“ Elle s’inclina, et d’un ton de confidence : — Écoute ma confession, Lucie, tu la rediras si tu veux, je n’ai pas à en rougir et peut-être en profiteras-tu. Un jour, j’ai aimé, moi aussi ; l’homme était jeune, d’intelligence brillante, de cœur solide. Il était libre, moi, je ne l’étais pas... J’ai bien pleuré, j’ai cru que j’en mourrais... Émue, Mme Chalmin baissa les yeux, tandis que l’autre continuait de sa voix grave dont les notes tremblaient : — C’est pourquoi je te pardonne, mon enfant. La lutte d’amour est rude à soutenir, la tentation difficile à repousser. ”
Résumé
"Une femme", de Maurice Leblanc, explore les tensions morales et affectives d'une épouse, Lucie, confrontée à l'adultère, à l'amour et aux attentes sociales. À travers ses relations avec Chalmin, Robert et Mme Bouju-Gavart, l'œuvre dévoile les luttes intérieures d'une femme oscillant entre devoirs familiaux et désirs contrariés.
Les thèmes de la tentation, de la rédemption et de la dualité des sentiments structurent cette réflexion sur les enjeux de la vie conjugale. Le texte, marqué par des dialogues percutants, met en lumière la complexité des choix humains.
Citations de Une femme (Maurice Leblanc)
“ Mme Bouju-Gavart la berçait entre ses bras, la dorlotait, essuyait ses yeux et ses joues, et, toujours douce et maternelle : — Console-toi, ma fille, toute peine s’efface, tu peux réparer ta faute et l’oublier en ne la commettant plus. Si tu as souillé ton âme, ton cœur est resté bon. J’espère en lui. Sois sage, sois digne. Aime ton mari, il le mérite. Aime ton fils, tu le lui dois. Avant d’être femme, tu es l’épouse, surtout tu es la mère. Dans l’âme de Lucie descendait la paix bienfaisante de ces paroles. ”
“ Ce n’est pas si facile que l’on croit... Le souvenir de Lemercier la traversa. Ils continuaient régulièrement leurs promenades parallèles et se saluaient avec un sourire affable. Mais les choses en restaient là, soit qu’il n’osât l’aborder, soit qu’il craignit une rebuffade. Souvent Lucie s’en était irritée. Aujourd’hui, cette froideur la désola. Elle souhaita qu’il fût près d’elle. Et elle sentit que si son vœu se réalisait, elle en concevrait une grande joie. Cette certitude jeta une lueur soudaine sur ses pensées. « Je l’aime peut-être ! » murmura-t-elle. ”
“ Apitoyée, Mme Bouju-Gavart murmura : — Pauvre petite, ce qui t’a manqué, c’est un guide sûr, des conseils clairvoyants. Ta mère est trop loin de toi, ton mari est aveugle, le mien t’a corrompue. Et comme Lucie hochait la tête d’un air découragé, elle l’empoigna par le cou, et l’embrassant violemment : — Eh bien, c’est moi qui te dirigerai parmi les écueils de la vie. Obéis-moi. Remets entre mes mains ta destinée. Je te sauverai, ma fille, je serai ton refuge, ton soutien, celle qui t’indiquera la voie droite et te gardera des pièges des tentations. ”
“ Lucie, tais-toi ! ne me rends pas fou ! Elle se détira et baissa les paupières comme pour s’assoupir. Cette indifférence accrut sa douleur, et il haleta : — Eh bien ! non, parle, j’aime autant savoir. — Savoir quoi ? fit-elle. Il se glissa jusqu’à son oreille, incapable de formuler à haute voix cette accusation : — C’est ton amant, n’est-ce pas ? Quelque chose de plus fort qu’elle, l’ennui de mentir, le besoin d’un épanchement, ou plutôt un instinct mauvais, lui imposa sa réponse. ”
“ René les approuva. Certes ses aptitudes le destinaient au métier d’ingénieur, peut-être à la carrière des armes. Elle le vit, vêtu d’un uniforme brillant, que constellaient des décorations. Elle le vit fiancé, marié, possesseur d’une jolie femme qu’il aimerait et dont il serait aimé. Elle se vit, elle, dans le décor intime de sa famille, entre sa mère et son mari, entre son fils et les enfants de son fils. Et, en rêve, son incorruptible bonheur, le bonheur de son passé, le bonheur actuel, se prolongeait indéfiniment, l’accompagnait jusqu’à la vieillesse, jusqu’à la mort. ”
