“ Les yeux pleins de détresse de Suzanne s’attachèrent aux prunelles de la jeune femme tout enflammée de fière révolte. — Je l’aime tant, balbutia-t-elle, je n’ai que lui au monde !... Madame Féraud eut un geste. — Ah ! oui, voilà, murmura-t-elle, plutôt pour elle-même. Voilà cet esclavage de l’épouse, de l’amante, que la maternité n’a pas libérée rejetée dans un autre esclavage, au moins plus logique. Suzanne l’avait entendue. — Oui, c’est vrai, reconnut-elle. J’aime Robert avec toute l’ardeur, tout le dévouement et l’abnégation que j’aurais pour un enfant... ”
Résumé
Camille Pert, dans L’Autel (1921), explore avec acuité les tensions entre amour, maternité et souffrance à travers les destins de Suzanne et Robert, artistes en quête de sens dans un monde déshumanisé. Les thèmes de l’angoisse existentielle, de l’abnégation féminine et des conflits émotionnels entre passion et devoir structurent cette œuvre, marquée par des dialogues percutants et une prose poétique.
Les personnages, tels que Mady ou Castély, incarnent des enjeux sociaux et artistiques, tandis que les citations révèlent une réflexion sur l’illusion de la victoire et la fragilité humaine. Publié à l’aube du XXe siècle, le roman s’inscrit dans une lignée littéraire qui mêle réalisme psychologique et critique sociale.
Citations de L’Autel (Camille Pert)
“ Julien protesta. — Elle ne pourra pas ?... et pour quelle raison ?... — Pour mille raisons ! — Suzanne adore Robert... Lui, il a pour elle cet amour égoïste des hommes à qui il faut trouver à toute heure, à tout moment, l’amour, la pensée, le corps et le cœur de leur femme. Jusqu’à ces temps derniers, il l’a aimée uniquement, parce qu’en elle il n’y avait pas une parcelle qui ne fût à lui, que pas une de ses pensées n’était distraite de lui... Du jour où la souffrance l’a vaincue, lui a créé une personnalité, ils se sont détachés. ”
“ Robert continuait avec volubilité : — Parlons de nous !... de tous ceux qui, obligés à un décor, à un mensonge de luxe perpétuel, sont cent fois plus dénués, plus misérables que le dernier des prolétaires !... Parlons de toi, de tous ceux qui nous approchent... de nous deux... Suzanne et moi... pour qui l’enfant, en ce moment de notre vie, serait l’obstacle, la pierre qui fait trébucher quand l’abîme est tout autour de soi et que l’on ne se maintient sur l’étroite passerelle qui le traverse qu’à force d’équilibre, d’adresse et d’audace !... Un enfant !... Nous vois-tu un enfant ?... ”
“ La fièvre, la souffrance, et aussi l’indicible joie de la victoire, c’est nous, les interprètes, qui les supportons et les goûtons ! Où étiez-vous, je ne vous ai aperçu nulle part ? — Là-haut, dans la salle, caché, tout seul, paralysé, souffrant mille morts... Leurs mains nues s’étaient nouées, leurs doigts s’entrelaçaient, la tiédeur de ceux de Mady réchauffait peu à peu la glace de l’épiderme de Robert. Elle interrogea avec anxiété : — Pourtant, vous nous avez aimés ?... Nous avons bien réalisé votre rêve ? Il s’anima. — Oh ! Mady, vous avez été idéale, surhumaine !... ”
“ Droite, immobile, ses bras pendant le long d’elle, Mady le considérait avec une apparente froideur un peu méprisante que démentait l’imperceptible frémissement de ses narines. Non qu’à cet instant cette chair d’homme l’émût sensuellement ; mais elle devinait le vouloir du célèbre comédien de la séduire, et, quoi qu’elle en eût, elle était flattée. Jacques mettait à ses pieds mieux qu’un désir banal, mais l’enivrement de tous ses succès. Il semblait à l’artiste fougueuse qu’elle était, que de lui émanât l’indicible griserie des applaudissements frénétiques qu’il commandait à son gré. ”
