“ Si les parents de Jésus n’étaient pas étrangers à Bethléem, s’ils n’y arrivèrent pas en même temps qu’une grande affluence appelée par la circonstance d’un recensement, il n’y a plus aucune raison pour croire que Marie ait été obligée de prendre une étable pour le lieu de son accouchement. D’un autre côté, rien ne concorde mieux avec l’esprit de l’ancienne légende, que de faire naître Jésus dans une étable et de le faire saluer d’abord par des bergers, et l’on conçoit clairement comment la légende a pu être amenée à inventer, de toutes pièces, le récit entier. ”
David Strauss
Élements biographiques
David Friedrich Strauss (1808-1874), théologien et historien allemand, fut un pionnier de l’approche critique des Évangiles, considérant leur récit comme une construction mythique reflétant les attentes messianiques des communautés chrétiennes primitives.
Son ouvrage majeur, La Vie de Jésus (1835), scandalisa l’époque en replaçant Jésus dans un cadre historique et non divin, marquant le début du courant des « jeunes hégéliens ». Strauss, disciple de Hegel, contesta les dogmes religieux par une exégèse historique rigoureuse, influençant ainsi la théologie moderne et des penseurs comme Nietzsche. Son œuvre reste un pilier de l’analyse critique des origines du christianisme.
Citations de David Strauss
“ Quant aux parties d’un seul et même récit, on pourrait croire, par exemple dans l’annonciation, qu’il n’est pas historique qu’un ange ait annoncé à Marie qu’elle mettrait au monde le Messie, mais que néanmoins il est vrai que Marie en avait conçu l’espérance dès avant la naissance de Jésus. Or, comment cette attente aurait-elle pu s’éveiller en elle ? On le voit, le mythe est aussi dans une particularité qui, concevable en soi, tient tellement à une particularité inconcevable, que l’une ne peut aller sans l’autre. ”
“ Si le Christ naît, croît, fait des miracles, souffre, meurt et ressuscite, ce sont les actes et une destinée du Messie, et, au-dessus, Dieu demeure dans son immuable identité. Ainsi, en tant que le mot mythologie est pris dans le sens indiqué plus haut, le Nouveau Testament ne connaît pas non plus de mythologie. Cependant, en face de l’Ancien Testament, la position est quelque peu changée. Jésus s’appelle le fils de Dieu, non dans le même sens que les rois théocratiques qui ont porté ce titre, mais comme engendré véritablement par l’esprit divin, ou parce que le Verbe divin est incarné en lui. ”
“ Ce n’est donc pas de cette façon que l’on comprendra comment Matthieu est venu à être en contradiction avec Jean ; et le récit dérivé que renferme l’évangile des Hébreux ne va pas non plus assez loin pour concorder avec ce que Luc a raconté des relations de famille entre Jean et Jésus. Tout s’explique sans contrainte, si l’on songe seulement que la relation importante entre Jean et Jésus a dû paraître comme ayant existé de tout temps, en vertu de cette propriété que l’imagination populaire a de se représenter les choses essentielles comme jouissant d’une préexistence indéfinie. ”
“ En la comprenant, nous comprenons en même temps que la discussion pour savoir si le mythe provient d’un individu ou de plusieurs, du poëte ou du peuple, ne porte pas, dans les cas mêmes où l’on peut la soulever, sur le fond de la question. Car si l’individu, c’est-à-dire le narrateur ne fait qu’obéir, dans l’invention du mythe, aux impulsions qui agissent simultanément sur le moral des autres, c’est-à-dire des auditeurs, il n’est plus que l’organe par lequel tous parlent, l’habile interprète qui sait, le premier, donner la forme et la couleur à ce que tous voudraient exprimer. ”
