“ Je retrouvai mon atelier de la rue Lepic avec une émotion sacrée. J’eusse pressé contre mon cœur palettes et pinceaux. J’envoyai des baisers à mes toiles, à mes dessins, à mes esquisses. Tout mon effort, toute ma vie ! Et dans un coin, sous la lumière de la baie vitrée, tamisée par de la soie jaune, ce portrait en pied de Rolande, caché aux profanes par un rideau : l’image chérie, que je gardais pour moi seul, pour mon émerveillement, pour mon culte ! J’écartai le tissu, je me prosternai devant l’autel, j’adorai l’idole. Mais je dissimulai vivement mon trésor : on venait de frapper. ”
Résumé
“Les Œuvres libres, numéro 7”, est une œuvre de . Des thèmes tels que Rolande, Tornada ou Variland y sont abordés.
Citations de Les Œuvres libres, numéro 7 ()
“ Assurément, je ne supposais pas que Rolande se fût jamais abandonnée à ce médicastre dont la présomption, la fatuité ne pouvaient que mal l’impressionner. Mais sans doute avait-elle déployé avec lui ces provocations, ce besoin de séduction, cet allumage, si j’ose dire, qu’elle avait cachés à la jalousie de l’amant et qu’elle ne réprimait plus devant l’amie. Et je m’en irritais. Était-ce le fait d’une femme réellement éprise que de céder à d’aussi vaines satisfactions de vanité ; que de compromettre, par les jeux d’un empire si facile, la grandeur d’une passion qu’on jure éternelle ! ”
“ Calmer, endormir ce cœur aux abois ; ce cœur, qui était mien, en dépit de ses inconséquences, de ses effusions, de ses légèretés avec un Rimeral ; en dépit, peut-être même, qui sait, d’une faiblesse, le jour où l’appel de la tendresse serait par trop impérieux ; le jour où la nature, complice de la faute, pousserait à l’instinct ces pauvres nerfs las d’attendre... — Je te le jure, Rolande, Alors, sa gaîté reflamba, et nous n’eûmes plus qu’une occupation : réveiller M. Variland à chaque château que nous dépassions, pour nous le faire désigner, avec son style, et le nom de son propriétaire. ”
“ Puis, une fois le corset délacé, les hanches, derrière la fine chemise, estampèrent leur courbe puissante et grave. À peine osais-je regarder ! Chacun de ses gestes, chacune de ses beautés, me ramenaient à six mois en arrière, aux extases de ma garçonnière. Le désir, le même désir, le désir maître des races, avec toutes ses énergies, ses transports, ses furies, m’envahissait comme jadis. Mes oreilles balançaient des cloches ; une saveur me venait à la bouche. Un long frisson me parcourut... — Qu’attends-tu ? répéta-t-elle, étonnée... — Non !... résistai-je. Non, Rolande. ”
“ Nous vivions donc, semblait-il, dans une parfaite indifférence physique. Et, pourtant, je m’émouvais de ses disparitions. En vain tentais-je de me raisonner ; en vain me reprenais-je à ses défauts, à sa vulgarité, à son âpreté, qui me le rendaient indésirable ; en vain me persuadais-je qu’une fois en ménage ce manque total d’attirance tournerait vite à l’aigreur, et même à la haine : et je ne pouvais cependant supporter l’idée qu’il se risquât à une autre aventure d’amour, que ses fugues dépendissent d’une autre recherche que la mienne. ”
“ Deux jours après, Rolande accourut chez moi et se jeta à mon cou. — Ma chérie, dit-elle, je viens vous demander pardon. Je reconnais que j’ai été méchante avec vous et imprudente avec M. Rimeral. Je ne devrais pas aller à son rendez-vous ; mais ce qui est promis est promis. Soyez convaincue, toutefois, que si je peux redouter son audace, je n’ai rien à craindre de moi-même. Je veux rester une honnête femme. — N’y allez pas, Rolande ! suppliai-je. On ne sait jamais où peut entraîner la surprise, la violence, la minute d’égarement, de faiblesse. ”
“ Il n’est pas besoin d’être d’un sexe différent pour s’aimer ! Ne crois-tu pas que deux femmes puissent se vouer leur cœur aussi bien que des amants ? L’amour entre amants, vois-tu, a toujours une fin déconcertante, diminuante. Une fois le désir satisfait, l’homme et la femme deviennent momentanément des ennemis, tout au moins des indifférents. Il ne reste plus d’idéal, plus de griserie : deux bêtes repues qui, pour un peu, se déchireraient comme les bêtes. ”