“ Suzanne respirait ; elle était tiède : elle vivait, elle dormait. Alors, soulagé, Robert traîna un fauteuil près du lit avec précaution et s’assit doucement, les yeux attachés sur elle. À cet instant, tout ce qui n’était pas cette frêle créature avait versé pour lui dans un vague chaos... elle, sa souffrance, son martyre... elle, pauvre petite !... Ah ! il l’aimait aujourd’hui d’un amour incommensurable... où une pitié, un remords s’implantaient, grandissaient, venaient submerger les autres sentiments d’amour, d’admiration, de désir qui, naguère, se partageaient son cœur... — Suzanne ! ”
“ Madame Féraud poursuivit, sérieuse : — Marguerite pense à vous, est obsédée de vous... Et cela, c’est ma faute... C’est parce que, malgré moi, sans m’en apercevoir, j’ai trop parlé de vous... Votre ombre s’est glissée dans notre intérieur... Ma fille vous a vu au travers de moi, et son imagination de fillette nerveuse très tôt femme s’est enflammée... Elle vous adore et vous déteste passionnément. Tout ceci ne sera qu’un feu de paille... mais, si j’avais la coupable faiblesse de vous amener à notre foyer, la curiosité, la rancune s’en mêlant, cette passionnette deviendrait dangereuse... ”
“ Mais elle ne tarda pas à reprendre son sang-froid et elle le repoussa, échappa à son étreinte avec une douceur pleine de cette fermeté à laquelle on ne résiste pas. — Laissez-moi, Julien !... Encore une fois, il y a malentendu entre nous ! Une sensation pénible, un désappointement aigu s’épandirent en le jeune homme. — Henriette ! s’écria-t-il, soudain pâli par une colère et une douleur naissantes. Elle fit un geste de supplication. — Non !... Ne soyez pas violent et cruel ! Ne devenez pas cette brute méchante et vindicative qu’est l’homme croyant qu’une femme se joue de lui !... ”
“ Suzanne protesta, une émotion dans la voix : — Comment pouvez vous parler de la sorte, Henriette, vous qui avez été si cruellement éprouvée par cette vie qui nous déchire tous !... Vous, qui avez coudoyé tant de peines, de chagrins et de misères !... Ah ! si l’on n’avait pas le leurre, l’idéal irréel, menteur si l’on veut, mais si reposant, si doux... Mon Dieu, dans quel enfer serait on ?... Et, c’est injuste de dire que notre souffrance provient de nos fautes... la plupart du temps, ce sont les événements, ce sont les autres autour de nous qui nous entraînent, qui nous dominent !... ”
“ Brusquement, Robert eut conscience qu’en cette minute sa volonté seule décidait peut-être de la vie ou de la mort de cette enfant anéantie, livrée à eux — ou du moins de l’avenir de toute son existence. Son esprit faiblit et chancela. Il eût voulu tout rompre, tout arrêter. Un grand cri montait à ses lèvres : « Va-t’en !... laisse-la !... laisse-la vivre selon la nature... tout ceci est un crime inutile ; même détruite, la maternité est, et l’amour s’est enfui ; nous avons voulu esquiver ses souffrances, ses soucis, et nous en avons assumé d’autres ! » ”
“ Les yeux attachés sur le gros homme, Robert questionna : — Dois-je comprendre que l’héroïne est cette pauvre... ? Joseph-Pol hocha la tête affirmativement et acheva : — Madeleine Jaubert, oui, c’est elle, c’est sa figure qui s’est imposée à moi pour un drame... Mon Dieu, un drame que j’ai écrit d’une façon bizarre, comme si quelqu’un d’invisible en moi me l’eût dicté. Et quelque chose que je tiens à vous dire tout de suite, monsieur Castély, afin que rien d’équivoque ne se lève entre nous... Je n’ai jamais eu d’animosité contre votre personne, même aujourd’hui que Mady est morte... ”
