“ Criquet, du bout des lèvres arrondies, répète lentement les mots, elle les suit du doigt sur la page comme pour les caresser ; elle essaie de leur donner un visage, un sourire, une voix. Mais, en dépit de tous ses efforts, elle ne parvient pas à les attendrir. ”
Criquet
Définition et enjeux
Le criquet, insecte de la famille des orthoptères, incarne une figure centrale dans l'œuvre d'Andrée Viollis, où il devient à la fois un personnage et un symbole. À travers des descriptions sensorielles et poétiques, l'auteure explore les rapports de Criquet avec son environnement, qu'il s'agisse de ses émotions ambiguës, de ses jeux enfantins ou de ses confrontations avec la nature.
Les extraits révèlent une attention minutieuse aux détails biologiques (comme les larves ou les ailes) et aux relations humaines, ancrant le criquet dans une dimension à la fois littéraire et scientifique. Ce thème, étroitement lié à d'autres entités comme la sauterelle ou l'Acrididae, ouvre des perspectives interdisciplinaires riches.
Citations sur le criquet
“ Le cercle s’élargit, les robes claires et mousseuses viennent battre contre Criquet appuyée au mur : des écharpes effleurent mollement sa joue, elle sent les haleines tièdes, le parfum des mouchoirs de dentelle, le vent des éventails, elle surprend les mots chuchotés, les regards animés ou tendres ; la valse la frôle, l’enveloppe de son souffle et de son ivresse ”
“ La voix glisse à travers la mousseline des rideaux, coule le long du traversin, se faufile entre les draps et, sous la bourre hérissée des cheveux, vient agacer l’oreille de Criquet, ramassée en boule au fond du lit, comme une chatte qui dort, la tête entre ses pattes. Elle pousse un soupir, rabat la couverture d’un geste indécis, cache ses yeux sous ses deux bras et s’étire longuement dans la bonne chaleur lisse. ”
“ Ce quelque chose se ramasse, se déploie, et l’on voit Criquet, le béret de travers sur une tignasse saupoudrée de sable et de bruyère, le tricot remonté jusqu’aux épaules en bourrelets et en bosses, le carquois ballant sur les reins, une jambe de la culotte tombant jusqu’à la cheville, l’autre relevée au-dessus du genou bandé d’un mouchoir noirâtre, — Criquet rouge, les yeux flambants, Criquet suppliante, indignée, qui, se désignant d’un index éperdu clame en hoquetant : — Regardez-moi bien, tante Éléonore, est-ce que j’ai l’air d’une jeune fille ? ”
“ Criquet se vit dans la glace : haletante, le visage écarlate, suant, souillé de poussière, les cheveux en désordre, les vêtements froissés, elle était bien le messager du désespoir ; elle en conçut un secret orgueil. ”
“ Criquet se bouche les oreilles. Alors, tous ces gens qui, sans raison, agitent les bras et les jambes, avancent, reculent, esquissent des gestes de marionnettes et des plongeons de pantins, s’écartent, puis tout à coup se ruent violemment les uns sur les autres, s’empoignent, tourbillonnent et sautent comme des grenouilles épileptiques, lui apparaissent si cocassement bouffons que, sa mélancolie soudain dissipée, Criquet rit de tout son cœur ! ”
“ De temps à autre un oiseau brun aux plumes lourdes s’échappe d’une touffe d’ajoncs ou d’un buisson de ronces. Il y a dans le gris du ciel une petite étoile presque blanche qui frissonne. Les arbres, tournés en file vers la mer, et tout bossus, rentrent la tête dans leurs épaules et des larmes coulent de chacune de leurs branches noires, de chaque brin d’herbe incliné sur le bord du chemin. Criquet sent aussi ses cils froids et mouillés contre sa joue et elle aperçoit des gouttes d’eau rondes, un peu luisantes, sur les poils frisés de la moustache de son père. ”
“ C’est une jardinière aux écailles rayées vert et or qui se hâte gauchement sur ses longues jambes minces. Criquet la saisit par le corselet et regarde : la bête agite son ventre mordoré, croise et décroise ses pattes, essaie de mordre avec ses petites pinces d’écaille rousse sous ses cornes remuantes, puis, désespérée, crache une grosse goutte de liquide brunâtre. — Ça sent la fourmi, fait Criquet, en passant son doigt sous les narines des petits. — Brrr ! Quelle horreur ! crie Marc. — Ça pique le nez, ça fait pleurer les yeux ! ”
“ Criquet enfonce un peu rudement la jardinière aux écailles d’or dans la terre de son nouveau logis, ferme le sac d’une main preste, l’essuie d’un coin de son chandail et le passant à son bras, s’avance du pas innocent et délibéré d’une jeune fille qui n’a dans son réticule que son mouchoir, sa bourse et sa houppette à poudre de riz. ”
