“ Le vent sauvage entre dans les cheveux de Camille, dans sa bouche ouverte, dans ses manches, sous son jersey. Elle le sent autour de son cou, sous ses bras, entre ses doigts ; il fouette, il est frais, il est bon, il est vivant ; il veut la prendre, l’enlever, l’emporter comme un morceau d’écume. Elle résiste, accrochée au mât qui gémit et se balance, debout sur l’avant dont le beaupré plonge : des giclées d’embrun rejaillissent, la cinglent au visage, remplissent ses yeux et son nez, ruissellent sur ses joues, le long de son cou. ”
Andrée Viollis
Résumé
Andrée Viollis, dans Criquet, examine avec acuité les tensions entre apparence et identité à travers les destins de personnages comme Camille, Michel ou Éléonore. Ce roman, marqué par des descriptions sensorielles et des dialogues percutants, dévoile les enjeux sociaux et affectifs d’une famille en mouvement.
Les thèmes de la jeunesse, de la beauté et des rapports de domination se tissent dans un cadre naturel vibrant, où la mer et les éléments météorologiques deviennent des symboles de liberté ou de contrainte. L’œuvre, publiée en 1937, révèle une prose audacieuse qui mêle réalisme et poésie, reflétant les enjeux de l’entre-deux-guerres.
Citations de Criquet (Andrée Viollis)
“ Mais une bouflée de vent arrache soudain le béret de Camille, gonfle sa pèlerine, déploie la voile qui claque et se tend. Le bateau s’arrête, craque, se soulève, retombe dans la vague avec un son mat, puis cingle, preste, dans un bruissement de soie qu’on déchire. La mer, tout à l’heure plate et muette, semble partout s’éveiller, frissonner ; des vagues pointent, se gonflent en sillons, se creusent en coquilles, la crête dressée, la voix hargneuse ; les îlots que l’on apercevait de loin, immobiles et mornes, s’animent et tanguent avec des profils d’animaux grimaçants ”
“ Mais on entend un trot pesant dans le couloir ; quelqu’un approche, trébuche, se rattrape avec un cri rauque, ouvre la porte bruyamment. Madame Dayrolles s’est soulevée sur ses coussins, M. Dayrolles s’éveille en grognant et tante Éléonore, debout dans l’embrasure, son lorgnon de travers sur son visage rouge et suant, s’écrie, tragique : — Ah ! j’ai encore déchiré mon jupon ! Elle relève sa robe sur ses vastes mollets, autour desquels tirebouchonnent des bas de coton blanc, — des bas de son trousseau, d’une qualité extra-solide — et montre d’un geste de mélodrame un pan de volant décousu. ”
