“ La bonhomie spirituelle d’Edmond apaisait peu à peu Adrienne. Elle s’efforça de sourire ; et parvint à murmurer d’une voix un peu voilée : — Eh bien ! voilà... C’est vrai : je l’aime... Lui, ne m’aime pas. Alors, quand il s’en est aperçu, il m’a renvoyée... Je suis idiote, n’est-ce pas, mon bon Descombes ?... Mais je n’ai pas pu m’en empêcher... Si vous saviez quelle scène mortifiante il m’a faite ! Sa figure ardente était toute pétrie d’amour ; un fluide de désir émanait de sa chair pâle, de ses lèvres entr’ouvertes et de ses prunelles luisantes. ”
Résumé
“Trio d’amour”, est une œuvre de Jeanne Marais. Des thèmes tels que Adrienne, Descombes ou Robert Labrousse y sont abordés.
Citations de Trio d’amour (Jeanne Marais)
“ Et vous voudriez m’abuser, lorsque je n’ai qu’à regarder cette femme pour voir qu’elle est amoureuse de mon mari ! — Cécile ! Mme Labrousse se taisait, domptée par l’intonation impérieuse de Robert, étonnée de la sensation que causait sa dernière phrase. Adrienne avait caché son visage dans ses mains ; et Descombes prenait un air dur, ce qui est l’expression de souffrance des hommes. Edmond dit avec dignité : — Je ne puis supporter qu’on traite ma femme... Cécile coupa : — Oh ! je vous en prie, Descombes, cessez votre comédie ! Vous êtes un paravent qui a trop servi... on voit à travers. ”
“ Le désir de l’éloigner de l’avocat avait poussé Descombes à quitter Paris comme on fuit un danger. Et par un sentiment de gratitude envers ce pays qui possédait l’immense avantage d’être situé à trois cents lieues de la rue de Châteaudun, il ajouta avec conviction : — N’importe, ç’a beau être truqué, préparé, disposé comme une toile de fond, ce panorama de Riviera... On ne peut empêcher les mimosas et les œillets d’exhaler leur parfum de vraies fleurs, le soleil de nous dispenser sa lumière naturelle, l’air de nous griser comme un vin généreux... et c’est rudement bon de s’aimer ici. ”
“ Mais Adrienne ne te connaît pas foncièrement. Si elle te suppose capable d’éprouver un revirement galant dû à des mobiles aussi bas, de traiter avec le même mépris pervers ma confiance d’ami et son honneur de femme, je crois qu’elle aura un élan d’indignation qui primera toute autre passion... Je te prie de jouer un assez vilain rôle, mon pauvre Robert, et j’ai une façon bizarre de faire appel à ton dévouement... Labrousse objecta : — Ce n’est pas cela qui m’importe... Ce qui me rend perplexe, c’est l’audace du stratagème : tu traites la vie comme un vaudeville à ficelles... ”
“ Adrienne, d’abord inquiète puis décontenancée, avait mal réprimé un sourire furtif en se voyant choisie pour fournir l’alibi de Robert. L’ironie des choses lui inspirait à la fois une envie de ricaner et de pleurer. Elle qui, à cette minute vibrait d’un émoi, d’une jalousie presque semblable à celle de Mme Labrousse — c’était elle qui allait servir à justifier Robert. À l’aide de quel prétexte : le mystère de son mariage ! De cette union cachée aux Labrousse — et pour quelle raison !... Non ; la vie est trop sinistrement comique, par moments !... Adrienne ébauchait un rictus amer. ”
“ Le sentiment ne règne en maître que sur la grande fortune ou l’absolue détresse. Mais la moyenne des femmes, celles qui bénéficient d’une position tout en luttant contre les difficultés quotidiennes ; celles qui connaissent les soucis de l’ambition, du travail, de l’attente ; celles qui roulent leur rocher avec la fièvre d’atteindre le but et l’appréhension de retomber sous le poids d’une charge trop lourde, comment pourraient-elles faire, de l’amour, leur univers ?... s’absorber dans un sentiment unique ?... Leur tête est trop prise, leur vie trop active... ”
