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Le surmenage scolaire, un procès que les heures ne pouvaient pas trancher

En Bref

  • Les hygiénistes de la fin du XIXe siècle évaluaient à plus de 11 heures la journée des lycéens les plus avancés, quand huit heures passaient pour le maximum soutenable par un adulte.
  • Les heures retirées à l'emploi du temps officiel refluaient en études, devoirs et répétitions privées, et raccourcir la classe dégradait le suivi individuel des élèves.
  • Les programmes du lycée étaient dictés en aval par les concours d'admission aux grandes écoles, que l'Université ne pouvait réformer seule.
  • Le gymnase allemand, où l'examen pesait peu, révélait que la longueur de la journée française tenait à la place centrale du baccalauréat.

Dans le dernier tiers du XIXe siècle, la journée du lycéen devient une pièce à conviction. Philosophes, médecins et pédagogues avancent le même ordre de grandeur — plus de 11 heures de travail quotidien pour les élèves des classes qui préparent aux grandes études — et partagent la même indignation devant un régime qu'aucun adulte ne s'imposerait [1, 2]. L'argument tire sa force de son contexte : au moment où le temps de travail des ouvriers devient négociable et où les professeurs eux-mêmes n'enseignent qu'une fraction de la semaine, l'emploi du temps de l'interne apparaît comme une anomalie que plus rien ne justifie [3]. Le dossier semble instruit d'avance, la condamnation unanime. Pourtant, près d'un siècle après les premiers réquisitoires, Catherine Baker refait en 1985 le même calcul et aboutit à une dizaine d'heures d'effort quotidien exigées des élèves qui veulent tout faire [4].

Une telle persistance invite à soupçonner une erreur de diagnostic plutôt qu'un défaut de volonté. Compter les heures rendait le mal mesurable, donc justiciable d'un règlement ; mais les observateurs les plus lucides ont pressenti que l'horloge n'était qu'un symptôme, et que la durée de la journée découlait d'autre chose : de programmes qui s'additionnent sans jamais se retrancher, et d'examens qui commandent depuis l'aval toute l'économie des études [5, 6, 7]. Dans cette controverse, le gymnase allemand occupe une place singulière. Invoqué tantôt comme modèle, tantôt comme contre-exemple, il a surtout servi à rendre visible ce que l'habitude dissimulait en France, à savoir la place démesurée d'un examen terminal dans la vie scolaire [8, 9].

La journée du lycéen au tribunal de l'hygiène

Le procès s'ouvre sur le terrain de la médecine. Pour Jules Arnould, en 1881, la scolarité place l'enfant dans une situation anormale et périlleuse : elle exige d'un cerveau inachevé un effort soutenu, impose l'immobilité et la vie collective à un corps en pleine croissance, et sollicite sans relâche des organes encore fragiles [10]. Ce qui se dessine ici est une conception nouvelle de l'élève, pensé comme un organisme aux ressources finies, et de l'école, envisagée comme un milieu dont les effets se lisent sur la santé. L'hygiène s'arroge ainsi un droit de regard sur un domaine jusqu'alors réservé aux pédagogues, et elle l'exerce avec ses propres outils : la norme, le seuil, la limite physiologique.

Jules Rochard donne à cette ambition sa forme la plus précise. Il fixe des plafonds — huit heures de travail intellectuel par jour au lycée, quatre heures de classe à l'école primaire, la suppression des devoirs à la maison pour les plus jeunes — et les fonde sur un étalon emprunté à l'âge adulte : les professions intellectuelles, observe-t-il, ne soutiennent guère plus de huit heures d'effort réel [11]. Le raisonnement par comparaison traverse toute la période. Jean-Marie Guyau le reprend à Jules Simon, tandis qu'Auguste Clause, en 1910, l'adosse explicitement à la revendication ouvrière de la journée de huit heures et au service bien plus léger des professeurs . En important dans l'école le vocabulaire des luttes sociales, ces auteurs font du lycéen un travailleur sans droits, astreint à une durée que l'on commençait à contester dans les ateliers.

