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Perdre ses talents, enrichir ses rivaux, de la révocation de l’édit de Nantes aux laboratoires du XIXe siècle

En Bref

  • Les exilés de 1685 n’étaient pas d’abord des savants mais des marchands, des artisans et des industriels, et le bilan de leur départ est resté un enjeu de polémique entre historiens libéraux et apologistes catholiques.
  • L’édit de Potsdam a fait de l’accueil un contrat, avec des terres exemptées de charges et une juridiction propre, qui évitait aux réfugiés le déclassement.
  • Au XIXe siècle, la Prusse retient ses talents par un système qui va de l’instruction obligatoire aux carrières ouvertes au mérite et aux laboratoires universitaires, au prix d’une science tenue à l’écart de la liberté politique.
  • En France, la perte prend la forme d’un exil intérieur : des savants mal payés consacrent aux leçons particulières le temps qu’ils devraient à la recherche.

Que perd un État lorsqu’il pousse hors de ses frontières une part de ses élites, et que gagne celui qui les reçoit ? Pour la mémoire française, la révocation de l’édit de Nantes est devenue la réponse type : une faute que l’on se sait avoir commise contre soi-même, et que des auteurs du XIXe siècle invoquent encore comme une saignée dont l’étranger aurait recueilli le bénéfice [1, 2]. Mais une référence aussi commode est aussi un objet de combat. Dès le milieu du XIXe siècle, des apologistes contestent jusqu’à l’existence du dommage et accusent leurs adversaires de répéter un lieu commun sans l’avoir examiné [3]. Le bilan de 1685 n’a donc jamais été un simple fait : il est d’emblée une thèse, mobilisée selon les camps.

Ce qui rend la question durable, c’est son déplacement. Après la défaite face à la Prusse, des universitaires et des publicistes français reprennent le vieux schéma — une puissance se prive, sa rivale prospère — pour l’appliquer non plus aux huguenots mais aux savants, et non plus à l’exil mais au dénuement des laboratoires [4, 5]. Le problème change alors de nature : il ne s’agit plus de savoir qui part, mais qui reçoit les moyens de travailler, et à quel prix l’État retient ceux qu’il forme [6, 7]. Entre le refuge protestant et la paillasse de laboratoire se dessine une même interrogation sur ce qui fait, pour une nation, la valeur d’un talent et les conditions de sa fécondité.

1685, une saignée au bilan disputé

Avant d’évaluer la perte, il faut mesurer ce qui fut aboli. Pour Augustin Thierry, le régime de l’édit de Nantes ne relevait pas d’une simple tolérance mais d’une égalité de droits civils entre catholiques et réformés, qui faisait de la France, près d’un siècle avant 1685, une pionnière de la distinction entre le croyant et le citoyen [8]. Le texte de la révocation, tel que le restitue un dictionnaire apologétique catholique, se justifie à l’inverse par un constat d’inutilité : la majorité des réformés s’étant convertie, l’édit n’aurait plus d’objet [9]. La rupture se présente ainsi comme l’enregistrement d’un succès administratif. Avant d’être économique, la perte est d’abord juridique : un statut disparaît au nom d’une fiction d’unanimité.

Le récit de la perte s’est construit par strates. Voltaire, au XVIIIe siècle, associe le vide laissé par la révocation à un dérèglement de toute l’activité du royaume, où les métiers de luxe et les états improductifs se multiplient au détriment de la terre [10]. Plus d’un siècle plus tard, en 1872, P. Christian reprend l’estimation qu’il prête à Vauban — 80 000 familles et trente millions emportés vers la Hollande, l’Allemagne, l’Angleterre et la Suisse — et insiste sur la qualité sociale des partants, nobles, marchands, industriels . Les exilés ne sont pas d’abord des savants : ce sont des hommes de commerce, de métier et d’initiative, dont Marchant de Beaumont souligne qu’ils emportent avec eux un savoir-faire commercial et artistique .

La figure du savant n’apparaît qu’en marge, mais elle éclaire la nature exacte de la perte. Retraçant la carrière d’un compatriote, François Arago déplore que ses titres reposent dans des collections étrangères, que ses grands ouvrages paraissent au-delà du Rhin et que la tranquillité d’esprit, bien suprême de l’homme d’étude, ne lui soit accordée qu’en exil [11]. Ce qui manque à la France, dans ce témoignage, n’est pas une quantité de bras mais une condition de travail : la paix de l’esprit. La perte scientifique se lit moins en nombre qu’en qualité de milieu, et cette intuition annonce les débats du siècle suivant.