“ Son bagage intellectuel se compose d’un lot de lieux communs, de rengaines sur les femmes, la société, la morale, qu’il débite d’un air plus ou moins entendu. Sa science physiologique se borne à la connaissance de quelques mystères sexuels guettés au seul point de vue de l’égrillardise et de la saleté... En réalité, il n’a pas en lui l’ombre d’un développement intellectuel personnel, une seule idée de conduite pratique ; il ignore tout de ses organes les plus essentiels ainsi que de ceux de la femme... Il est aussi incapable de diriger sa vie psychique que son existence physique... ”
“ Madame Féraud s’exaspéra : — Redites, mensonges, faussetés !... L’amour n’est que le besoin sensuel qu’éprouvent naturellement les êtres à certaine période de leur existence !... Mais, cette sensualité qui n’est qu’un accident, il est néfaste et absurde d’en prolonger la durée, d’en exaspérer l’intensité en l’habillant d’oripeaux sentimentaux !... Toute votre misère de cœur actuelle, ma pauvre Suzanne, vient de ce que vous et votre mari êtes persuadés, comme la plupart de nos contemporains, que l’amour tient avec justesse une part prépondérante dans la vie humaine... ”
“ Suzanne s’était relevée sur son lit ; ses yeux voyageaient sans but, les prunelles vitreuses, dépourvues de regard. Sa plainte montait plus haut. — Allons, il faut se réveiller ! s’écria Sacha. Et passant son bras sous l’aisselle de la jeune femme, elle la souleva complètement et l’assit dans le lit. Une clameur, des paroles précises jaillirent de la bouche de Suzanne : — Ah ! je souffre !... Sacha l’encouragea. — Ça va bientôt finir... Le plus rude est terminé pour vous... C’est à nous de peiner. Et s’adressant à Robert : — Tenez, soutenez-la jusqu’à ce que nous soyons prêts... ”
“ Ah ! combien devant ce calme immense l’on perçoit nettement la fragilité, le perpétuel trouble, la souffrance sans trêve de l’humanité !... Ce bonheur stupide, immuable, grandiose des choses, qui ne l’envierait ! Flattant doucement le cou de Robert avec ses doigts dégantés, Suzanne railla : — Tu voudrais être une pierre, de la mousse, un brin d’herbe ?... Eh bien ! quand même, tu n’échapperais pas à la loi universelle de souffrance et de destruction... Est-ce que l’herbe et la mousse ne meurent pas sous la gelée ?... Est-ce que le temps n’effrite pas la pierre ? ”
“ Instinctivement, Robert Castély glissa son bras sous celui de Suzanne et s’appuya, tandis que le coffre de chêne verni, apparent sous le drap mortuaire relevé, passait devant lui, pesant et sinistre sur les bras des porteurs. Une vision déchirante, atroce, le traversait, du corps frêle et livide étendu là... dans le cercueil qui l’avait frôlé... de ce corps, l’avant-veille si souple entre ses bras, cette nuit tragique où ils s’étaient aimés... Le sillon ouvert se refermait. Comme une meute suit la proie morte que les piqueurs emportent en la dérobant, l’on suivait le corps invisible ”
“ Ce qu’ils admiraient ardemment en eux, c’était l’auteur et l’artiste. Avec un pareil délire, une pareille angoisse, ils se disaient que la fusion de leurs dons pouvait les hausser aux sommets de la gloire et de la fortune, et que, peut-être, faute de l’occasion, jamais ni l’un ni l’autre n’arriverait au public, ne franchirait ce seuil de l’art vers lequel tant se ruent ; qu’ils ne parviendraient point à fendre la multitude encombrante, avide comme eux, et moins légitimement qu’eux. — Alors, quoi, Mady ? ”