“ Un garçonnet et une fillette tournaient autour du banc avec timidité. Ils chuchotaient en épiant Criquet, mais quand elle les regardait à son tour s’éloignaient bien vite, l’air effaré. Tout à coup, pourtant ils s’élancèrent vers les deux garçons, occupés à compter et à comparer leurs billes. — Voulez-vous jouer avec nous ? demanda la fillette, d’une voix tremblante. ”
“ Un bêlement grêle lui fait tout à coup lever la tête. Sur le talus, une chèvre tend vers elle un museau surpris et vif entre deux oreilles roses traversées de soleil. Criquet caresse son échine étroite dont on sent chaque nœud sous le poil rêche. ”
“ Criquet oublie sa peine ; une fiole au large goulot dans la main, elle guette les bourdons : il y en a de gros à la voix nasillarde, vêtus de noir et de blanc, solennels comme des juges ; il y en a qui ont le ventre rouge, le fifre aigu, l’allure insolente des soudards ; d’autres sont menus et bleus entre leurs ailes de gaze, d’autres encore spirituels et gamins avec leurs antennes de velours et leurs blonds corselets de pages. Ils tournent au-dessus d’une plante, hésitent, puis s’abattent, les pattes repliées. ”
“ C’était naguère un des passe-temps favoris de Criquet. Justement, elle connaît au fond du jardin plusieurs plantes de coquelicot qui dressent sur leurs feuilles d’argent ciselé des boutons velus où perle une goutte rouge. Elle y court, flatte les cosses gonflées à la peau rêche, les presse doucement dans ses mains. Qu’elle aimait autrefois à entr’ouvrir le bouton et à dérouler toute la belle soie fripée qui y est enclose ! Elle la lissait longtemps, tendrement, soufflait entre les pétales pour les gonfler, les étalait, écartait les poils noirs du calice puis s’éloignait, ravie. ”
“ Criquet est assise à même le sol raboteux, près d’une cheminée où, avec une maigre flamme jaune, fument des débris de rames. Ses genoux dans ses bras, la tête sur sa culotte mouillée qui sent la saumure, elle se balance doucement et songe. Michel, appuyé contre un rouleau de cordages, sifflote, étendu près d’elle. Elle est un peu lasse, les membres engourdis, les pieds brûlants, mais ses regards vifs prennent tout ce qui l’entoure et son cœur bat, léger rapide. ”
“ Elle parcourut d’un regard l’avenue large et blanche entre les pelouses givrées, les arbres lointains du Bois dont les branches inscrivaient leurs nervures élégantes sur le ciel gris, vit à son côté Michel, le nez bleui, les traits tirés, les deux mains dans les poches de sa capote de lycéen, miss Winnie, le visage barré par un pan d’étole de fourrure et dont l’aigrette verte scandait d’un hochement chacun des pas allongés et secs ; baissant alors la tête avec un soupir, Criquet serra nerveusement le cercle de bois usé qui ne lui venait plus qu’au genou. ”
“ Criquet recule, un petit froid au cœur : elle court, saute, grimpe aux arbres aussi bien qu’un garçon, certes, mais jamais elle n’a pu apprendre à siffler. Avec une patience tenace, elle a allongé, rentré, arrondi les lèvres, roulé sa langue en boule, en cornet, en entonnoir, rien n’est sorti qu’un misérable sifflotement de couleuvre en colère. Serait-ce le signe qu’elle n’est pas faite pour être un garçon ? ”
“ Parfois Criquet prenait son arc, son carquois et s’en allait sur la lande qui abaisse son échine épineuse jusqu’au sable blond de la grève. Elle tournait le dos aux cabines et suivait des sentiers, creusés en sillons dans l’épaisse fourrure des genêts épineux, posait de temps à autre sur son arc une flèche teinte en rouge, la regardait filer en sifflant, disparaître dans l’air bleu et tomber mollement. Elle se piquait un peu les jambes en la cherchant et quand elle l’avait découverte, elle enlevait parfois une de ses sandales pour extraire une épine, puis repartait lentement, le nez en l’air. ”
“ Criquet franchit d’un bond le talus, écarte des branches et entre dans l’ombre. Seules, quelques gouttes de soleil sont tombées sur le tapis de mousse ; elle avance en hésitant, se frottant les yeux pour s’habituer au clair-obscur et de suite aperçoit Jacques étendu dans l’herbe, près du minuscule ruisseau qui a fait naître toute cette fraîcheur. Le pantalon de toile de son cousin est souillé de boue et de taches vertes. Il semble lire quelque chose. Elle se rapproche doucement et s’arrête ; il ne l’entend pas sans doute. Elle gratte la terre du pied, puis tousse avec discrétion. ”