“ La gentillesse des premiers plut à Lucie, mais la splendeur des seconds l’enthousiasma. Que décider ? Elle eut des insomnies où la tortura cette hésitation. Sa vie désormais lui semblait fixée, à l’abri de toute vicissitude. Nul désastre ne l’atteindrait. Une pareille affection constituait une base suffisante à un bonheur solide. Elle vieillirait entre son mari et son amant, gardant son estime à l’un, son amour à l’autre. De quel œil paisible elle envisageait enfin l’avenir ! Sa confiance était telle qu’elle ne conçut aucune crainte quand M. de Sernaves lui annonça une absence momentanée. ”
“ Lucie copia ses modèles. Aussitôt réunies, elles se mettaient au travail. Ces messieurs s’attardaient volontiers en leur société, retenus par tout ce linge de femme et par le babillage de Mme Chalmin. Ce ne fut vraiment pas en vertu d’un plan que Lucie les accabla de ses coquetteries. Elles se déployaient naturellement, à son insu. L’exécution du mal, chez elle, précédait l’idée de ce mal. Et encore, cette idée, la concevait-elle toujours, même l’acte accompli ? Ses attaques étaient brutales. Elle s’adressait aux instincts, non au cerveau ni au cœur, — au mâle non à l’homme. ”
“ Elle remarqua ceci : deux hommes l’avaient abandonnée, M. de Sernaves et Pierre. Or, ils étaient précisément les seuls qu’elle eût aimés, les seuls pour qui elle eût négligé son fameux système de froideur. Ne pouvait-elle conclure à la duperie des sentiments affectueux ? L’amour existait, cela elle ne le niait pas, puisqu’elle avait aimé ; mais somme toute, celui qui aimait devenait inévitablement la proie de celui qui n’aimait pas. « L’amour, formulait-elle, est une erreur généreuse ». Cette façon de juger ne resta pas chez Lucie à l’état d’axiome. ”
“ Souvent elle rentrait, entourée d’une couverture de voyage, d’un simple drap, ou vêtue d’un de ses costumes à lui. Le pantalon étriqué moulait ses jambes. Son cou, nu, émergeait du veston. Ayant tiré d’une malle une robe de soirée défraîchie, elle l’échancra d’un coup de ciseaux, s’en habilla furtivement et, priant Henriette de jouer une valse, tendit le bras à M. Berchon. Son buste entier semblait surgir. Elle rayonnait d’une beauté puissante. Ils dansèrent. Aussitôt il s’aperçut, à sa taille qui ployait libre d’entraves, qu’elle n’avait point de corset. ”
“ Alors une rage la souleva. D’un mouvement brusque, elle défit le bouton de son corsage, écarta l’étoffe et, lui montrant sa poitrine, elle dit fièrement : — Guéri de cela ? Vous croyez ? Il poussa un cri d’extase et de détresse. Ses bras se tendirent vers l’adorable vision, comme pour l’étreindre et aussi s’en défendre, et il se mit à pleurer, ainsi qu’un enfant, des larmes tristes qui suivaient le creux de ses rides. René, cependant, recouvrait des forces. Le docteur prescrivit une promenade en voiture. Lucie choisit comme but la Forêt-Verte. ”
“ « C’est l’amie de Mme Berchon. » Si tu veux m’être agréable, tu couperas court à une intimité dont ta réputation pourrait souffrir. Lucie garda rancune à Robert de sa propre imprudence. Cela la vexait qu’il l’eût prise en faute et lui inspirait le désir d’actes analogues, qu’elle saurait, cette fois, mieux dissimuler. Le monde, lui, se laisserait duper moins aisément. Elle le redoutait déjà comme une sorte d’être vivant aux yeux innombrables. Il est sans cesse à l’affût. C’est un justicier inflexible qui condamne toujours ceux qu’il accuse lui-même. ”
“ On donna plusieurs grands dîners en leur honneur. Ils y allaient, selon la règle, en toilette de gala. Ces repas étaient interminables, la conversation bruyante, les plaisanteries et le menu toujours identiques. Puis ces messieurs fumaient, ces dames papotaient et s’endormaient au salon. On jouait une partie d’écarté, et l’on se séparait vers minuit. Lucie en revenait enthousiasmée. Elle avait de belles épaules que l’on citait déjà et que Chalmin, par vanité, lui permettait de découvrir à sa guise. Et ce lui fut une jouissance inattendue d’étaler sa chair à l’admiration de tous. ”