“ Robert, voluptueux au cœur sec, ne s’abandonnant qu’à sa sensualité ; Edmond, plus faible, plus câlin, adoucissant son vice d’un brin de tendresse : il y avait du père autant que de l’amant dans ses manières à l’égard de ses trop jeunes maîtresses. Edmond Descombes avait pour Adrienne le respect exagéré que les hommes, habitués au commerce des filles, éprouvent en face d’une honnête femme qui n’est point laide, ni contrefaite. Ils se récrient d’admiration devant une beauté qui ne se tarife pas, au lieu de trouver sa vertu toute naturelle. ”
“ Edmond pensait : « Ce n’est pas difficile, quand un aime. » Une brève colère le souleva contre ce cœur irrémédiablement rebelle. Son action méritante d’homme riche qui épouse loyalement une fille pauvre valait la récompense de voir Adrienne se détourner de Robert pour s’attacher à lui. « L’ingrate ! » Il lui lança un regard irrité : mais elle avait un pauvre petit visage si malheureux ; on sentait qu’elle faisait un effort si louable pour lui plaire, que l’énervement d’Edmond se fondit en pitié. Il songea : « C’est ma faute. Je suis vieux. Je l’ai prise, la sachant amoureuse d’un autre. » ”
“ « L’amour, la volupté, comme toutes les notions essentielles, sont, au fond, contradictoires. Et lorsqu’un esprit humain est assez pénétrant pour percevoir ces contradictions, il suffit qu’il ait irréparablement choisi l’une des deux formes opposées de l’amour pour que l’autre forme se précise, se fasse désirable, et vienne le tenter en lui suggérant : « Tu t’es trompé... C’est moi qui étais l’amour... C’est moi qui étais la volupté... » Adrienne regardait Labrousse avec inquiétude, cherchant une allusion dans ses paroles ; et Descombes, de même, avait peine à dissimuler sa surprise irritée. ”
“ Ses yeux bleus m’intimidaient délicieusement et le petit coin mouvant de ses lèvres m’attirait, quand il parlait... Je me suis imaginé qu’il m’inspirait une affection déférente : son âge me rassurait... Étais-je folle ! Comme si les femmes ne sont pas toutes les mêmes : dès que nous éprouvons, à l’égard d’un étranger, un autre sentiment que l’indifférence, à quoi bon nous donner le change ?... Nous prononçons le mot : amitié, mais c’est le diminutif d’amour. Adrienne ne retirait aucun regret, aucune honte de sa découverte. ”
“ Mistiche se mit à narrer l’odyssée du sac, du chauffeur et de l’enveloppe, avec une volubilité étourdissante, embrouillant encore l’histoire d’Adrienne. Puis, elle conclut impérieusement : — Qu’est-ce que ça signifie, à ton avis ? M. Philippe, interloqué, eut une moue dubitative ; il avoua : — Je ne comprends pas très bien... Il s’agit sans doute d’une coïncidence ?... Mistiche aimait les précisions. Elle grogna entre ses dents : — Pochetée, va ! Et déclara, d’un accent de suprême dédain : — Tiens ! Je vais le demander à la femme de chambre : elle est plus intelligente que toi. ”
“ Vous allez trouver que je choisis mal mon heure pour risquer cet aveu, alors que vous avez l’âme encore tout emplie de l’obsession d’un autre... Eh bien ! non, Adrienne... Mon geste semble bizarre ; au fond, il est logique... Ma chère petite amie, voulez-vous m’épouser ? Je connais votre esprit, votre cœur, toutes vos qualités charmantes... Je saurai vous consoler : Je vous prends, sans me dissimuler que vous aimez ailleurs : ne vous en étonnez pas... Voyez-vous, un vieillard qui décide de se marier doit avoir la sagesse de sa folie et ne demander à l’union que ce qu’elle peut lui donner. ”
“ Considérant fixement Adrienne, Robert ajouta : — Nous sommes trop francs et trop intelligents pour avoir peur d’une explication brève et loyale : je crois, qu’entre nous, une comédie d’hypocrite oubli serait offensante... Je ne peux pas ne pas conserver certain souvenir ému... J’ai un grand contentement de moi-même, de plus, à penser que l’amitié respectueuse que je vous porte a peut-être influé sur votre avenir. Je pourrais avoir une fille de votre âge ; c’est ce sentiment de vague paternité qui me pousse à me réjouir de n’avoir pas cédé à la tentation de gâcher une vie innocente... ”
