“ Suzanne l’écoutait tristement : Germaine avait raison, leur sœur était romanesque. À elle, que dix années de ménage avaient instruite, le mariage semblait plutôt la période des rêves brisés, tournant court ; le moment où toutes les réalités de la vie se montrent, dures et palpables, s’imposent, inexorables. C’est un bel idéal, en effet, deux êtres se fondant en un seul et se complétant l’un l’autre. Malheureusement, les plus convaincus s’aperçoivent bien vite de l’impossibilité de ce rêve. La nature est là, qui a fait deux êtres complets, distincts, dissemblables, et que rien ne peut unir. ”
Résumé
“Vénale”, est une œuvre de Camille Pert. Des thèmes tels que Suzanne, Germaine ou Yvonne y sont abordés.
Citations de Vénale (Camille Pert)
“ Porterait-elle le deuil de l’honneur de sa sœur, tandis que l’adultère, la pensée à mille lieues, se renversait sur sa chaise, la poitrine gonflée de rires, dans un accès de gaieté, amicalement coquette pour le mari et pour l’amant, s’amusant d’un jeu d’enfant sans remords et sans ressouvenirs. Quel rôle jouait-il, le mari ? Crédule ou indulgent ? Les deux certainement. Sûr de sa femme, dans sa fatuité d’homme, n’imaginant pas qu’il puisse être de ceux que l’on trompe ; fermant les yeux sur les folies mondaines de Germaine, sur sa vie sans règle et ses gaspillages. ”
“ Germaine, vaincue, pleurait silencieusement, un bras replié sur la figure, tous les souvenirs d’honnêteté stricte de son enfance s’emparant d’elle pour l’accabler. Après avoir respiré, Suzanne reprit, transfigurée, belle de toute son indignation : — Tu me dis que tu ne voulais rien connaître de ton amant ?... C’est une dernière lâcheté de ta part... un calcul odieux... Ah ! je te comprends ! de cette façon, tu te débarrassais facilement, et du monde, et de l’amant !... En effet, ceux qui aiment, le monde les surprend bien vite... des regards qui se cherchent... ”
“ L’image éperdue d’Yvonne revint devant les yeux de Suzanne. Robert avait raison ; elle l’épouserait quand même, leurrée et entraînée d’amour, quitte à pleurer, plus tard, toutes les larmes de son corps ! attachement de cœur et des sens où ses vingt-deux ans la jetaient sans défense et sans réflexion possible. Alors, il valait encore mieux se taire, ne pas jeter une désunion, un reproche, une crainte irréparable dans ce mariage que l’on ne pouvait empêcher. Elle continua tout haut sa pensée : — Pauvre Yvonne ! encore une qui aura plus de peines que de joies dans la vie ! ”
“ Très longtemps, Suzanne resta là, abîmée. Une sorte de bonheur ému la remplissait. Dans sa pensée, cette morte se confondait avec sa sœur, et elle reconnaissait avec soulagement que la honte n’était pas ce qu’elle avait imaginé. Elle voyait que personne n’avait insulté, même en pensée, sa sœur, pendant le court espace de temps où elle avait été exposée là, à cette même place. Comme cette femme inconnue, elle avait paru illuminée de sa jeunesse et de sa beauté, les hommes les plus grossiers s’étaient pressés devant elle en silence et respectueux. ”
“ Vers trois heures de l’après-midi, elle n’avait pas reparu, Suzanne et Germaine étaient seules dans le petit salon. Assise près de la fenêtre, Germaine avait déployé une étoffe lamée d’or qu’elle brodait de soies aux couleurs tendres. Elle avait le goût du travail à l’aiguille, avec des étoffes très jolies, des soies douces au toucher et aux yeux, des ors brillants et riches. Avec le sens naturel de l’union des couleurs, elle produisait sans modèle, sans réflexion même, des chefs-d’œuvre dans lesquels ses doigts d’une délicatesse rare se complaisaient. ”
“ Sincèrement, Germaine s’était donné beaucoup de peine pour la marier ; il ne tenait qu’à la jeune fille de la suivre partout et toutes les distractions de sa sœur, elle les partageait. Mais, c’était précisément ces sorties perpétuelles, cette vie en l’air, ce galop continuel qui irritaient Yvonne. Cet effort constant pour le monde lui pesait comme une chaîne de fer. L’année précédente, elle n’avait rien voulu dire à Suzanne ; à quoi bon la chagriner ? Maintenant qu’elle se mariait, que cela allait finir, elle éprouvait un grand soulagement à tout révéler. ”