“ Refuse-toi à toute aventure avec ces gens-là, c’est un nid à potins, c’est là qu’ils sont engendrés, couvés, munis d’ailes et de plumes. Tous les petits du barreau, tous ces quémandeurs de causes, à genoux devant M. le Président, tous ces valets « d’office », tout cela grouille, jase, papote, se démène, s’entre-dévore. C’est un tas de fruits secs et d’avortés dont il faut se garer. Lucie ne prêtait à ces déclamations qu’une oreille distraite. Le sens seul lui en parvenait. Et de nouveau la pénétrait sa vieille peur du monde. ”
“ Henriette repartit : — Il ne me l’a pas dit... tout à fait... seulement il y a des signes auxquels on ne se trompe pas... — Lesquels, interrogea Lucie avidement. Son amie la couvrit d’un regard de pitié, et, avec une nuance de dédain dans la voix : — Mais des signes infaillibles, des yeux mourants, des soupirs, des allusions délicates. Une vraie femme devine les déclarations muettes, elle apprécie même l’hommage du silence que garde l’amoureux. — Comme ce doit être amusant ! s’écria Lucie. Quelque temps après, elle surprit Mme Berchon en corset. ”
“ La mère fit venir Danègre. Il conseilla le repos et la diète, puis, accompagnant Lucie dans sa chambre, il la tranquillisa. Elle se dégantait, rassérénée, le buste penché en une pose attentive, les joues roses et la bouche fraîche sous sa voilette encore baissée, entre les brides en velours de son chapeau. Il vit sa main nue. Une pâleur l’envahit et il recommença ses exhortations : — Du courage... ce n’est rien... trop tard dehors... c’était inévitable. ”
“ Dehors, en pleine après-midi, Mme Chalmin hésita. Où aller ? Sa maison ne l’attirait guère. Elle en partait d’ordinaire à ce moment pour rejoindre M. Bouju-Gavart. Cette fin de journée à traverser lui infligea un certain effroi. Somme toute, elle n’était point préparée à un changement d’existence aussi radical. Au hasard elle enfila des rues. Le ciel, un ciel brumeux de mars, comprimait la ville morne et s’égouttait en humidité sur les toits et sur le pavé boueux. Des gens marchaient, l’aspect grelottant. De place en place dansait un fiacre attelé d’un cheval triste. Lucie frissonna. ”
“ À peine Lucie discerna-t-elle le clocher de Grand-Couronne et les plaines du Petit-Quevilly. Mme Chalmin crut aimer. Ce qu’elle aima surtout, ce fut le titre de son amant, sa situation mondaine, le confortable de la Nevada, l’empire qu’il exerçait sur ses hommes. Tout cela greffa en elle un sentiment nouveau qu’orgueilleusement elle qualifia d’amour. Aimant, elle devait agir comme on agit quand on aime. Sa naturelle hypocrisie la garantit contre toute imprudence irréparable, mais elle déploya une ingéniosité tenace à profiter des moindres minutes où elle se libérait. ”
“ La chair frémissait. Elle frotta vigoureusement jusqu’à ce que le sang affluât à la peau. — Ça va-t-il mieux ? Lucie, levant ses paupières qu’elle tenait à moitié baissées, prononça : — Oh ! oui, j’étouffe maintenant. Elles se regardèrent, silencieuses. Sous les pas des baigneurs, le galet criait, les planches résonnaient. On cogna deux fois à la porte de la cabine : « Est-ce bientôt libre, ici ? » Elles se taisaient. Leur solitude s’accroissait de tout le tumulte avoisinant. Par la lucarne, un rayon de soleil s’introduisit où grouillaient des atomes de poussière... ”
“ On traversa la place Beauvoisine. L’homme ne perdait pas courage. Ses pieds claquaient dans des mares de boue, un ruisseau dégringolait de la gouttière de son chapeau. Lucie trépignait d’aise. Le cheval trottait rapidement, pas assez pourtant, à son gré. Elle ordonna : « Plus vite. » Le cocher cingla sa bête. L’homme dut accélérer son allure. « Plus vite, plus vite ! » criait-elle, exaspérée de fierté. Sur le trottoir, près des boutiques de pain d’épices ou de bijoux faux, toujours filait l’inconnu, d’un mouvement rythmé de ses longues jambes. ”