“ Et Cécile était aussi blessée que si Robert lui avait infligé l’insulte de ramener une maîtresse à son foyer. Une pudeur d’épouse, une timidité naturelle avaient empêché Cécile d’espionner ou de questionner son mari, jusqu’à présent. Hautaine et raffinée, la jeune femme vivait d’une existence quasi-provinciale, fréquentant quelques parents ou des voisins de sa propriété ; ces rares relations des gens qui ne veulent connaître que leurs égaux en honorabilité et surtout en fortune ; et qui finissent par vivre en marge du monde vrai, à force de vouloir être du vrai monde. ”
“ Adrienne réfléchit quelques instants ; et poursuivit : — Si je tâchais d’exciter sa jalousie en m’affichant avec quelqu’un... quelqu’un qui serait jeune ? — Que voulez-vous que ça lui fasse, puisqu’il ne vous aime pas !... Écoutez, mon enfant... Quand un homme de notre âge se trouve en face d’une tentation féminine, il n’y a que deux solutions à envisager : s’il ne tombe pas éperdument amoureux en l’espace de huit jours, il restera invulnérable... L’automne, voyez-vous, c’est la saison de la grande sottise ou de la grande sagesse. ”
“ Le simple instinct du mâle reprenait toute sa force. Machinalement, Edmond saisissait son chapeau et descendait à son tour vers le casino. Sous le soleil couchant, Monte-Carlo, ce soir-là, avait son aspect convenu d’affiche artistique pour réclame de salle de gare : la blancheur étincelante de ses palais se détachait sur un fond trop bleu, ce bleu irréel du ciel et de la mer, ce bleu oriental qui évoque la magie d’un décor de rêve. Les jardins étalaient leurs verdures luxuriantes, leurs odorantes d’où montait la griserie d’un printemps trop fougueux pour la sensualité des hommes. ”
“ Robert haussa les épaules, agacé par cette scène, et chercha à lui prendre la main. Cécile, physiquement horrifiée, à cette minute, par le contact de son mari, s’efforça de le repousser, de le frapper. Sa main tâtonnait sur la table, s’empara d’un objet de défense, et, armée involontairement — savait-elle ce qu’était cette chose froide posée sur la nappe ? — fit le geste de lutte, atteignit l’adversaire au cou. Quelle argile molle et fragile protège nos muscles, nos nerfs, nos veines, notre vie : c’est une matière sans résistance où la lame s’enfonce d’un jet... ”
“ « Son plaisir n’est pas ici ; pensait Adrienne. Il se moque bien de ses entreprises qui marchent toutes seules. » Elle se relâchait ; au zèle des premiers jours, succédait une mollesse distraite. À quoi bon se donner le mal d’un effort dont il ne lui saurait aucun gré ? Adrienne préférait rêver au temps qu’il passait auprès de Mistiche. La jeune fille songeait quelquefois à cette Mme Labrousse qui vivait quelque part, du côté de Saint-Cloud, et laissait Robert aussi libre : « Elle n’aime donc pas son mari ? Elle ignore peut-être qu’il la trompe ?... Ah ! si j’étais à sa place ! » ”
“ De ce qu’il ne remplirait point l’usage auquel il était destiné, cet argent perdait toute sa valeur aux yeux d’Adrienne. Elle eût éprouvé une âpre satisfaction à gâcher cet argent inutile ; à le gaspiller, dans un mouvement d’horripilation passagère. Et tout à coup — de se sentir les jambes lasses et d’apercevoir les beaux automobiles de place rangés devant le Grand-Hôtel — Adrienne décida : — Je vais rentrer en voiture... tant pis ! Je suis éreintée et la rue m’agace ! Elle appela un chauffeur ; et s’allongea voluptueusement sur les coussins de l’auto, égayée par cette débauche inusitée. ”