“ Mais Valentine venait à lui, pleine d’entrain et de bonne grâce, attirant l’attention des autres voyageurs par sa mise claire, la richesse de l’étole de plumes champagne qui l’enveloppait, par l’allure exagérément « bonne faiseuse » de son chapeau fleuri, par sa haute taille et sa voix, pas précisément éclatante ni perçante, mais singulièrement sonore. — Hein ! on s’embrasse comme dans la bonne province ? s’écria-t-elle avec une gaieté qui voulait être entraînante. Et, avant que Robert eut eu le temps d’esquiver ou même de prévoir son geste, elle avait déposé deux gros baisers sur ses joues. ”
“ Guy de Vriane las, pâli, se renversait sur sa chaise, laissant la parole aux premiers rôles, Lombez et Mady, qui se redressaient de chaque côté du gros poète, le chambraient, le poussaient dans ses derniers retranchements, le visage du directeur tiré en une grimace de macaque entêté ; celui de Madeleine, durci par une étrange volonté de domination, en même temps que, quelquefois, ses yeux se chargeaient d’une séduction, d’un charme ensorceleur. Enfin, Joseph-Pol La Boustière eut un geste de défaite, accompagné d’un sourire ravi et d’un long regard attendri sur Mady. ”
“ À ce moment, Julien Dolle était déjà parti, courant lui aussi vers une fortune chèrement acquise par le froissement, l’émiettement implacable de tout ce qu’il y avait de sentiments de dignité en lui. Madame Galletier, Maud et Matilda avaient gagné la véranda, sous laquelle, à l’ombre du grand store rose, elles buvaient des sodas en face de l’immensité calme de la mer bleue. Soucieux de ne point attirer l’attention du cénacle des trois amies, Robert gagna l’antichambre sur la pointe du pied, où il guetta le retour de Madame de Mamers. ”
“ L’amant sincère, l’artiste convaincu étaient morts en lui. Avec une angoisse exaspérée, il constatait chaque jour le vide croissant de son âme et de son cœur... Aussi, entre Suzanne et Mady, entre ce frêle fantôme de femme encore debout, non loin du cercueil où reposait l’autre corps inerte, le désespoir de l’homme et sa révolte étaient-ils réels, profonds — immenses, car il pleurait sur lui-même. ”
“ À la suite de la première hémorragie qui a failli emporter Suzanne, vous savez qu’elle en a eu plus de dix autres... moins graves, il est vrai, mais dénotant néanmoins que tout est déséquilibré en elle... Et actuellement, elle est sous l’empire tyrannique d’un malaise latent qui maintient un trouble perpétuel dans son esprit. Ce n’est plus la femme de jadis. Elle vit dans une perpétuelle exacerbation mentale causée par l’irritation de ses organes intimes, qui la livre sans défense à des émotions exagérées, soit dans le plaisir, soit dans la douleur. ”
“ Robert reprenait son idée fixe. — Non, le droit de la vie appartient aux parents tant que l’enfant n’est qu’une promesse... et cela non pas uniquement dans l’intérêt personnel de ceux-ci, mais dans celui de l’enfant lui-même... C’est préjugé, pusillanimité, que d’hésiter à user de ce droit de légitime défense contre les surprises de la vie... Suzanne se levait, dans un geste de fuite vers sa chambre, pour dérober aux deux hommes l’émoi irrésistible qui s’emparait d’elle, il la retint, son bras l’enlaçant, tendre et impérieux : — Pourquoi t’en vas-tu ? ”
“ Quand la lampe fut allumée dans le petit salon, Robert eut une exclamation involontaire en apercevant le visage de Mady défiguré par l’émotion, les larmes et le fard à demi enlevé. — Oh ! regardez-vous !... Les yeux de Madeleine se portèrent vivement sur une glace. Et son instinct de femme, malgré son désarroi et son déchirement lui rappela qu’il lui fallait absolument réparer son désordre, se montrer encore une fois séduisante : qu’à la vérité, on ne touche l’homme ni par le raisonnement, ni par le cœur, mais par les sens. ”