Vauban sert de conscience à ce récit, mais une conscience à double usage. Louis-Aimé Martin en fait le seul homme assez hardi pour réclamer, dans des mémoires successifs, le rétablissement de l’édit au nom de la liberté des consciences [12]. Joachim Ambert, en 1882, retient du même Vauban une autre leçon : les huguenots constituaient, avant même la révocation, un réseau d’intelligences au service de Guillaume d’Orange [13]. Le même témoin fonde ainsi deux morales opposées, la tolérance comme sagesse politique ou la méfiance comme raison d’État. À l’inverse, le bilan chiffré que conteste Charles Barthélemy en 1864, en s’appuyant sur des publicistes protestants pour nier tout tort fait au commerce, aux finances et à la population , montre que la perte de 1685 est devenue un enjeu de mémoire avant d’être une donnée mesurable.

L’édit de Potsdam, l’accueil comme politique

Du côté de l’accueil, les textes que reproduit Charles Weiss frappent par leur précision. L’édit de Potsdam offre aux réfugiés des terrains à bâtir, des jardins, des prés et des pâturages, exemptés des droits et charges qui les grevaient, pour eux et leurs héritiers [14]. Il leur accorde en outre, dans les villes où plusieurs familles s’établissent, la faculté de régler leurs différends par un arbitre choisi parmi eux, sans les formalités d’un procès [15]. L’hospitalité prend la forme d’un contrat : la propriété immédiate et une part d’autonomie juridique contre l’installation et le travail.

A. de Quatrefages tire de ces dispositions, qu’il qualifie de libérales, une conséquence décisive : aucun réfugié ne serait tombé dans les couches les plus basses de la population ; les plus modestes devinrent des colons libres puis des cultivateurs aisés, tandis que beaucoup s’installèrent d’emblée dans le grand commerce et la grande industrie [16]. L’essentiel tient dans ce refus du déclassement. Un exilé ruiné n’apporte rien ; un exilé qui conserve son rang et son capital transmet au pays d’accueil ses savoir-faire. Le cadre de lecture de l’auteur, qui inscrit cette histoire dans une étude de ce qu’il nomme la « race prussienne », rappelle toutefois que l’analyse sert aussi à expliquer, du point de vue français, la puissance d’un voisin .

Le récit a ses mythes. François Helme, en 1907, relaie l’image d’une Berlin réduite à une plaine vaseuse avant que les réfugiés français n’y apportent l’ardeur au travail, l’esprit d’initiative et le goût des belles proportions [17]. Une notice reprise en 1963 par Geneviève Legrand, plus d’un demi-siècle après, conserve la même structure : des arts, des talents et des ressources transmis aux ennemis et parfois retournés contre la France [18]. La longévité de cette formule dit moins la réalité de l’apport qu’une manière française de se consoler de la puissance prussienne en revendiquant une part de sa genèse.

D’autres témoignages troublent ce tableau. Dans les écrits de Bernardin de Saint-Pierre publiés par Louis-Aimé Martin en 1833, soit plus de soixante-dix ans avant la page triomphale de Helme, les réfugiés de Berlin apparaissent comme une communauté de marchands méprisants et méprisés, haïs des Prussiens, à l’exception de quelques familles entrées dans l’état militaire ; le vocabulaire de comparaison, chargé de préjugés, appartient à l’auteur [19]. Ce contrepoint révèle une ambiguïté de l’accueil organisé : les privilèges qui garantissent la réussite, notamment la juridiction propre , entretiennent aussi une communauté distincte. L’intégration par contrat produit de la richesse ; elle ne produit pas nécessairement de l’adhésion.

La Prusse ou la science comme affaire d’État

Au XIXe siècle, le regard français sur la Prusse se retourne. Il ne s’agit plus d’un pays qui recueille des talents venus d’ailleurs, mais d’un État qui produit les siens. Un recueil de 1871 fait remonter l’instruction obligatoire, avec prudence, jusqu’à Frédéric le Grand, présente la Prusse comme la nation la plus instruite d’Europe et reproche aux Français d’ignorer l’effort intellectuel de l’Allemagne du Nord [20]. Le souverain n’y figure pas en protecteur de quelques savants mais en fondateur d’un système d’instruction étendu à toutes les classes : la rétention des talents commence à l’école.

Le second ressort est la carrière. Édouard-René Lefebvre de Laboulaye observe qu’en Prusse, monarchie absolue, l’étudiant travailleur n’a pas à s’inquiéter de son avenir : quelle que soit sa naissance, la science lui ouvre la magistrature et l’administration, ce qui transforme l’université en concours permanent [21]. L’État ne retient pas ses élites par la faveur, mais par la certitude d’un débouché. Gustave Le Bon ajoute un troisième élément : les laboratoires des universités allemandes enseignent non seulement la science acquise mais le métier de savant, qui suppose un apprentissage [22], et les professeurs y seraient recrutés sur leurs travaux personnels plutôt que sur leur capacité de restitution, ce qu’il oppose sans nuance au concours français [23].