“ Une haine froide, faite d’envie, de fausse pruderie, de prétentions mortifiées, l’irritait de rancune contre Labrousse et contre Adrienne, — quoiqu’elle n’eût aucun grief personnel à faire valoir, aucun tort à reprocher au patron correct ou à l’ancienne collègue. Mais une vieille fille laide pratique la jalousie à vide : n’ayant point d’amant en propre, il lui semble qu’elle soit trompée par toutes les maîtresses heureuses. Elle ne pardonne pas à un homme de passer près d’elle au bras d’une femme. Sa solitude et son inutilité la révoltent à la vue d’un couple. ”
“ Il est rare que le mépris de l’amour n’engendre pas le culte de l’amitié. Don Juan — amoureux de l’amour, s’il méprise la femme — reste superbement isolé au milieu des hommes. Vautrin pleure la mort de Rubempré comme celle d’un enfant. Ayant toujours traité les femmes avec une condescendance défiante, incapable de leur accorder plus que son désir de sensuel indifférent, Robert Labrousse sentait fondre toute sa sécheresse en face d’Edmond Descombes. ”
“ Descombes la considéra, d’un regard attendri : — Non, ma petite Adrienne... Je sens très bien ce qui se passe en vous... Vous supportiez dignement l’adversité tant qu’elle ne consistait qu’en privations, car vous êtes une vaillante... Mais vous avez moins souffert d’être transplantée hors de votre milieu que vous ne souffrez aujourd’hui d’y avoir repris votre place, sans pouvoir y reprendre votre rang. L’humilité chrétienne est la vertu des cœurs faibles : ceux qui possèdent l’orgueil d’être forts n’ont point le courage négatif de la pratiquer... ”
“ Le matin, en se coiffant, elle brossait ses longues tresses sombres avec une espèce de fureur ; irritée contre cette toison noire qui lui durcissait les traits — croyait-elle ; — enfermant son visage entre les deux coques de ses bandeaux épais, enroulés autour de sa tête ainsi qu’un voile de deuil. « Si j’étais blonde, il me remarquerait peut-être ; songeait la jeune fille. C’est surtout la teinte de la chevelure qui importe... Car, somme toute, Mistiche a les yeux noisette et les sourcils châtains — comme moi... » Puis, la tentation se précisait enfin : « Si je me teignais en blonde ? » ”
“ Et d’autre part, la sourde satisfaction de délivrance qu’exprimait l’avocat en proclamant l’impunité qui préserve l’homme de plaisir la froissait au plus profond de sa sensibilité. Ce fut ce dernier sentiment qui prédomina. En répondant à la question de son mari, elle s’efforça de répliquer à l’attitude de Labrousse, froideur pour froideur, orgueil contre orgueil. Et Adrienne déclara nonchalamment, voilant l’éclat de son regard sous ses paupières mi-closes : — Je pense absolument comme M. Labrousse, qu’on accorde beaucoup trop d’importance aux choses de l’amour... ”
“ Descombes remarqua : — Tu es paradoxal. Labrousse rétorqua vivement : — En quoi ? Où as-tu jamais vu que le destin, le hasard, la Providence — bref, ce grand inconnu auquel chacun de nous donne le nom de sa croyance — nous châtiât dans notre propre faute ? Ce n’est que dans les manuels d’éducation à l’usage des adolescents qu’on peut lire que le coupable est puni par son péché. La vie courante, au contraire, semble un immoral démenti du proverbe. Tu n’ignores pas que certains individus naissent prédisposés à l’alcoolisme comme d’autres à la tuberculose. ”
“ L’ironie de Robert Labrousse s’émoussa, vaincue par cette simplicité touchante. Franchement attendri, l’avocat murmura d’une voix émue : — Tu es un brave homme. Edmond riposta avec une nuance de gouaillerie. — Ce qui ne veut pas toujours dire qu’on soit une bonne bête. Il ajouta d’un air sérieux : — Je suppose que la suite de notre entretien te le prouvera. Et continua tranquillement : — Adrienne n’a pas cessé de t’aimer... Robert eut un sursaut ; son attitude signifiait : « C’est toi qui me dis cela ! » mais ses lèvres prononcèrent : — Elle n’a donc pas su t’apprécier ? ”