“ À cette époque, Julien Dolle et Robert Castély étaient les seuls hôtes masculins de la villa, et pas plus de trois femmes occupaient les vastes appartements que madame Galletier mettait à la disposition de ses amies. Le café était servi, accompagné d’une infinité de liqueurs et de mélanges extraordinaires ; le domestique avait déposé sur la table de nacre des boîtes de cigares et des coupes de cigarettes. Des gerbes de grosses roses roses encore belles, mais datant de la veille, mettaient une odeur de chair meurtrie dans la pièce, que des stores baissés préservaient des souffles du dehors. ”
“ Alors, Robert fit un geste d’impatience et renonça à toute apologie. — Après tout, je m’en fiche ! pensa-t-il, envahi par une lourde sensation d’ennui qui englobait jusqu’à Mady. Avec une amertume, avec une sorte de nausée, il se demandait ce qu’il faisait dans cette chambre, chez cette femme, auprès d’un homme qui était ou serait l’amant de cette fille, qui la considérait déjà comme chose promise, achetée — et qu’il n’était même pas intéressant de tromper, car c’était aisé de voir qu’il avait l’immense lâcheté de ceux qui aiment vraiment. ”
“ Je passe un instant chez Mady. Peut-être y a-t-il du nouveau. — Ah ! si ma pièce pouvait être jouée, ne fût-ce que pendant huit jours, n’importe où, n’importe par qui !... Suzanne s’affaissa dans son coin, un pli de découragement à la lèvre, une lueur de détresse en ses pâles yeux bleus. — Ah, tu me laisses ?... L’on arrêtait. « Clichy ! » Ils sautèrent sur le trottoir et suivirent machinalement la foule au même pas de hâte. En haut, sur la place, le froid les ressaisit. — Rentre vite, conseilla Robert affectueusement. ”
“ Il oubliait toutes les pénibles sujétions, les anxiétés et les rancœurs du passé ; il s’affranchissait avec insouciance des obligations, des servitudes du présent ; il s’élançait dans le soleil du succès artistique qui voile de son halo éblouissant les pires taches, les plus nauséabondes boues des entours. La voix glaciale de Suzanne le rappela à la réalité, à son écœurant esclavage. — N’oublie pas que tu dois aller chez madame de Mamers avant le déjeuner, Robert. ”
“ Madeleine est mariée à un homme qui l’aime profondément, qui a pour elle tous les dévouements, toutes les délicatesses qui souffre cruellement de sa froideur. Jean, va se marier à une jeune fille, un cœur exquis, subjugué par lui, qui l’adore ainsi qu’un dieu. Et Madeleine et Jean sont attirés l’un vers l’autre, tout en sachant leur incapacité d’aimer, en déplorant amèrement que cette ombre de passion ne puisse jamais atteindre la simple grandeur de ceux qu’ils font souffrir, un peu par indifférence, un peu par curiosité, beaucoup par rancune de ne pouvoir les égaler. ”
“ Robert s’éloigna rapidement, avec une hâte de se retrouver près de Mady. Puis, avant qu’il fût rendu à la loge de la jeune femme, un revirement complet se fit en lui. Il se sentit tout à coup seul, intrus, abandonné, auprès d’étrangers, chacun préoccupé de son unique intérêt personnel et prêt à marcher insolemment, implacablement sur le sien à lui. — Ma pauvre petite Suzanne, pourquoi n’es-tu pas avec moi ! pensa-t-il tout à coup, en un ardent besoin de se blottir contre une sympathie réelle, un amour sans bornes, un dévouement éprouvé. ”
“ Le fou, le bourreau, c’est celui qui met au monde par routine, inadvertance et égoïsme, un être voué fatalement à la misère, aux privations, aux angoisses !... — Dans le peuple... commença le docteur. Mais Robert l’interrompit avec une violence qui provenait de son âcre douleur d’avoir à briser, à torturer cette chère créature muette, immobilisée en face de lui ainsi que de sa sourde colère à la sentir, pour la première fois depuis un an qu’ils étaient mariés, résistante à sa volonté, raidie dans une terreur physique de l’acte qu’on lui suggérait, et un effroi moral de mal faire. ”