“ Quand elle procédait devant moi à sa toilette ; quand elle me demandait de lui prêter aide dans son habillement, et qu’alors s’étalait sans contrainte sa chair divine et que je respirais son arôme blond, alors une griserie m’envahissait, une envie folle de saisir cette pulpe saine comme un fruit des champs, d’y mordre, de la meurtrir, de m’en repaître. Plus encore, quand elle me donnait de blanches caresses, des baisers à transmettre à mon frère lointain, je lui eusse crié : « Mais tu ne sens donc pas qu’il est devant toi ! que Georges c’est moi !... » ”
“ Ah ! vous vous imaginiez que je dormais l’autre soir, chez les Variland, tandis que vous faisiez le joli cœur devant ces dames, en leur déclarant, je cite vos propres termes : « que vous regrettiez amèrement de ne pas être une de ces petites reines exquises aux pieds de qui les ommes se prosternent », et que vous ajoutiez : « Vive le savant qui convertira mon anatomie pour m’élever sur le pavois de la faiblesse !...» Eh bien, non, je ne dormais pas !... j’enregistrais précieusement vos souhaits !... et soyez satisfait comme un vulgaire têtard : vous voilà devenu une petite reine exquise !... ”
“ Dès que je vis paraître mon amie, sans remarquer qu’elle était aussi soucieuse que moi, mon inquiétude déborda : — Je ne sais ce qui se passe... voilà cinq jours que je suis sans nouvelles de Robert... c’est inconcevable ... et je me demande vraiment... — Je ne croyais pas qu’il vous manquât à ce point, fit-elle, avec amertume. Mais que peut-on prédire de l’amour !... Tel être qui vous semblait ne devoir jamais entrer dans votre cœur s’en révèle soudain le maître, et c’est votre cas avec M. de Lieuplane... — Vous vous trompez, Rolande... ”
“ Tu me voles mon mari ! — Mais tu ne l’aimes pas ! tu devais le fuir ! — Qu’importe ! je suis encore sa femme. Et tant que je serai sa femme, je n’admettrai pas qu’une autre me l’enlève. Mais ce n’est pas tout : tu me voles mon flirt aussi ! — Rimeral ? mais tu ne l’aimes pas : tu aimes Georges ! — N’importe : il était mon flirt, et j’ai besoin de tendresse, moi. — Oh ! reprends... reprends ces hommes !... Ils sont à toi, je ne te les dispute pas... mais, mon Dieu, que Georges était donc naïf ! Hélas ! mon idole s’émiettait peu à peu... Il était temps que Robert revînt. ”
“ Et puis... sera-ce de la gène ?... Quand on se câline doucement... quand on se respire ?... quand, on sent battre un cœur qui bat pour vous !... Viens ! chérie... viens... je dormirai sur ton épaule, comme avec Georges, lorsque j’étais lasse... et tu verras, tu verras si c’est bon ! Tous les fluides issus de son être splendide, tant de fois animateurs de ma convoitise, se dilataient, me pénétraient jusqu’aux nerfs, m’emportaient vers l’impossible ivresse. Je ne résistais plus : je me dévêtis en un tour de main et la suivis dans la couche. — O Rolande !... Rolande ! ”
“ Tout le secret du bonheur est là : vaincre la difficulté... Ce qui, la plupart du temps, désunit les époux, c’est précisément que la loi leur assure la tranquillité, l’harmonie ; et vous verriez souvent ces deux mêmes êtres, qui se détestent en ménage, s’adorer, s’ils vivaient séparément et avaient à surmonter les empêchements de l’amour. À cette théorie, chacun hocha différemment la tête, selon son accord ou sa mésentente conjugale, et je devinai, à la mimique de Rolande qu’elle me blâmait de faire ainsi le procès de l’avenir que nous nous préparions. ”
“ Elle réfléchissait... Ah ! Rolande !... Rolande, vénale, comme les autres ?... En fait, sous mes nouvelles espèces, je me documentais plus largement sur la vie. On cache beaucoup aux hommes, et ils n’ont pas le temps d’observer. Ce que je découvrais m’attristait. En bas, j’étais toujours la femme convoitée, qui régnait sur tous, et même, je dus bien m’en convaincre, sur ce doux M. Chabrol. Il me déclara croire à mon innocence et avoir pris mon parti, vivement, lorsque cette chipie de Blanche Ferette avait raconté, en l’amplifiant, ce qu’elle avait surpris du compositeur et de moi. ”
“ Toutes ces réflexions avaient, depuis un instant, suspendu mon bavardage. Je m’éventais mollement, les yeux portés vers mon énigme. — À quoi pensez-vous ? fit Rolande, en touchant mon bras nu. — À rien... ou plutôt, si : à ce que vous allez trouver que je flatte le caractère de mon frère... Que voulez-vous ? Je le vois ainsi... mais je reconnais fort bien aux autres le droit de n’être pas aussi bienveillants que moi. Il a certainement ses petits côtés, ses défauts... Qui n’en a ? — Vous !... affirma-t-elle, en me donnant un baiser. Quant à votre Georges, vous ne le vanterez jamais trop. ”