“ C’était une petite modiste de la rue Saint-Honoré ; elle l’avait aguiché avec sa frimousse de brune piquante, son teint ambré, ses longs yeux ibériens ; elle avait accepté facilement d’accompagner le député ici. Et, maintenant, il se souvenait — avec une gratitude mitigée de clairvoyance — de l’élan voluptueux qui avait jeté cette gamine dans ses bras : elle était toute frémissante de joie, de désir et d’espoir naïf ; enivrée à la pensée qu’elle avait subjugué un monsieur chic qui la retirerait peut-être des modes, lui payerait son terme et lui achèterait des meubles ”
“ Pour fixer un amant, ce n’est pas assez (c’est peut-être même de trop) de l’aimer éperdument. Se livrer à l’impétuosité de son penchant, s’anéantir dans l’objet aimé, c’est la recette d’une amante sans discernement. Le cœur est un coursier fougueux dont il faut ménager la vivacité. Le peu d’intelligence avec laquelle on ménage ses sentiments, la possession trop entière, trop facile, trop continue, voilà la véritable source des dégoûts... Nous ne voyons pas qu’un bonheur plus égal et plus durable aurait été le fruit de notre modération. ”
“ Je ne suis pas une Mistiche, moi. » Robert, déconcerté, se dit : « Pourquoi me lance-t-elle des regards farouches ? » Les manières bizarres d’Adrienne lui inspiraient une sorte d’appréhension. La jeune fille lui paraissait d’une mentalité presque redoutable à force d’être inintelligible. Il éprouvait à son contact le malaise et l’énervement que nous procure le voisinage d’un déséquilibré, d’un innocent, d’un malade délirant ; bref, de tout être anormal dont la pensée nous échappe. Il songea : « Est-ce qu’elle ne serait pas un peu maboul, la petite amie de Descombes ? » ”
“ Cécile n’avait rien d’une comédienne. De plus, Robert ne goûtait point le charme des grâces bourgeoises et des beautés vertueuses ; les jeunes filles ne l’avaient jamais attiré ; et sa femme lui paraissait aussi monotone qu’un ciel limpide. Son désir ne s’éveillait qu’au contact des attraits frelatés, des plaisirs canailles et des frimousses vicieuses. Il en est du cœur comme de l’estomac : certaines gens ont besoin de la cuisine de restaurant pour exciter leur appétit. Cécile Labrousse avait passé les premières années de son mariage sans soupçonner les sentiments réels de son mari. ”
“ Et c’est là la cause la plus grave des passions profondes : les sentiments que rien ne justifie sont les plus durables. Adrienne discernait, sans chercher à se donner le change, la totale indifférence de Robert Labrousse. Tantôt, elle s’enfiévrait : « Je préférerais qu’il me détestât... L’antipathie, on peut lutter contre elle ; parfois même avec succès... Tandis que l’indifférence, c’est une chose terrible, écrasante, qui vous oppose la résistance invincible des forces inertes. » ”
“ Comme ami, pas comme amant. Ma petite Adrienne, vous êtes stupide de vous emballer sur le compte d’un monsieur tel que Robert ; un monsieur très sage qui a su ranger son cœur, à l’instar d’un cartonnier : il y a le tiroir du devoir conjugal ; le tiroir des affections permises ; et le tiroir des... dossiers secrets. Il ouvre l’un, il ferme l’autre ; il met chaque chose à sa place. Ses aventures sont classées aussi soigneusement que ses papiers d’affaires. Et c’est ce cœur administratif, incapable de désordre, que vous rêviez de conquérir ? ”
“ Dès qu’Adrienne eut poussé la porte vitrée de l’étude, elle se sentit dans une ambiance insolite qui révélait la profession toute particulière de Robert Labrousse : ici, rien du décor rébarbatif où se plaisent les hommes d’affaires. Cette étude était pimpante, malgré sa gravité ; l’air s’y mélangeait d’une odeur de paperasses et de poudre de riz ; les clercs au travail étaient, pour la plupart, des jeunes gens souriants et fureteurs qui maniaient leur porte-plume avec élégance, en ayant l’air d’écrire un billet galant ; le Dalloz s’étalait sur un rayon chargé de reliures sévères ”