“ Madame Féraud secoua la tête. — Tout cela, ce sont des paroles inutiles, du rêve, dit-elle doucement. Ni moi ni vous ne pourrions, une fois mariés, maintenir notre affection dans les bornes que vous indiquez... Mon ami — le seul ami que j’aie eu dans ma vie — je vous le dis, je ne serai jamais votre femme, et vous devez bien comprendre que ceci est irrévocable. — Je crois que ceux qui ont des enfants ne doivent pas se remarier. Le remariage d’un père est un désastre pour ses enfants, celui d’une mère est un crime envers eux. ”
“ Pas durant les premières heures, mais vers minuit, quand la dilatation commencera vraiment... — Mon Dieu, mon Dieu ! balbutia Robert, démoralisé. L’irritation de Julien Dolle se fit jour brusquement. — Mon pauvre vieux, jamais je ne vous aurais cru si lâches que cela, toi et ta femme !... Elle souffrira !... Souffrira-t-elle ? Tu n’as que cela à la bouche !... Évidemment, elle souffrira un peu !... Est-ce qu’elle n’aurait pas autrement souffert pour accoucher !... Que diable, quand on a si peur pour sa peau, on se gare, et l’on ne fait pas d’enfant !... ”
“ Valentine et Viviane revinrent près du jeune homme et cessèrent leurs confidences. — Vous avez lu ? demanda mademoiselle Léoni. — Parfaitement, répondit Castély, plein d’assurance. L’actrice résuma pour madame de Mamers : — C’est l’histoire d’une femme jeune et belle qui a épousé un vieillard et qui, à force de supplications et de menaces, a fini par faire empoisonner son mari par un amant à qui elle promet de devenir sa femme dès qu’elle sera libre. Puis, elle rencontre un certain Marco, un homme du peuple, une brute, mais un être superbe pour lequel elle se prend d’une folle passion. ”
“ Et, encore, ses griseries, en imaginant sa vie à venir, liée à celle de l’auteur dramatique... leurs baisers, et, mieux encore, leurs succès, étroitement unis... leur montée ensemble vers la gloire, vers l’éclatante lumière !... Soudain, devant la vision de tout ce qui s’enfuyait d’elle, tout son courage, toutes ses forces fondirent ; elle ne se sentit plus qu’un pauvre être faible, abandonné, sans défense, incapable de lutter ; elle poussa un cri de détresse : — Robert !... Que vais-je devenir ?... À son tour, il frissonna, déconcerté, songeant à elle pour la première fois. ”
“ Tous deux, l’un pour l’autre, étaient plus et mieux qu’elle et lui. Ils étaient, adorablement personnifiés, tous leurs rêves anxieux et radieux ; ils étaient, sous le leurre brutal de la sensualité, la célébrité, la fortune, les âpres jouissances intellectuelles et les joies suaves de l’imagination... ils étaient l’illusion suprême de leurs deux âmes d’artistes, suprêmement tendues et vibrantes. Et, ce fut dans les bras de Mady, sur son sein palpitant de grandes ondes voluptueuses que Robert connut, enfin, l’immense joie de la victoire remportée là-bas sur la foule... ”
“ Si je veux l’amour, la passion, les bonheurs des sens auprès d’une femme qui m’aime comme je l’aime !... Henriette riposta courageusement : — Eh bien, cherchez une femme qui n’ait pas de devoirs, ou qui n’ait pas conscience de ceux qu’elle devrait remplir ! Il s’affaissa subitement à ses genoux, l’enlaçant avec passion : — C’est vous que j’aime, que je désire uniquement, Henriette !... Elle se dégagea encore une fois : — Vous m’oublierez aisément, fit-elle avec un rien d’amertume... Vous n’êtes pas homme à vous éterniser en des chagrins d’amour. Il se redressa, d’un geste souple. ”