“ Mais un chirurgien vous soustrait en pleine vigueur ce même bras et, loin de l’enterrer, s’imagine d’en faire cadeau à un autre individu, avec toutes ses ressources de puissance, d’énergie, de vitalité, pour qu’il recommence, au gré d’autres inspirations, ses fonctions utiles : cela était arbitraire autant que si un Tornada de la peinture m’eût volé une de mes toiles en faveur d’un inconnu et que celui-ci y apposât sa signature et remportât au Salon une récompense exceptionnelle. ”
“ J’avais mis ces troubles sur le compte de l’inconduite de Robert, sur la légitime émotion d’un début au Salon. Mais, cette fois, il me fallait bien me rendre à l’évidence, et la nature m’avertissait copieusement. Dois-je avouer qu’aucune des nobles idées s’attachant à la prolongation des races ne me traversa l’esprit, et que je ne songeai qu’à sauver ma tunique d’or... Je me penchai à l’oreille de Rolande : — Partons, ma chérie, partons ; autrement il arrivera un désastre ! Rolande devina de suite. Les femmes, pour ces choses-là, n’ont pas besoin d’explications. ”
“ Et d’un ton qui signifiait : « Je la connais, la raison. Elle est Georgette, la raison. Vous avez manœuvré de façon que Chabrol et Riméral, vos rivaux auprès d’elle, ne nous accompagnassent pas... » Elle me fustigea en même temps, une fois de plus depuis trois jours, d’une moue méprisante. Fallait-il que sa sotte rancune la possédât ! Sous un ciel idéal, dans une tiédeur rarement offerte aux pauvres humains, avec la visite passionnante des vieux châteaux, la journée eût pu être une de celles qui comptent, Mais Rolande avait boudé tout le temps, épiant les façons de son mari avec moi. ”
“ Une fois de plus, je m’étais aventuré dans ce chaos, fait de cimes et de gouffres, qu’est un cœur de femme. J’y découvrais de singulières ombres, sous les lumières éternelles !... Mais, après tout, le cœur de l’homme est-il différent ? Nous allâmes à la salle à manger, où, déjà depuis un instant, M. Variland nous attendait. Je constatai que sa grave personne se prêtait progressivement à une évolution en harmonie avec son cœur. Après avoir passé de la sévère redingote à la correcte jaquette, voilà-t-il pas maintenant qu’il adoptait le veston jeunet, avec le mouchoir au côté ! ”
“ Elle narra toute notre liaison, depuis le premier jour où je l’avais rencontrée chez les Chabrol ; et j’apprenais comment je l’avais séduite —source d’étonnement pour moi, car ce n’était ni par mon talent, ni par mon esprit, ni par ma beauté, ni par ma vigueur, mais par plusieurs petits détails insignifiants, comme d’avoir les mains soignées et de lui être apparu, un jour de dîner costumé, dans les atours d’un doge vénitien, évoquant pour elle les folies et peut-être les mêmes drames de la mascarade italienne. ”
“ Et je continue, en Georges que j’étais, et non point en Georgette que venait de me fabriquer Tornada. Seul à nouveau, dis-je, mon premier mouvement ne fut point, comme on pourrait le croire, de remuer des pensées profondes sur ma transformation, ni même de tâcher à concevoir l’avenir qu’elle me réservait dans mes rapports avec Rolande ; mais bien de me livrer tout de suite à une constatation purement esthétique. Je bondis hors de mon lit avec une vigueur surprenante pour un récent opéré et je gagnai le cabinet de toilette voisin, où Tornada avait reporté le miroir. ”
“ N’y a-t-il pas, dans notre liaison, assez d’éléments de tendresse pour que tu y satisfasses ton cœur, en attendant que Georges te rende à ton bonheur d’autrefois ? — Reviendra-t-il jamais ?... céda-t-elle. — Mais oui... tu le sais bien... il te l’écrit chaque fois. Ce n’est que patience à prendre... Mais, par pitié, en l’attendant, ne gâtons pas notre belle affection par de sottes rivalités de femmes !... Tu ne crois donc plus en moi ?... ”
“ Elle était pourtant bien jolie, mademoiselle Blanche Férette, et sa grâce et son charme lui donnaient un pouvoir qu’elle ne devait pas soupçonner pour poser aussi catégoriquement ce principe. Puis ce fut madame Savari, la belle cantatrice de l’Opéra-comique. Elle vanta sans réserve le bonheur d’être femme. Fleur splendide épanouie dans le calice d’une robe outrageusement décolletée, son regard, tandis qu’elle parlait, ne quittait pas le compositeur Rimerai, un jeune arrivé, aux yeux braisillants, dont elle était l’amie. ”