“ Quand un fait, devenu dans la bouche du peuple l’objet de longs récits et de louanges croissantes, a pris, dans le cours du temps, la forme d’un mythe, alors on écarte sans peine, dans ces cas du moins, l’idée d’une fiction volontaire ; car un pareil mythe est la production, non d’un individu, mais de sociétés entières et de générations successives, parmi lesquelles la narration, transmise de bouche en bouche, et recevant l’addition involontaire d’embellissements, tantôt d’un narrateur et tantôt d’un autre, s’est grossie comme la boule de neige. ”
“ Or, il ne fait qu’un avec son père, et la plénitude de la divinité réside en lui ; donc il est ici plus que Moïse ; agir et souffrir ne sont pas chez lui des choses extérieures à la divinité ; et, bien qu’il ne faille pas se représenter le rapport de la divinité avec Jésus comme un rapport de souffrance pour la nature divine, néanmoins ici, d’après le Nouveau Testament, et surtout d’après la doctrine subséquente de l’Église, c’est toujours un être divin qui vit et souffre, et ce qui lui arrive a une valeur et une signification absolues. ”
“ À peine un doute léger commence-t-il à naître dans son cœur, que le prêtre, pieux jusqu’à l’excès, se regarde aussitôt comme coupable, se croit réprimandé par l’ange à ce sujet, et ici encore une double explication devient possible : ou bien une apoplexie paralyse réellement pour quelque temps sa langue, ce qu’il reçoit comme une juste punition de son doute, jusqu’à ce qu’il retrouve la parole dans la joie qu’il ressent lors de la circoncision de son fils ; de sorte que cette circonstance du mutisme est conservée comme fait extérieur, physique, mais sans miracle [25] ”
“ Mais si l’esprit moderne a ses droits, l’esprit ancien a aussi les siens. Non, ce n’est pas en vain que les générations de nos aïeux ont élevé leurs temples, empli le monde de leurs adorations, et, par cette aspiration morale, permis aux plus précieuses forces de l’humanité de se développer. Nous leur devons ce que nous sommes, et l’esprit orgueilleux qui les nie et les méprise ne le peut que nourri de leur lait et pénétré de leur vie. On rend inexplicable toute l’histoire, et, sans le savoir ni le vouloir, on introduit le miracle ”
“ Celui qui, étant homme, s’est si visiblement manifesté comme le Messie, celui-là, pensa-t-on, a dû, dès son enfance, avoir été reconnaissable comme tel pour un œil éclairé par l’Esprit-Saint ; celui qui, plus tard, se montra fils de Dieu par des paroles et des actions puissantes, celui-là, certainement, même avant de parler et de se mouvoir librement, a porté le sceau de la divinité. De plus, si des hommes, poussés par l’esprit de Dieu, ont serré de si bonne heure Jésus dans leurs bras avec amour et respect, l’esprit qui l’anima n’était pas, comme on le lui reprochait, un esprit impur ”
“ Ainsi la première veut que le récit provienne d’une inspiration surnaturelle, la seconde en attribue le développement à l’action naturelle de la tradition légendaire. À quoi il faut ajouter que l’explication allégorique et l’explication morale peuvent, avec l’arbitraire le plus illimité, supposer comme fond du récit historique toute pensée qu’elles jugent digne de Dieu ou morale ; tandis que l’explication mythique, tenant compte de ce que comportent l’esprit et la conception d’un peuple et d’une époque, est ainsi circonscrite dans la recherche des idées qui sont cachées sous les récits. ”
“ De bonne heure, la sévère philosophie grecque, et, par elle, quelques poëtes, sentirent en eux-mêmes que la divinité n’avait pas pu se manifester sous une forme humaine aussi tangible, ni avec autant de grossièreté qu’on le voyait dans les luttes sauvages de la Théogonie d’Hésiode et dans les interventions commodes des dieux homériques. De là vint la querelle de Platon, et avant lui, de Pindare avec Homère [2] ; de là vint qu’Anaxagore, à qui l’on a voulu attribuer l’invention de l’explication allégorique, rapportait les poésies homériques à la vertu et à la justice [3] ”
