablissement du divorce et, parfois, des épouses meurtrières d'un mari adultère . De circonstance, la passion est devenue catégorie, puis état d'esprit apparenté à la démence . Les chiffres du temps démentaient pourtant ce récit : la plupart des attentats entre époux étaient prémédités, et l'infidélité de l'épouse n'expliquait qu'une faible part des attentats contre sa vie .
L'excuse laissait derrière elle une grammaire. Dire d'un meurtre qu'il fut commis par jalousie, c'est placer l'amour au principe du geste, et lui prêter ce que la loi accordait au mari outragé : une cause qui explique et qui atténue. Les critiques les plus lucides de ce vocabulaire lui opposaient l'égoïsme, la vanité et la rancune . Anatole Beaupoil de Saint-Aulaire, en 1897, séparait la passion, qui presque toujours fait couler le sang, de l'amour véritable, qui « fait mourir assurément, mais il ne tue presque jamais » [30]. Toute l'histoire du crime passionnel tient dans l'écart entre ces deux verbes.