“ La femme que l’on rencontre paraît si lointaine, si ténébreuse, si étrangère. Puis le « peu à peu » de la vie commune vous la rend simple et naturelle. Et l’on se demande où est l’énigme dont on s’épouvantait. Il semble que le frère et la sœur, que l’épouse et l’époux, que de vieux amants se pénètrent tellement bien ! La gêne s’abolit. Rien ne déroute. Il tenta l’épreuve. Il étudia. Mais la difficulté de sa tâche grandissait à mesure que s’accumulaient les découvertes. D’ailleurs la perfidie de Mme Chalmin l’égarait. D’un mot elle démolissait l’existence qu’elle s’était bâtie. ”
“ Tant de choses, d’ailleurs, la conviaient rue Saint-Georges depuis le péril affronté jusqu’à la façon dont son amant en usait vis-à-vis d’elle. Elle le trouvait si comique, si peu semblable aux autres avec son essoufflement et ses membres malingres. Ce fut précisément le spectacle de cette décrépitude qui l’attacha. Elle n’en vit pas le côté répugnant. Au contraire, elle y puisa un motif de s’exalter. Le désir de ses amants passés résultait de leur jeunesse, de leur vigueur, du sang qui affluait en leurs veines. Son désir à lui, provenait d’elle seule. ”
“ J’ai un amant, enfin j’ai un amant. Cette phrase lui était d’une douceur ineffable. Pas un instant l’image de Richard n’assiégea son esprit. Un homme l’avait possédée, elle le savait, mais ne prêtait à cet homme qu’une attention secondaire. Les détails de l’acte consommé restaient vagues, ne l’occupaient pas comme la plupart des femmes qui recueillent pieusement l’histoire de leur chute. Seul, l’intéressait le résultat de sa conduite : elle avait un amant. Elle se sentit plus complète. La seconde phase de sa vie de femme s’ouvrait devant elle. À l’arrivée de Robert, elle feignit le sommeil. ”
“ Le dénouement approchait. Le premier homme qui l’eût sollicitée, l’aurait prise avec autant d’aisance que l’on prend une fille. Elle ne possédait aucune arme pour se défendre contre l’attaque. L’instinctive perversité de son tempérament, les théories de parrain, les exemples pernicieux, l’ennui, la curiosité, avaient accompli leur œuvre dissolvante. Elle ne pouvait se rattacher à rien, ni à son mari aveugle et trop honnête, ni à sa mère trop indifférente, ni à son fils qu’elle n’aimait pas suffisamment, ni à de fermes principes religieux ou moraux. ”
“ Lucie s’efforçait d’admirer. À voix basse elle répétait : « C’est magnifique. » Les détails surtout la subjuguaient. Une petite barque blanche tachetait la mer au loin, et elle s’étonnait qu’elle changeât de place, bien qu’en apparence immobile. Mais les arbres captivaient son attention. Ils diffèrent tellement de ceux que l’on contemple d’ordinaire ! Un eucalyptus se dressait à quelque distance, énorme, imposant, d’un vert sombre, les feuilles en forme de larmes. Son tronc s’écaillait, comme un écorché dont on détache des bandes de peau. ”
“ Elle lui jeta d’un ton familier : — Eh bien, Trompette, on a oublié sa maîtresse ? Elle gravit le perron et entra dans la salle. Armand lisait. Il s’écria : — Encore vous ! Vous ne vous résignerez donc jamais à me laisser la paix ? Elle sourit, la bouche narquoise : — Ne te plains pas, mon cher, tu es enchanté. — Moi, enchanté ! enchanté de tromper mon meilleur ami ! Mon Dieu, non. Et je m’accoutumais bien à votre absence. Il eut tort de vanter son repos. C’était une offense gratuite au charme de Lucie. Elle n’admit pas qu’un homme distingué par elle goûtât une quiétude inconvenante. ”
“ Chalmin optait pour un don Quichotte cuirassé, botté, casqué, armé de sa lance et de sa rapière. Lucie préférait le héros sous un aspect plus gracieux, galant, pomponné, en pourpoint de soie. Robert transigea. Il adopta le satin, les rubans, les crevés, les bouillonnés. Mais à aucun prix il ne voulut sacrifier la lance et le casque à salade. — Tout le bonhomme est là, ma chère, supprime les accessoires, et il n’existe plus. La réussite de ce bal dépassa leurs prévisions. La haute société de Rouen y afflua. Lucie, en bohémienne, conquit tous les suffrages. ”
“ Lucie l’écoutait, distraite. Le regardant, elle le jugea un peu commun, moins bien que Robert. Elle se demanda vainement pourquoi elle l’avait accepté comme amant. Une gêne l’envahit. Elle eut tout d’un coup la sensation désagréable d’être en voiture, seule avec un étranger. Le souvenir de ses caresses la laissait indifférente. Sa chair, n’ayant rien éprouvé, ne se rappelait rien et ne lui imposait pas cette tendresse lasse des gens assouvis. ”