“ Mais, en attendant, l’élaboration incessante augmente les difficultés de pareils projets ; et, combattant, comme le philosophe de jadis, le sophisme qui lui nie son progrès, l’humanité marche, sans que rien l’arrête, dans la carrière de son destin naturel. Autre et non moins subversive est l’opinion de ceux qui nient l’esprit ancien. C’est l’opinion révolutionnaire. Pour elle il n’y a que fraude, mensonge et oppression dans les théologies qui se sont succédé ; des hommes menteurs d’un côté, des hommes crédules de l’autre, voilà toute l’explication de ce long passé ”
“ Recherche-t-on le but d’un miracle aussi extraordinaire ? on n’en trouve aucun qui soit convenable. Si ce miracle se rapporte à Jean-Baptiste et a été destiné à lui donner, et d’aussi bonne heure que possible, une impression de celui à qui il devait plus tard préparer les voies, on ne sait pas de quelle nature a dû être une pareille impression pour agir sur un embryon ; si le miracle se rapporte aux autres personnes, à Marie ou à Elizabeth, elles possédaient déjà, dans une mesure suffisante, la connaissance et la foi, fruits de la révélation supérieure qu’elles avaient eue en partage. ”
“ Qu’y a-t-il donc d’étonnant que le restaurateur de la nation, le Messie, trouve, comme le père et le législateur du peuple hébreu, un autre Nemrod, un autre Pharaon dans la personne d’Hérode ; que sa naissance soit annoncée par des sages au prince juif ; que ses jours soient menacés, dès le moment de sa naissance, par le tyran, et qu’il échappe heureusement à ses embûches ? La légende apocryphe n’a-t-elle pas eu de semblables raisons pour arranger à sa façon et introduire ce récit dans l’histoire de Jean-Baptiste ? Lui aussi est mis en danger par l’ordre sanguinaire d’Hérode ”
“ Maintenant, les mages quittent Jérusalem de nuit, temps pendant lequel les Orientaux aiment à voyager ; l’étoile, qu’ils ne paraissent plus avoir vue depuis qu’ils ont quitté leur patrie, se montre de nouveau à eux, et les précède sur la route de Bethléem, jusqu’à ce qu’enfin elle s’arrête sur la demeure de l’enfant et de ses parents. De Jérusalem à Bethléem, la route va au sud ; la vraie direction des astres mobiles est de l’ouest à l’est, comme celle des planètes et d’une partie des comètes, ou de l’est à l’ouest, comme celle d’une autre partie des comètes ”
“ Quant au fond, Luc a pleinement raison en faisant demeurer à Nazareth les parents de Jésus, avant comme après la naissance de leur fils ; et Matthieu, qui dit qu’ils s’y établirent après la naissance de Jésus, n’énonce qu’un fait à moitié vrai ; mais, en soutenant que Jésus est né à Bethléem, tous deux ont décidément tort. Or, d’où vient tout ce qu’il y a de faux dans l’un et l’autre ? De l’opinion juive à laquelle ils cédèrent, que le Messie devait naître à Bethléem. D’où vient tout ce qu’ils ont de vrai ? Du fait qu’ils trouvèrent établi, que Jésus avait toujours passé pour Nazaréen. ”
“ Comment, se demande Otfried Müller [142] , concilier ces deux choses, à savoir que, dans le mythe, on trouve intimement incorporés le fait et une pure idée, qui n’a jamais eu de réalité historique, et que pourtant les mythes ont été crus et tenus pour vrais ? Cette pure idée, sans réalité historique, dira-t-on, n’est pas autre chose qu’une fiction revêtue des formes d’un récit : or, une fiction de ce genre qui exigerait un concours complet de plan, d’invention et d’exposition, ne peut, sans miracle, avoir été trouvée par plusieurs à la fois ; donc, c’est un seul individu qui en est l’auteur. ”
“ Au contraire, le dieu biblique est pour nous le dieu véritable, parce que, dans ce que la Bible dit de lui, il ne se montre rien d’inconciliable avec l’image que nous nous faisons de la divinité. Sans compter que la multiplicité des divinités païennes et les détails de leurs volontés et de leurs actes sont en contradiction avec cette image, ce qui nous choque tout d’abord, c’est que les dieux eux-mêmes ont une histoire ; ils naissent, croissent, se marient, engendrent des enfants, accomplissent des exploits, livrent des combats, subissent des labeurs, triomphent et sont vaincus. ”