Une seconde ligne d'argumentation, plus subtile, déplace le problème de l'épuisement vers l'attention. Gustave Le Bon juge que des classes de deux heures consécutives excèdent la capacité d'attention des adultes eux-mêmes, et a fortiori celle des enfants [12]. Rochard en tire une conséquence paradoxale : les élèves se protègent par la distraction, le regard posé sur le livre et l'esprit ailleurs . La journée interminable n'est donc pas tant une journée de travail qu'une journée d'enfermement, faite d'immobilité forcée dans un air confiné . Le mal change alors de nature : ce n'est plus l'excès d'effort qui use l'élève, c'est la présence obligée, un temps prescrit que nul ne remplit réellement.

Ce constat fait preuve d'une longévité remarquable. Près d'un siècle après Rochard, Catherine Baker reprend le même calcul et la même comparaison, en soulignant que les élèves fournissent bien plus d'heures d'apprentissage que les enseignants n'en passent devant eux, et qu'aucun adulte ne consentirait à un tel effort sur une durée comparable . Le point de vue a pourtant changé : là où les hygiénistes du XIXe siècle plaidaient pour une réforme du lycée, Baker écrit depuis un refus de l'obligation scolaire elle-même, et voit dans cette tension la source d'un énervement que les élèves retournent les uns contre les autres . La convergence n'en est que plus frappante. Elle atteste la robustesse rhétorique de l'argument comparatif, mais aussi sa limite : il dénonce la durée sans en expliquer la cause.

Retrancher des heures, un remède qui manque sa cible

L'aveu le plus significatif vient de Rochard lui-même. Après avoir chiffré les plafonds souhaitables, il reconnaît qu'il ne suffira ni de diminuer les heures d'étude ni même d'alléger les programmes des concours, et que la première mesure aurait pour effet de chasser des lycées les meilleurs élèves, ceux qui visent les écoles de l'État [13]. L'image qu'il emploie, celle d'enfants lancés comme des chevaux de course dans une compétition intellectuelle, désigne le véritable moteur : l'émulation, entretenue par l'entourage et intériorisée par les élèves . Le médecin qui fixe une limite admet ainsi que cette limite serait contournée, faute de toucher aux enjeux qui la rendent intenable.

Les réformes effectivement tentées confirment ce diagnostic. Marcellin Berthelot juge contestable la réduction de la classe de deux heures à une heure et demie : elle prive le professeur du temps de suivre chaque élève, d'entendre les leçons et de corriger les devoirs, et transforme la classe en cours magistral à l'efficacité purement collective [14]. La mesure que l'argument physiologique de Le Bon semblait appeler se heurte ainsi à son coût pédagogique . Henri Polin, en 1896, montre de son côté qu'un horaire hebdomadaire contenu n'est qu'une apparence, puisque les études surveillées, les devoirs à la maison et les répétitions privées viennent s'y ajouter [15]. Le temps scolaire obéit à une sorte d'hydraulique : comprimé en un point, il reflue ailleurs, hors de l'emploi du temps officiel et de tout contrôle.

D'autres voix déplacent la question de la quantité vers l'usage. Pierre de Coubertin concède que les écoliers travaillent trop et que les programmes sont trop étendus, mais tient pour vaine une réduction d'heures qui ne mettrait rien à la place et se bornerait à allonger des récréations dont il pense peu de bien [16]. Raymond Largeau, en 1890, estime que six à sept heures de travail réel suffisent à conduire un élève jusqu'au baccalauréat, et propose de consacrer le temps libéré aux exercices du corps [17]. Aimé Riant, plus d'une décennie auparavant, mettait en garde contre l'excès inverse : à force de vouloir ménager l'intelligence, certains systèmes suppriment l'exercice qui la développe [18]. Entre ces positions, le débat cesse d'opposer le trop au trop peu ; il porte désormais sur ce qui remplit le temps de l'élève.