“ En amour l’inconnu est une séduction : on est toujours irrésistible — avant. Il y a peut-être autant de dépit déçu que d’amour vrai au fond de l’attachement instinctif d’Adrienne. Si elle voyait fondre la glace de ton insensibilité irritante, si tu devenais le banal solliciteur de galanterie qu’une jolie femme traite en mendiant, peut-être perdrais-tu une partie de ton prestige à ses yeux dessillés. ”
“ Robert avait à l’égard de sa femme l’affection du joueur envers son fétiche : il lui était reconnaissant de son bonheur et la chérissait tendrement ; mais il ne lui rendait guère sa passion. Cécile l’aimait trop fervemment pour qu’il fût capable de lui témoigner de l’amour. Il semble que l’homme soit refroidi par les démonstrations sentimentales et blasé des victoires faciles ; certaines comprennent cela et savent jouer le rôle de dédaigneuses : l’indifférence est le piment de l’amour. Cécile n’avait rien d’une comédienne. ”
“ « Je suis seul ; je vieillis tristement... Quelle créature de tendresse que cette Adrienne !... Ce serait une femme exquise... Pourquoi pas ? Je la sais trop loyale pour me décevoir ou tromper ma confiance. » La révélation de sa verte maturité — cette impression qu’un homme de cinquante ans peut encore exciter des attachements sincères — bouleversait le député d’une espérance lointaine : rien n’est durable, mais tout se recommence... Elle a aimé Robert malgré son âge, donc elle est capable de m’aimer un jour... ”
“ Elle admirait Cécile sans restriction, sans hostilité, songeant simplement : « A-t-elle de la chance d’être la femme du patron ! » Puis, en appréciant les qualités physiques, la tenue parfaite de cette gracieuse personne délaissée au profit d’une Mistiche, Adrienne fut traversée par un doute qui la consterna : « Ah ! çà... M. Labrousse serait-il bête, par hasard ? » On éprouve un désappointement immense à découvrir que le dieu devant lequel on se prosternait n’est qu’un morceau de bois semblable à tous les soliveaux. ”
“ Ce n’est pas vrai, monsieur Labrousse : je ne vous aime pas ! Puis, elle s’affaissa sur une chaise, cachant entre ses doigts son visage meurtri ; son corps était secoué de hoquets brefs, de sursauts nerveux ; mais elle ne pleurait plus, elle ne pouvait plus pleurer : les larmes sont faites pour les petits chagrins ; les grandes douleurs semblent les tarir. Robert se rapprocha ; il posa sa main sur la tête d’Adrienne et caressa légèrement la mèche blonde qui rutilait parmi les cheveux noirs. Il essaya de la raisonner, de la désillusionner en se montrant sous un aspect défavorable. ”
“ Toutes les aspirations équivoques et confuses de Robert furent balayées par le sentiment de générosité apitoyée et condescendante qui l’envahit à la vue de son ami. Il songea : « Pauvre Edmond !... » et son exclamation intime signifiait : « Comment un homme peut-il se laisser aller à une telle faiblesse, souffrir aussi sincèrement en l’honneur d’une de ces petites bêtes charmantes qui ne devraient exister que pour la joie de nos yeux. » La satisfaction de se sentir invulnérable et supérieur, le désir sincère d’apaiser le tourment de son ami, décidèrent Labrousse. ”
“ Edmond Descombes suivait ces pensées sur le visage d’Adrienne ; il assistait à cette résurrection sentimentale, il prévoyait un avenir de joie — oubliant vingt ans d’amitié pour rêver à la prochaine heure d’amour. Alors, exprimant sincèrement, cyniquement ce qu’ils constataient l’un et l’autre en eux-mêmes, le député murmura d’un air de regret et de résignation : — Dire que c’est la mort qui nous fait aimer à vivre ! ”
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