“ En cherchant la différence la plus remarquable entre l’antiquité et le temps moderne, on n’en trouvera pas de plus marquée, ni qui soit plus effective que celle qui touche la croyance au miracle. L’intelligence antique y croit ; l’intelligence moderne n’y croit pas. Là est le signe par lequel on distinguera le plus sûrement des âges qui sont pourtant dans un rapport de filiation, tellement que l’incrédulité des uns ne se serait jamais établie sans la crédulité des autres ; le développement de l’humanité ayant traversé des phases nécessaires, sans lesquelles rien ne se serait fait. ”
“ Une telle exaltation n’avait pas besoin, pour naître, de miracles comme ceux qui sont racontés dans les évangiles ; et, pour en concevoir la production, il suffit de savoir quel était, à cette époque, l’appauvrissement religieux, appauvrissement si grand, qu’il inspirait aux esprits qui sentaient le besoin de la religion, du goût pour les formes de culte les plus extravagantes, et de se rappeler quelle énergique satisfaction religieuse s’offrait dans la croyance à la résurrection du Messie mort, et dans le fond même de la doctrine de Jésus. ”
“ Là est la différence radicale entre la philosophie provisoire ou métaphysique et la philosophie définitive : la première est incapable de régler les sciences particulières et n’y prétend même pas ; la seconde en émane, et, les reprenant subjectivement, y insuffle l’esprit de généralité qui leur manque. Ainsi consolidée, elle peut tracer les règles d’une éducation générale ; elle peut, ce qui n’est qu’une extension de cette grande fonction, pénétrer dans la vie intime de la société ; elle peut enfin, sortant désormais de l’école, fonder une croyance commune, qui soit la conscience commune. ”
“ Le premier moyen qui se présente c’est de nier l’esprit moderne. Mettre à néant les résultats de tout le travail des derniers siècles est plus facile à dire qu’à faire. Au point de vue de la théorie, c’est renoncer à toute interprétation de l’histoire ; car, s’il est vrai que la civilisation moderne, qui pourtant s’est produite et qui a pris un si puissant empire sur les choses et sur les hommes, n’est qu’une perversion perpétuelle et une chute qui s’aggrave tous les jours, alors il est vrai aussi qu’il n’y a plus d’histoire, c’est-à-dire aucun développement des aptitudes propres à l’humanité. ”
“ Il faut toujours que le génie fasse tomber une étincelle pour allumer la flamme qui jettera la statue dans le moule ; et, quelle que fût la masse de matériaux spirituels préparés d’avance, l’intervention de Jésus ne sera ni d’une explication plus facile ni d’un mérite moins grand. Jésus aurait-il épuisé toutes les sources d’instruction de son temps, il n’en est pas moins vrai que, chez les grands hommes, une faculté compréhensive de recevoir n’est que le revers de leur puissante faculté d’agir. ”
“ Or, notre idée de l’être absolu n’est pas conciliable avec l’idée d’un être sujet au temps et au changement, en butte aux réactions et aux souffrances. Donc des récits où les êtres divins sont ainsi représentés n’ont rien d’historique et sont des mythes. C’est dans ce sens que l’on soutient que, dans la Bible, l’Ancien Testament même ne renferme pas de mythes. À la vérité, l’histoire de la création avec sa succession de jours de travail et son repos final après l’œuvre accomplie ; l’expression, souvent répétée dans le cours ultérieur du récit, que Dieu s’est repenti ”
“ Si, définissant la religion en regard de la philosophie, on dit que la religion donne à la conscience le même fond de vérité absolue que la philosophie, mais sous forme d’image et non sous forme d’idée, il est aisé de comprendre que le mythe ne peut manquer qu’au-dessous et au-dessus du point de vue propre à la religion, mais que l’existence en est essentiellement nécessaire dans la sphère religieuse. ”