Alfred Binet porte la critique sur le terrain de la méthode. Les mots d'ordre de simplification des programmes ou de diminution du temps de classe lui paraissent aussi vagues qu'injustifiés, et il remarque qu'une assemblée savante partie du constat inverse, celui de la faiblesse des études, aurait pu voter avec aussi peu de fondement l'exact contraire [19]. Le surmenage relève encore, à ses yeux, de l'opinion, et seule une science impersonnelle de la fatigue pourrait trancher . Marcel Prévost formule en 1910 une intuition voisine : nul ne fournit 13 heures de travail intensif, ceux qui les imposent le savent, mais ils appliquent à l'emploi du temps les mêmes principes flous qu'à la composition des programmes, ce qu'il appelle « l'illusion scolaire » [20]. L'horaire n'est plus, dans cette lecture, qu'une fiction partagée, que chacun sait fausse et que personne ne peut abolir.

Programmes encyclopédiques et tyrannie des examens

Dès 1869, Jean-Baptiste Fonssagrives constatait que tout le monde percevait l'excès du travail quotidien, mais qu'y remédier dans les lycées supposait de remanier en profondeur le programme universitaire, entreprise qu'il jugeait difficile et délicate . Un quart de siècle plus tard, Rochard prolonge ce raisonnement en exonérant les maîtres : si leur zèle les pousse à multiplier classes supplémentaires et devoirs, on ne saurait les blâmer devant des programmes d'une étendue qu'il juge absurde, et qui dressent la pédagogie contre l'hygiène . La responsabilité glisse ainsi de l'horloge vers le contenu, et des individus vers la structure : ce ne sont ni les proviseurs ni les professeurs qui allongent la journée, c'est la masse des savoirs qu'ils ont mission de transmettre.

Encore faut-il comprendre pourquoi ces programmes enflent. Alfred Fouillée en livre une clé à propos des mathématiques spéciales : 30 heures de classe par semaine, unanimement tenues pour excessives par les professeurs, que l'Université ne peut pourtant réduire tant que les écoles n'ont pas modifié leurs programmes d'admission . Émile Beaussire décrit le même mécanisme du côté des élèves, qui ne valorisent les études qu'en fonction des examens spéciaux et dont l'empressement a toujours empêché de repousser à 18 ans la limite d'âge du baccalauréat, alors même que les programmes du secondaire n'avaient cessé de s'étendre [21]. Hippolyte Taine ajoute un facteur institutionnel : depuis la suppression du volontariat d'un an, toute la jeunesse capable d'études afflue vers les lycées et les facultés pour abréger son temps de caserne, et le baccalauréat ne suffit plus, il faut réussir un concours ou conquérir des grades supérieurs [22]. L'aval commande l'amont : le lycée est tenu par ses débouchés.

Taine voit dans l'Université elle-même le foyer de la surcharge : parce qu'elle confère les grades et organise les examens, elle fixe et alourdit tous les programmes, et propage à ses concurrentes le régime qu'elle pratique, celui d'une éducation artificielle qu'il compare à une serre close et surchauffée [23]. D'autres témoins refusent pourtant de faire de l'institution la seule coupable. Largeau décrit des familles plus routinières que les maîtres, qui voient dans le baccalauréat une terre promise et se réjouissent de chaque matière ajoutée, au prix d'un savoir étendu mais superficiel [24]. Le Bon, de son côté, tient le lycée pour l'expression des besoins et des désirs des familles, et doute qu'aucun règlement puisse le transformer tant que cette volonté demeure [25]. Le surmenage apparaît alors comme une demande sociale autant que comme un excès administratif.

L'encyclopédisme est le nom de cette logique d'accumulation. Plus d'un demi-siècle après Fonssagrives, Marc Dubruel juge en 1926 socialement inutile et pédagogiquement hérétique de faire de chaque année d'études un tout encyclopédique, comportant une initiation à toutes les sciences humaines [26]. Sa critique met au jour la tension constitutive du lycée : chaque discipline revendique sa part, l'examen valide l'étendue plutôt que la profondeur, et la promesse d'une culture complète se paie en heures . Tant que le programme demeure une somme et l'examen son inventaire, la durée de la journée n'est pas une variable que l'on règle ; elle est la résultante d'un système.