“ Suzanne écoutait, vaguement remuée par la voix chaude, l’accent sincère de Robert. Elle regardait machinalement la vitre couverte de vapeur qui les enfermait, invisibles, dans la voiture qui roulait, au trot du cheval. Un tête-à-tête dans un lieu isolé, avec un homme jeune, trouble toujours une femme quand, pour obtenir quelque chose, il l’enveloppe de la caresse de sa voix, et de son geste, même chaste. Si les sens dominent chez la femme, cette émotion la jette brusquement dans les bras de l’homme, sans que, une heure auparavant, elle eût pu le prévoir. ”
“ Dans un élan de tendresse émue, il jurait mentalement de se consacrer entièrement au bonheur de cette créature chaste et dévouée, tout en gardant, au fond, un sourire de la facilité de la tromperie avec elle, et la sûreté que, quoi qu’il fît, elle ne se refuserait jamais la joie du pardon. Quand Suzanne quitta le salon, elle entra résolument dans la chambre de Germaine. Puisque le mariage était inévitable, il fallait empêcher à tout prix que les fantaisies de Mme Watrin ne vinssent le troubler ; par peur ou par persuasion, il fallait la réduire à un état inoffensif. ”
“ Le dîner parut long. Baby Jean était chez des amis, Georges s’était excusé, et, Germaine abattue, n’eut pas même un sourire à l’explication embrouillée qu’il crut devoir donner de son absence, devant Suzanne. Ensuite, dans le fumoir, la soirée commença, accablante, coupée par la banalité de quelques phrases jetées, de loin en loin avec effort, par les femmes absorbées. On avait servi le café ; personne n’y touchait. L’âcre senteur qui montait des tasses froidissantes se mêlait au parfum fade se dégageant des tentures d’orient chauffées par les vapeurs lourdes du calorifère. ”
“ Germaine valsait comme il plaît aux hommes, on la sentait tout entière sans qu’une réalité pénible en détruisît le charme, elle s’abandonnait sans être lourde. Tout son art était de suivre, attentive et docile, les mouvements de l’homme qui l’étreignait. Elle dansait, le bras appuyé sur l’épaule de Robert, sa poitrine nue le frôlant ; et, au-dessus de ses pieds dont la pointe légère se posait à peine à terre, ses jambes se dessinaient au travers de la jupe envolée, s’enlaçant à celles du jeune homme. Alors, Suzanne regarda Yvonne assise auprès d’elle. ”
“ Tout de suite, dans la petite pièce très simple, avec des meubles en acajou et des rideaux de Perse claire, Suzanne aperçut un homme couché sur le lit, la tête renversée raide sur l’oreiller : c’était le corps de Paul Esterat. Une crispation de douleur était restée sur sa face exsangue aux traits réguliers et fins ; une cravate de mousseline cachait mal le trou béant et violet de la gorge, les déchirures sanguinolentes des chairs, montant jusqu’au menton. Mme Esterat s’assit près du lit et attirant une des mains pâles du mort dans les siennes, elle dit d’une voix brisée : — Voilà mon fils. ”
“ Yvonne fit un effort et laissa échapper de ses lèvres tremblantes : — Robert. — Robert ? est-il ici ? — Il est allé rue Taitbout, au bureau de Georges. — Ah ! c’est vrai, Georges ! murmura Suzanne. Et, accablée, elle se laissa tomber sur un fauteuil, évitant les yeux de sa sœur pour ne pas augmenter leur émotion, le cœur amolli, se reportant à l’intérieur désolé d’où elle arrivait et se figurant la stupeur du mari à la révélation incroyable que Robert avait dû se charger de lui faire. ”
“ Suzanne écoutait stupéfaite. Vivant en province où sa sœur ne venait qu’avec horreur ; elle-même retenue par ses enfants et son mari, depuis son mariage, elle ignorait tout de Germaine. Les courts séjours de l’une chez l’autre et les lettres banales qu’elles échangeaient ne pouvaient en rien révéler les secrets de leurs ménages. Tout à coup elle devinait des abîmes dont rien ne lui avait donné l’idée ; la vie des autres, de loin, paraissant toujours unie et heureuse. ”
“ Aux êtres vivant ensemble et changeant ensemble, les modifications des années sont insensibles. À ceux qui, séparés, se représentant l’absent avec les anciennes impressions, sont réunis un jour, le coup est brutal, l’affection reste hésitante, ne reconnaissant plus celui que l’on aimait jadis, et qui choque maintenant, par toutes les habitudes et les sentiments inconnus qu’il a pris. Suzanne aimait Germaine de confiance, de par la douce habitude de leur liaison d’enfance. ”