Ce modèle a ses ombres, que les contemporains n’ignorent pas. Lerminier décrit une Prusse vouée à une destinée contradictoire, accumulant les trésors de la science tout en redoutant la liberté et en refusant que des assemblées représentatives siègent à côté de ses universités florissantes [24]. La science organisée est ici une science captée, dont l’État recueille les fruits sans en tolérer la portée politique. Friedrich Nietzsche, de l’intérieur, porte une critique plus profonde : le zèle tant admiré des savants allemands trahirait une science qui l’emporte sur l’humanité, et un dressage au sacrifice transmis de génération en génération [25].

Le modèle prussien ne retient donc pas par des privilèges accordés à une communauté, comme à Potsdam, mais par un dispositif intégré qui va de l’école à la carrière et de l’université au laboratoire . Chez Le Bon, l’admiration se double d’inquiétude : l’Allemagne pratiquerait l’industrie et la science comme la guerre, en calculant tout d’avance . Ce mélange signale que le modèle décrit est autant un miroir qu’une observation. Les Français y cherchent l’image inversée de leurs propres manques, au risque de lisser les contradictions que Lerminier et Nietzsche relèvent .

La France devant ses laboratoires vides

Le diagnostic français converge sur l’institution plutôt que sur le talent. Louis Liard, en 1901, constate que les facultés françaises n’ont jamais tenu dans la vie nationale un rôle comparable à celui des universités allemandes, et que la fin du Second Empire vit se généraliser chez les savants la plainte contre la misère des bâtiments, l’insuffisance des crédits, la détresse des laboratoires et la torpeur des institutions . Charles Nordmann attribue ce retard à l’instabilité politique et l’oppose à une Allemagne qui multipliait les universités, honorait ses maîtres et dotait de vastes laboratoires [26]. Les hommes ne manquent pas ; le cadre qui permettrait de les employer fait défaut.

Ernest Lavisse donne à ce constat une portée stratégique. Il juge inadmissible que des chambres françaises réduisent les moyens des laboratoires au moment même où l’industrie allemande, fécondée par sa science, concurrence durement l’industrie française, et alors que l’Allemagne, tout aussi armée, continue de financer bibliothèques et enseignement . La science cesse d’être un ornement pour devenir un facteur de puissance, au même titre que l’armée. Le parallèle avec 1685 s’impose ici sans être nommé : la France risque à nouveau de priver sa propre économie d’un capital productif, non plus par l’exil mais par le refus d’investir.

La perte prend désormais une forme plus discrète. Un article de la Revue des Deux Mondes relève que le talent ne manque pas aux savants français, mais le temps : mal rétribués par l’État, moins bien que dans l’industrie, ils consacrent aux leçons particulières les heures qu’ils devraient à la recherche . L’exil devient intérieur : le savant ne part pas, mais son temps lui est retiré. Fernand Papillon en tire une revendication précise, l’augmentation du budget de l’enseignement supérieur et la fourniture par l’État du matériel d’investigation, tout en rappelant que l’expérience n’est pas le seul moteur des sciences . Marcellin Berthelot élargit l’argument à la science désintéressée, dont la société aurait intérêt à financer les moyens d’action, car elle en a toujours été récompensée au centuple [27].

La plainte prend aussi une tournure morale. Maurice Barrès retourne contre la République sa propre rhétorique : un régime qui fait de la science une religion et la laisse inorganisée trahit son principe [28]. Marie Curie, dans un registre plus amer, reproche à une société tournée vers le luxe de ne comprendre ni la valeur morale de la science ni son rôle dans le soulagement des souffrances, et constate que ni les pouvoirs publics ni la générosité privée ne lui accordent les moyens nécessaires [29]. De Liard à Curie, la plainte se répète d’une génération à l’autre. Plus qu’une leçon apprise à ses dépens, la France semble avoir formulé la même leçon à plusieurs reprises, sans parvenir à la traduire durablement en institutions .

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Du refuge protestant aux laboratoires, la perte change de visage sans changer de logique. En 1685, l’État se prive de sujets industrieux en les chassant ; au XIXe siècle, il prive ses savants des moyens de leur travail . Dans les deux cas, le gain de la puissance rivale n’a rien d’automatique : il dépend d’une organisation de l’accueil ou de la formation, des terres et de la juridiction offertes par l’édit de Potsdam aux carrières et aux laboratoires de l’université allemande . Cette organisation a cependant un coût, qu’il s’agisse d’une communauté maintenue à part ou d’une science tenue à l’écart de la liberté politique .

Le cycle ne se referme pas sur la France. Un document de 1935 dénombre parmi les quelque 60 000 personnes qui quittent l’Allemagne après l’avènement d’Hitler des professeurs, des médecins, des savants de toutes disciplines et des techniciens [30]. Le pays dont la grandeur s’était en partie construite sur l’accueil des proscrits et sur l’organisation méthodique de sa science devient à son tour un pays qui chasse. Ce retournement suggère que l’attraction d’un pays pour les savants n’est jamais acquise : elle tient à des conditions que la conjoncture politique peut défaire bien plus vite qu’il n’a fallu de temps pour les bâtir.