Le gymnase allemand, miroir des choix français

En 1864, Antoine-Augustin Cournot propose un remède qu'il qualifie lui-même d'héroïque : la suppression pure et simple du baccalauréat institué en 1808 et son remplacement par un certificat analogue à ceux des gymnases allemands, délivré à la fin des études classiques par les professeurs du lycée . La référence allemande ne vise pas ici la durée des journées, mais l'architecture des examens. Ce que Cournot met en cause, c'est un jugement extérieur à l'établissement, qui dépossède les maîtres de leur autorité et ramène les études à leur sanction finale .

Gaston Boissier pousse la comparaison plus loin. Les classes des lycées sont devenues, selon son mot, des « officines de baccalauréat », alors que la force des universités allemandes tient au peu d'importance de l'examen et à une éducation plus libérale, tournée vers la formation de l'esprit . Le jeune homme qui sort du gymnase a été exercé au sens critique et sollicité dans son jugement plus que dans sa mémoire [27]. Ernest Lavisse précise la différence de fonction : en Allemagne, l'enseignement secondaire classique ne passe pas pour l'achèvement de l'éducation, mais pour la préparation à une culture supérieure [28]. Le contraste éclaire l'encyclopédisme français : un lycée qui se tient pour terminal doit tout contenir, et l'examen qui le clôt doit tout vérifier.

La réponse de Jean-Marie Guyau montre pourquoi l'idée ne pouvait aboutir simplement. Supprimer le baccalauréat au profit d'examens d'entrée propres à chaque école, faculté ou administration ruinerait, objecte-t-il, les études classiques : les élèves ne s'intéresseraient plus qu'aux connaissances exigées par la carrière visée, et le collège se fragmenterait en écoles préparatoires [29]. L'examen accusé de tyranniser le lycée en protège aussi l'unité. Ôter la sanction centrale, c'est laisser les concours de l'aval s'emparer directement de la scolarité — précisément le mécanisme que Fouillée et Beaussire décrivaient déjà . Ce dilemme explique la longévité du procès : chaque remède déplace la pression au lieu de la dissoudre.

Le miroir allemand renvoie d'ailleurs des reflets moins flatteurs. Henri Pirenne décrit une école qui forme l'enfant moins pour lui-même que pour l'État, entend s'emparer de son intelligence et fait de l'histoire une initiation à ce qu'il nomme le chauvinisme [30]. L'effacement de l'examen ne garantit donc pas la liberté de l'esprit : la contrainte peut passer par le contenu plutôt que par la sanction. Le gymnase a moins servi de modèle transposable que d'instrument de révélation. En montrant qu'un enseignement secondaire pouvait se passer d'un examen national décisif, il faisait apparaître que la journée française tenait à ce choix, et non à quelque fatalité de l'âge ou de l'étude .

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Le surmenage scolaire a été instruit comme une affaire de durée, avec les instruments de l'hygiène : seuils, comparaisons, normes physiologiques . Mais la durée n'était que la résultante de forces que l'horloge ne commandait pas : des programmes cumulatifs, un examen central et des concours placés en aval qui dictaient leurs exigences au lycée, des familles qui attendaient du diplôme une promesse d'ascension . C'est pourquoi les heures retranchées refluaient en devoirs et en répétitions, ou menaçaient de chasser les meilleurs élèves . La comparaison avec le gymnase allemand le rendait manifeste : là où l'examen comptait peu, le secondaire pouvait se concevoir comme une étape plutôt que comme un inventaire .

Le dossier laisse ouverte une question plus vaste que celle de la fatigue, celle de la mesure. Binet réclamait une science impersonnelle pour sortir du débat d'opinions, et Rochard constatait que l'élève échappe à l'horaire par l'inattention : l'un et l'autre suggèrent que le temps prescrit ne dit presque rien du temps réellement consacré à apprendre. Si le constat revient, à un siècle de distance, sous une plume aussi éloignée des hygiénistes que celle de Catherine Baker , c'est peut-être que le temps de l'élève est resté la variable d'ajustement d'une institution dont les finalités se décidaient ailleurs, dans les concours, les carrières et les attentes des familles.