“ Germaine se lançait dans des broderies d’une fantaisie singulière mariant les teintes avec audace, tirant des effets sensuels des velours épais et des peluches miroitantes aux nuances indécises et frissonnantes. Avec un regret, Suzanne se rappelait un projet caressé au commencement de son mariage : tout un meuble de salon en vieux point Louis XIII, dont les dessins décoratifs et larges plaisaient à son esprit correct. Mais, le temps et l’argent lui avaient manqué pour réaliser ce désir, que sa raison bourgeoise avait bien vite relégué dans les nombreuses choses impossibles ”
“ « ROBERT CHAMPANEL. » Suzanne rêvait. Lassée, écœurée de la scène de la journée, il lui prenait une lâcheté devant une nouvelle explication. Accepterait-elle ce rendez-vous ? — Rien que ce mot lui répugnait, évoquant en elle mille idées honteuses. Tout ce qui était louche, mensonger, lui paraissait odieux. D’ailleurs, que lui dirait-il ? Son amour pour Yvonne pouvait être réel ; il l’était certainement, mais changerait-il ce qui était ? Effacerait-il l’odieux de la situation ? Il avait été l’amant de Germaine, il ne devait pas entrer le front haut dans la famille. ”
“ Croyez-moi, je connais Yvonne, elle sera profondément malheureuse si elle n’est pas tout pour vous. Ces distinctions que vous m’avez faites tout à l’heure et qui m’indignent, moi qui ne suis plus jeune et qui suis brisée par la vie, pensez-vous qu’elle puisse les accepter ? Elle n’a que des doutes, et déjà, elle se désespère. Si vous ne pouvez vous donner à elle tout entier, comme elle se donne tout entière, ne craignez aucun éclat... brisons ce mariage... tout vaudra mieux que la vie qui vous serait faite à tous les deux ! ”
“ Puis, des femmes dont la jeunesse disparaissait, se faisaient conduire dans la salle à manger, sous le prétexte d’une glace à prendre, un bonbon à manger, revenant lentement à leurs places, pendant que l’on jouait une valse, avec l’espoir d’une invitation tardive que leurs yeux languissants quêtaient. Germaine dansait tout le temps. Souple et légère, elle s’alanguissait dans les bras de tous les hommes, les enlaçant de ses membres, et, ayant pour tous, le sourire pâmé de la femme que la valse, l’étreinte de bras d’hommes grise comme une possession. ”
“ Peu à peu, le silence de Mme Leydet gagna Robert. Alors que ce qui les préoccupait était résolu heureusement, un trouble lui venait de se trouver seul si près d’elle, avec l’intimité de leurs corps se frôlant dans l’étroitesse de la voiture. Pour la première fois, il remarquait la grande ressemblance de Suzanne avec Germaine. Malgré lui, ses yeux s’attachaient, avec un souvenir sensuel, à la blancheur du cou et du menton de la jeune femme qui s’enfonçait dans la fourrure du manteau avec un geste familier à Germaine. ”
“ Il y a le plaisir de l’un qui paie la soumission de l’autre ; que se soit en argent, en position, en satisfactions de toute sorte, c’est toujours une monnaie. À côté de cette vérité, il n’y a rien de vrai. Sans doute, en public, on doit avoir l’air d’admettre les préjugés courants, mais, entre soi, à quoi bon ? Elle parla longtemps, et dans le flot de ses paroles, les quelques vérités que Suzanne y reconnaissait la déchiraient cruellement, lui mettant au cœur une tristesse, et la vie lui paraissait très lourde, l’avenir très sombre. ”
“ Très froid, Robert avait écouté jusqu’au bout la tirade de Suzanne, qui parlait avec véhémence, sortant de son calme habituel, disant tout franchement, une fois dans sa vie. — Chère madame, permettez-moi de vous dire que vous exagérez. — Je ne veux pas dire comme une femme, puisque ce mot a l’air de vous blesser ; — je vous ai avoué qu’entraîné par des mobiles faciles à comprendre, j’ai eu un moment de faiblesse que je me reproche et qui me mettra en garde pour l’avenir. Une femme vraiment femme n’est pas inexorable. ”
“ Suzanne songeait au voyage et à l’installation matérielle de son petit neveu chez elle, très absorbée. Seule, Yvonne restait triste, perdue dans une songerie, ses yeux se fixant longtemps sur Robert avec une indécision. L’image de Germaine lui était toujours présente, non comme une sœur regrettée et plainte malgré ses fautes ; mais comme une rivale qui, même en mourant lui laissait une cuisante blessure, un empoisonnement lent de son amour. ”