“ Ce jour-là, elle s’arrêta d’écrire, leva vers moi ses beaux yeux d’azur : — Il me dit qu’une femme vraiment éprise, comme il sait que le suis, doit à son amant lointain de ne jamais flirter. Que répondre à cela ? — Eh bien, la vérité. —- La vérité, c’est que je ne flirte avec personne. — Crois-tu, Rolande ?... Quand, avant-hier encore, je te surprenais, assise, dans le petit salon, tout contre Rimeral, en train de rire aux éclats, en lui contant je ne sais quelle histoire scandaleuse de théâtre ?... Tu ne te défendis même pas, quand il eut posé sa main sur la tienne !... ”
“ Pardon ! on en fait encore !... protesta une voix aiguë, à laquelle je tressaillis. C’était Lui. Il s’était cantonné sur la banquette centrale. Modestement, il savourait son succès, en promenant ses doigts dans les tortillons de sa barbe. Oui, son succès, puisque j’étais cette perfection de la nature, sortie sublime de son scalpel et de ses pratiques. Le rapin, étonné de sa repartie, se retournait sur lui, prêt à riposter vertement, lorsque Tornada nous aperçut et bondit vers nous, chapeau bas. Puis il baisa la main de Rolande et la mienne. ”
“ Libre, je continuais à demeurer son esclave, dans ces fonctions essentielles où l’homme prétend le plus garder sa volonté. À nouveau, je pensai tout révéler à Rolande pour lui demander de prendre mon parti, m’en faire une alliée, et me dresser avec elle contre les embûches qui allaient être tendues à notre amour. Mais la singularité de ma situation menaçait tout d’abord de me faire passer pour fou à ses yeux ; jamais elle ne croirait à la transmutation d’un homme en femme ”
“ Pour l’instant, je téléphone au docteur. Quand il se fut éloigné, ce fut à la baronne de me dire ses condoléances, avec des modulations dans la basse profonde, tristes, tristes... — Ainsi donc, ma jolie, notre amie est souffrante et je n’étais pas là pour aider à la soigner ! — Qu’eussiez-vous fait d’autre, chère madame ? — Appelez-moi Nirvâne... insista-t-elle, en me pressant la main. Ce que j’eusse fait ? Mais je ne sais pas, moi. J’aurais apporté mon cœur de femme. Les femmes ont toujours un cœur compatissant ; tandis que les hommes, ah ! parlons-en, des hommes ! ”
“ Je quittai la clinique sans revoir le professeur Tornada, sans rencontrer non plus âme qui vive. Tout l’établissement semblait désert. Je retrouvai facilement ma route à travers le parc, j’atteignis la petite porte qui s’ouvrit automatiquement devant moi, je sortis, je longeai à nouveau l’importante façade. J’étais sur le boulevard qui borde Auteuil. Ah ! cette première reprise avec la vie extérieure ! ... La nature ne souriait pourtant guère. ”
“ Je me trouvais quelque temps plus tard, femme, dans le salon où, homme, avait débuté mon extraordinaire aventure. J’étais assis tout à côté de Rolande. Notre amitié récente, sa protection, permettaient qu’elle me gardât la main dans les siennes. Il y avait autour de nous les mêmes personnes qu’au dîner précédent : un cercle de femmes, parmi lesquelles la douce madame Chabrol, la tonitruante baronne des Illeuls — celle-ci toujours en tenue masculine — et Mlle Férette, et la belle cantatrice Savari, jabotant oiseusement, tandis qu’au fumoir voisin les messieurs achevaient leur cigare. ”
“ En trois ans de mariage, non seulement il n’était pas parvenu à se faire tolérer, mais encore il avait émietté dans la torture morale ce pauvre cœur d’enfant qui ne demandait qu’un sourire pour être heureuse. Autoritaire, vindicatif, soupçonneux, sans une qualité compensatrice, il l’eut certainement conduite au suicide, m’avait-elle souvent raconté, si je n’étais intervenu. Chère Rolande ! toute ma raison de vivre... Je l’avais pour la première fois rencontrée chez des amis communs, les Chabrol, où, en septembre, son mari l’avait laissée pour aller suivre une chasse à courre ”
“ La foule qu’on y rencontre ces jours-là est la même qui assiste sans qualité aux grands enterrements, aux bals de l’Hôtel de Ville, aux exhibitions militaires, aux défilés des souverains : partout où la badauderie est gratuite. Elle vient pour voir. Encore plus pour se faire voir. Et Dieu sait ce qu’elle montre. C’était la réflexion qu’une fois de plus, avec Rolande, nous nous fîmes, en pénétrant, vers trois heures, sous la verrière immense. Nous avions comme cavaliers son mari et mon fiancé. ”
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