“ Sans vouloir préciser vis-à-vis d’elle-même la nature de ces joies auxquelles elle aspirait, elle en sentait le besoin. Et ce besoin grandissait, devenait une impérieuse nécessité. Elle finit par se l’avouer, elle souhaitait ardemment une aventure quelconque. Son intrigue inachevée avec Georges Lemercier ne le prouvait-il pas d’une façon péremptoire ? Elle évitait de songer à la possibilité d’un amant, et par une hypocrisie inconsciente, elle appelait soif d’aventure l’irrésistible force qui l’entraînait vers la chute. Elle demandait à se distraire. La vie est triste, fade. ”
“ L’immensité était déserte, inanimée. La mer expirait à leurs pieds, en ondulations molles et silencieuses. Quelle poésie ! Il murmura : — Te souviens-tu de notre coucher de soleil à Locmariaquer ? Elle riposta : — Et toi, te souviens-tu de notre clair de lune à Roskoff ? Leurs mains se cherchèrent. Les jours suivants, la pluie tomba. Chalmin vaguait à travers la maison. La santé de sa femme ne le tourmentant plus, il enrageait que le temps lui défendît de visiter les environs. Son aspect désœuvré agaça Lucie. Ils n’avaient plus rien à se dire. Ils s’ennuyèrent beaucoup ensemble. ”
“ Robert, indigné, écrivit à sa sœur, Mme Vatinel. Louis reçut l’ordre de partir. Il tendit le front à sa tante. Elle ricana : — Allons, adieu, soigne-toi bien. L’enfant pleura. La mère, là-bas, la mère pieuse, souffrit beaucoup. Ce fut le seul amour sincère que Lucie eût inspiré. Elle ne s’en douta jamais. Elle ne voyait point ce qui l’entourait. Sa béatitude mettait un nuage commode devant ses yeux. Un mendiant eût vainement imploré son aumône. Elle ne discernait dans la rue que les hommes attachés à ses pas, comme des chiens haletants. ”
“ Pour les femmes, surtout celles que flanquait un cavalier, elle était inexorable. Les maris trompés — et tous devaient l’être — déterminaient chez elle une hilarité choquante. Deux ou trois jours par semaine, Robert venait se reposer. Lucie se montrait fort aimable. Elle éprouvait une joie singulière à revêtir devant lui le costume de bain en forme de sac qu’il affectionnait, ainsi qu’à s’occuper de l’enfant sans relâche, comme si c’était son habitude quotidienne. Au retour de Dieppe, les Bouju-Gavart invitèrent leurs amis à Croisset et mirent une voiture au service de Chalmin. ”
“ Il ouvrit lui-même. L’humilité de sa démarche éveilla chez Lucie un besoin de récriminations. Il parut stupéfait et entassa d’innombrables prétextes. Il promit des lettres quotidiennes. Il n’en fut rien. Une autre période de silence commença. Mme Chalmin souffrit. Elle souffrit d’une sorte de malaise irraisonné qui la chassait de sa maison et la jetait dans la rue, en quête de son amant. Sa vanité blessée criait. Elle ne s’expliquait pas cet affront, le premier qu’on infligeât à sa beauté. Elle le haïssait, ce Javal, et néanmoins se sentait, en songeant à lui, misérable et sans défense. ”
“ Cette profession de foi obtint l’entière adhésion d’Henriette. Leur vertu réciproque leur parut intacte. Elles se vouèrent une estime inébranlable. La droiture de leurs principes étant acquise, elles purent dès lors confesser l’ardente curiosité qui les poussait vers le mystère défendu. — Qu’y a-t-il de si différent ? s’écriait Mme Berchon. Pourtant l’impression ne doit pas changer parce qu’elle vient d’un amant au lieu de venir d’un mari ? Nos maris ont toujours été les amants d’autres femmes, et ils agissaient, je crois, avec ces femmes comme avec nous-mêmes. ”
“ Et il lui secouait les mains en balbutiant : « Merci... merci... » Pour atteindre à la lassitude, il multiplia les entrevues et tenta de s’épuiser, mais son désir s’exacerbait à chaque étreinte. Alors se jugeant inguérissable et redoutant de la perdre, ce fut à elle-même qu’il s’attaqua, à ses sens qu’il savait vierges ou mal éveillés. Il agit habilement, lui révélant peu à peu toutes les perversités qu’elle souhaitait tant de connaître. L’initiation fut lente, progressive, distribuée par doses régulières. Il n’oublia rien. Lucie se prêtait à ses caprices avec une docilité paisible. ”