“ Le plus difficile à distinguer est ce qui a été appelé mythe poétique, et Bauer ne sait donner qu’un caractère négatif : c’est que, si l’événement raconté est assez merveilleux pour être impossible, et si en même temps on n’y reconnaît aucune intention de symboliser une idée déterminée, il faut conjecturer que tout le récit est dû à l’imagination d’un poëte. Quant à la généralité des mythes, Schelling, dans son Mémoire, appelle l’attention sur cette particularité, à savoir, que la naissance en est dénuée de tout artifice et de tout calcul. ”
“ Quand Israël était un enfant, je l’aimais, et j’ai appelé d’Égypte mon fils, on peut supposer, même à l’interprète le plus orthodoxe, assez de justesse d’esprit pour voir qu’il ne peut être question d’un autre sujet dans le second hémistiche que dans le premier ; ce sujet est le peuple d’Israël, qui est appelé fils de Dieu, ici comme ailleurs (par ex. : 2 Mos. 4, 22 ; Sirach 36, 14) ; et c’est de la sortie d’Égypte, sous Moïse, qu’il s’agit ici ; par conséquent le prophète n’a songé ni au Messie, ni à son séjour futur en Égypte. ”
“ Mais ce n’est là qu’un malentendu ; car la vulgarité de la vie quotidienne est interrompue dans de tels moments, par cela même que des esprits tels que Jean-Baptiste prennent place dans l’humanité ; il serait puéril de considérer les temps et les circonstances au milieu desquels un Jean naquit et se développa, comme vulgaires, parce qu’il y aurait manqué l’embellissement des apparitions angéliques ; et ce que le monde des intelligences fait pour le nôtre, c’est justement de susciter des intelligences humaines extraordinaires, et non de faire monter et descendre des anges. ”
“ Mais, comme cette loi avait justement pour objet de conserver le nom et la race d’un homme mort, la coutume juive était d’enregistrer le premier fils né d’une pareille union, non dans la famille du père naturel, comme le fait ici Matthieu, mais dans celle du père légal, comme Luc l’aurait fait d’après la supposition précédente. Or, l’auteur du premier évangile, ou du moins de la généalogie, lui qui est si imprégné des idées juives, aurait-il commis une pareille erreur ? c’est ce qu’on ne trouvera guère vraisemblable. ”
“ Certes, il n’accorderait à aucun homme, dans quelque état qu’il soit, le pouvoir de jeter si loin le regard dans le plus mystérieux atelier de la nature productive ; il se plaindrait qu’on outrage la liberté humaine, complètement anéantie s’il est possible de déterminer d’avance tout le développement intellectuel et moral d’un homme, comme la marche d’une pendule, et il déclarerait inexact dans l’observation et tout à fait suspect un récit qui rapporterait comme réellement arrivées des choses aussi impossibles. Pourquoi n’agit-il pas de même pour notre récit du Nouveau Testament ? ”
“ Dans la seconde manière, au contraire, on se demande : comment le récit de cet événement merveilleux peut-il s’être formé peu à peu ? La première explique la possibilité naturelle de la chose racontée : c’est la matière du récit ; la seconde recherche l’origine de la relation : c’est la formation du récit. Krug regarde comme stériles les tentatives de la première manière, parce que les explications qu’elle propose sont encore plus merveilleuses que le fait à expliquer. L’autre voie récompense mieux la critique, car elle mène à des résultats qui jettent du jour sur tous les récits de miracles. ”
“ Mais le récit évangélique ne dit pas un mot d’une telle disposition des bergers ; il ne dit pas non plus qu’une impression durable ait été produite sur eux. En définitive, rien dans la narration ne paraît signaler l’apparition comme se rapportant aux bergers ; et ce miracle a uniquement pour but de glorifier et de faire connaître la naissance de Jésus comme Messie. Or, cette publicité, nous l’avons déjà remarqué, fut manquée ; quant à la glorification prise en elle-même, elle n’est qu’une vaine décoration, et par conséquent ce n’est pas un but digne de Dieu. ”