“ Quoi ? demanda Suzanne, la voix brève. Être le mari d’Yvonne après avoir été l’amant de sa sœur ? Germaine baissa la tête en silence ; et, tandis qu’elle se pelotonnait dans un fauteuil, l’émotion épuisée, l’esprit déjà ailleurs, brisée de la dépense nerveuse qu’elle avait faite et des larmes qui n’étaient pas accoutumées à tomber de ses yeux ; Suzanne cherchait, inhabile, à construire un mensonge plausible. ”
“ Le bras nu de Germaine pressait nerveusement l’épaule de Robert, et les frisures de son front étaient sous la bouche du jeune homme ; les dentelles froissées de son corsage quittaient sa peau moite. À cette vision qui se perdit bientôt, Suzanne jeta un coup d’œil inquiet au mari. Mais il dit seulement, très tranquille : — Germaine est décidément une de celles qui valsent le mieux... On voit tout de suite qu’une femme est légère à la façon dont ses pieds touchent le sol... Si ses talons l’effleurent, c’est fini. Puis, avec un sourire aimable, il reprit la taille de Suzanne. ”
“ Et, à voix demi-haute, s’assurant de temps en temps du sommeil de Germaine, elle disait les dessous pénibles de cette existence brillante : la course continuelle après l’argent ; l’enfant, rejeté au plus loin de l’appartement, à la merci de l’Allemande ; le mari, toujours absent, absolument étranger dans son intérieur, vivant le jour dans ses bureaux de la rue Taitbout, le soir au cercle ou chez des maîtresses ; la femme se tuant et tuant sa sœur en peines et en démarches pour soutenir un luxe qu’elle ambitionnait toujours plus grand que ses ressources. ”
“ Évidemment, avec ses vingt-deux ans et son éducation parisienne, Yvonne n’était plus ignorante ; mais, Suzanne savait, par expérience, que la connaissance précise de l’acte du mariage, loin de préparer la jeune fille, double son émoi au moment décisif. Elle se rappelait le soir de son mariage : la souffrance du battement précipité de son cœur, lorsque son mari était entré dans la chambre où elle l’attendait, avec l’angoisse cruelle de ce qu’elle devrait subir et la répugnance, le dégoût jusqu’à la nausée de l’homme. ”
“ À ces révélations, une nouvelle angoisse serra Suzanne. Ce n’était donc pas assez des opprobres qu’elle connaissait déjà ! il y en avait d’autres ! d’autres abîmes de boue, et toujours elle en découvrirait ! Un autre amant ! encore un inconnu lié à leur malheur, à leur honte ! Un jeune peut-être, qu’on torturait ? Peut-être un vieux ? Et, dans une détresse, sa dernière fermeté l’abandonnant, elle fondit en larmes derrière ses mains serrées, comprimant son visage bouleversé. ”
“ Alors, tandis que Georges jouait une valse, avec un sourire approbatif à la beauté de sa femme, Robert s’avança très vite, sans y réfléchir ; et, enlaçant Germaine, ils commencèrent à valser. Georges jouait bien, en musicien né qui, toute sa vie, malgré les occupations, les travaux, les soucis, avait gardé le culte de la musique. Sous ses doigts, la valse d’un motif vague avait un rythme puissant, presque sauvage, qu’un habile seul en musique sait donner. ”
“ Cependant, l’heure de s’apprêter était venue et Suzanne laissa Germaine dans la grande pièce aux hautes glaces où la femme de chambre avait allumé de nombreuses bougies. La robe que la jeune femme porterait tout à l’heure habillait le mannequin : une merveille ; une jupe d’étoffe superbe bleu pâle, brochée de fleurs roses, avec des draperies molles de crêpe rose se mêlant à des écharpes de point d’Alençon. Sur la grande table, les jupons aux hautes dentelles, la chemise, le corset de satin rose, bas et souple pour danser, les bas et les souliers roses s’étalaient rangés par ordre. ”
“ VII À quelques jours de là, le huit février, vers sept heures du matin, Suzanne fut réveillée par la femme de chambre de Germaine qui entrait dans sa chambre. Tout de suite, l’air mystérieux de cette fille l’inquiéta. — Qu’y a-t-il, Pauline ? demanda-t-elle, anxieuse. C’était une grande fille mince, très blanche, avec des cheveux bruns et la mise correcte d’une institutrice. Elle hésita un instant, vraiment émue : — Mon Dieu, madame, il y a quelque chose que je ne sais comment vous dire... et pourtant, c’est à vous que j’aime le mieux m’adresser... ”