“ René pleurait. Elle le consola et le fit jouer quelques minutes comme de coutume. Au dîner, elle mangea de bon appétit. Ses gestes étaient aisés, son maintien paisible, son visage franc. Mais un tel bonheur se dégageait de ses yeux, des trous de ses fossettes, de l’éclair de ses dents, de l’harmonie parfaite de ses mouvements, que Robert lui-même en fut imprégné. On servit le café de monsieur. Elle y trempait toujours un morceau de sucre. Il l’attira sur ses genoux et dit : — C’est un plaisir de te voir ! ”
“ Le monde ne la salirait-il pas avec la même injustice ? La perspective d’une lutte l’emplit d’une énergie fanfaronne. Elle se leva précipitamment, mit son chapeau, et, montant en voiture, dit au cocher : — À Bon-Secours, pas trop vite en ville. Le fiacre s’ébranla. Des passants sillonnaient le trottoir. Lucie, triomphante, leur jetait des regards de défi. Mais son tempérament ne la portait pas aux bravades inutiles : dans la côte, sa forfanterie se calma. D’ailleurs, pourquoi la révolte ? Il est si facile d’abuser les autres. Elle sourit en songeant à la crédulité de Robert. ”
“ L’admiration de Lucie pour la faconde de son mari n’avait reçu nulle atteinte. L’attachement de Chalmin ne diminuait pas. Mais le temps désenlaçait leurs âmes que jamais, d’ailleurs, un amour fort n’avait unies bien étroitement. Après cette grossesse où leurs lèvres s’étaient déshabituées des baisers éperdus, ils n’éprouvaient pas cette crise de désirs qui jette souvent les jeunes époux aux bras l’un de l’autre. Ils espacèrent leurs caresses. ”
“ Tu as l’air d’une ingénue, disait M. Bouju-Gavart. Et persuadé au fond de ce qu’il avançait en plaisantant, il se permettait de menues privautés dont elle ne se souciait point. L’après-midi, elle se promenait, soit avec sa mère, soit avec Mme Bouju-Gavart, rarement avec Henriette, suivant la prière de Chalmin : « Chez toi ou chez elle, voyez-vous tant que vous voudrez, mais en public et sans moi, cela peut te faire du tort. » Quand elle la rencontrait, elle n’en parlait pas à son mari. ”
“ Ces réunions, souvent improvisées, amusaient Lucie. Elle simulait toujours l’effarement : — Excusez mon désordre, Robert ne m’avait pas prévenue. Vous en serez quitte pour un maigre repas. Ses cheveux noirs, tordus à la hâte, sa bouche rouge, son cou, sa nuque et ses bras à moitié nus qui émergeaient d’un ample peignoir, lui donnaient l’aspect savoureux d’une femme à peine levée, surprise au milieu de sa toilette, la peau fraîche. En général, elle plaisait aux hommes, bien qu’elle eût peu d’entrain et d’à-propos. ”
“ Un couple profita d’une brèche et s’enfonça sous les arbres. Lucie le suivit des yeux. Et il lui vint la vision rapide d’autres couples, innombrables, qui se perdaient ainsi dans des sentiers poétiques, ou se retrouvaient en tremblant dans le mystère d’une chambre. Sa visite furtive à Henriette, et les sensations éveillées par cette escapade, ressuscitèrent en elle. Puis son rêve devenant moins net, elle distingua confusément une femme et un homme, enlacés, qui s’en allaient entre deux épaisseurs de feuillages, vers une éclaircie lointaine où brillait du soleil. ”
“ Les cheveux en désordre, l’épaule nue, la moue gracieuse d’une femme jeune qui s’éveille, Lucie s’étirait. Et tout au fond de l’épouse délaissée, un sentiment d’envie remua. Sur la table de nuit, un miroir se dressait dans un cadre de fleurs en porcelaine. Elle y vit sa propre image, constata la fatigue de ses traits, la flétrissure de sa peau, le bleuissement ridé de ses paupières, sa pauvre figure lasse et ravagée. Le corps jeune et ferme dont elle devinait les lignes lui rappela son corps à elle, pesant et sans formes. ”
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