“ Elle a besoin de nous tous ; il faut que chaque génération qui passe, si elle veut avoir fait son devoir et rempli sa tâche, laisse le cœur amélioré, l’intelligence illuminée, l’art enrichi de beautés merveilleuses, le monde davantage dompté et cultivé ; et, dans chaque génération, il faut que l’individu le plus humble comme le plus heureusement doué ait apporté au fond commun son contingent de moralité et de travail. En cet échange sanctifiant entre l’humanité immense et l’individu si petit se trouve la vraie et solide récompense de la vie humaine. ”
“ Si donc on nous dit d’un grand homme que, dès son enfance, il a eu et exprimé le sentiment intime de la grandeur qui a été l’apanage de son âge viril ; si l’on raconte de ses partisans qu’à la première vue ils ont reconnu qui il était ; si, après sa mort, leur passage du plus profond découragement jusqu’à l’enthousiasme le plus vif est représenté comme l’œuvre d’une seule heure, il nous faut encore ici faire plus que douter de la réalité de l’histoire qu’on nous raconte. ”
“ La constitution morale et la position intellectuelle de Jésus ont été telles dans son âge viril, que l’on peut soutenir avec raison qu’elles furent les résultats, non d’une explosion tardive et soudaine, mais d’un développement successif et constant ; or, dans le cours d’une pareille vie, notre récit s’encadre si convenablement, que la critique n’a pas le droit d’en contester la valeur historique. ”
“ Le mythe tient à l’histoire quand un fait particulier et précis est le thème dont l’imagination s’empare pour l’entourer de conceptions mythiques qui ont pour point de départ l’idée du Christ. Ce fait est tantôt un discours de Jésus, par exemple les discours sur les pêcheurs d’hommes et sur le figuier stérile, discours que nous lisons maintenant transformés en histoires merveilleuses ; tantôt c’est un acte ou une circonstance réelle de sa vie : ainsi son baptême, événement réel, a été orné des détails mythiques que racontent les évangiles ”
“ Le résultat ne change pas, même si, avec un des plus récents auteurs sur la doctrine des anges, nous attribuons cette opinion au besoin qu’a l’homme de distinguer les deux côtés de sa nature morale et de se les représenter sous la figure d’êtres placés hors de lui, d’anges et de démons ; car, même ainsi, l’origine des deux conceptions reste purement subjective, et les anges ne sont pas autre chose qu’un idéal de la perfection dans la créature ; idéal qui, conçu à un degré inférieur de culture quand l’imagination créait, disparaît à un degré supérieur quand l’intelligence comprend. ”
“ Même quand le narrateur a des intentions historiques, il peut néanmoins n’être pas placé au point de vue de l’histoire ; il peut être un narrateur poétique, non pas mené, comme un poëte, par une inspiration intérieure et subjective, mais plongé dans une poésie extérieure et objective dont il dépend. Cela est reconnaissable quand il raconte de bonne foi des choses qui sont absolument impossibles et inimaginables, et qui dépassent non seulement l’expérience habituelle, mais encore les lois de la nature. C’est la tradition qui donne naissance à des récits de ce genre. ”
“ On ne peut pas nier, il est vrai, que le génitif dans Luc, étant un cas de dépendance, ne soit susceptible de signifier tout rapport de parenté et par conséquent celui de gendre ou de petit-fils ; mais l’enchaînement de la phrase ne devrait pas être aussi contraire à cette signification qu’il l’est ici. Dans les trente-quatre degrés antérieurs qui nous sont connus par l’Ancien Testament, ce génitif exprime constamment le rapport de fils ; il l’exprime aussi dans le milieu, entre Salathiel et Zorobabel ; comment pourrait-il signifier une seule fois, pour Joseph, le beau-fils ? ”