“ Criquet se blottit au fond de son lit comme un animal traqué, se fit toute mince, toute plate, ensevelit sa tête sous son traversin, pressant son nez contre le matelas. Mais une main résolue écarta les couvertures, souleva l’oreiller et la retourna comme une crêpe : alors, risquant un œil inquiet, elle aperçut d’abord miss Winnie, les joues écarlates, l’air choqué, puis, dressée comme une tour au-dessus du lit, la silhouette imposante de tante Éléonore, surmontée d’un visage charnu dont l’énorme coiffure poudrée avivait encore la couleur groseille. « Comme elle est grande et grosse ! » ”
“ La cloche est pleine de fleurs fraîches auxquelles sont suspendus des bourdons et des guêpes. Ils ont mauvaise mine : le velours de leurs vêtements est souillé, fripé ; ils ont replié leurs antennes ; dans un coin, deux d’entre eux sont couchés sur le dos, ternis, les ailes serrées, les pattes raidies. — Déjà ! fait Criquet. Ils devraient être heureux pourtant. Ne leur donne-t-elle pas toutes leurs fleurs préférées ? Ils n’ont même pas la peine de les chercher. Ne sont-ils pas à l’abri du froid, du vent, de la pluie ? Ils trouvent des amis pour causer et s’amuser. ”
“ Je ne souffrirai jamais, mademoiselle, proteste-t-il. Il heurte un fauteuil, s’élance, pour éviter Criquet, contre la table d’où tombent un livre et un mouchoir, se baisse pour les ramasser, laisse échapper son parapluie, son chapeau, les brochures qui s’éparpillent, rencontre de sa tête la tête de Camille qui s’est mise à quatre pattes pour lui porter secours, et se redresse enfin rouge, balbutiant, éperdu, multipliant les « Pardon... Excusez ma maladresse, mademoiselle... Pardon encore... » « Et dire que chaque fois c’est la même histoire ! » soupire Criquet, les yeux au ciel. ”
“ Dépêche-toi donc, Criquet ! cria Marc qui était depuis un moment en bas, avec son frère. Un regard à la loge du concierge dont les meubles de velours vert renvoient un parfum d’oignon et de gras de bouilli, et Criquet d’un bond se trouva dans la rue. Les trottoirs étaient si étroits qu’elle devait passer tantôt devant, tantôt derrière miss Winnie ou bien descendre sur la chaussée en évitant le ruisseau boueux et les automobiles. Il venait tout juste de pleuvoir ; à chaque coin de rue le vent sournois soulevait sur sa tête le chapeau de Criquet en lui tirant les cheveux. ”
“ Enfin ! La dune et ses herbes qui mouillent, qui griffent les jambes ; des maisons blanches, là, tout près, une petite lumière et des voix, de vraies voix celles-là... Elle n’a plus peur... Car elle a eu peur, oui, elle a eu bien peur ! Mais les hommes n’ont jamais peur, eux ? Criquet s’arrête, haletante, les yeux grands ouverts, les mains sur ses côtes soulevées. ”
“ Il commence à faire très chaud. Les mains de Criquet sont humides et l’aiguille crisse. Elle a mal entre les épaules, ses cheveux lui agacent les cils ; une mouche bleue, l’aile prise dans le rideau de la fenêtre, se débat et bourdonne avec un bruit pointu. ”
“ Et tandis que Camille bondit hors de la pièce, elle entend sa tante gémir : — C’est affreux vraiment d’être veuve et abandonnée avec un grand fils ! Criquet s’en allait maintenant à petits pas sous le soleil, le long de la route inégale et blanche. Des touffes d’herbes jaunies craquaient sous ses pas, des bourdons et des guêpes pendaient assoupis aux fleurs rouges des chardons et les lézards, avec un bruit de feuilles froissées, filaient entre les pierres où l’on apercevait une seconde le bout de leur queue ronde et grise. ”
“ Rentrons, veux-tu ? ajouta-t-elle en lui prenant câlinement le bras. Je crois bien que ma vie de garçon est finie... Un instant plus tard, dans sa chambre, Criquet considérait d’un air songeur le pantalon et la vareuse tombés par terre à ses pieds. À cette minute, ces vieilles nippes usées prenaient une valeur de symbole ; Criquet dépouillait avec elles sa vie passée, tous les rêves puérils que personne n’avait connus, dont elle souriait maintenant, tous ses espoirs, tous ses regrets stériles. ”
“ L’une d’elles surtout s’est transformée, Jeanne Lasalle, qui n’a guère que quelques mois de plus que Criquet. Avec sa jupe blanche, presque longue, découvrant le petit soulier noir, sa taille déjà cambrée, sa figure ferme et ronde blottie dans une chevelure de cendre bise, son cou qu’elle gonfle, ses regards malicieux, sa bouche humide, tantôt pincée et tantôt épanouie, c’est vraiment une femme. Et comme elle manie son éventail, le faisant palpiter avec une nonchalance onduleuse, ou le fermant d’un petit coup sec du poignet qui retombe, souple comme une tige ! ”
“ Criquet rit, toute contente, fait trois tours à cloche-pied autour de la table, s’assied, se renverse sur sa chaise, saisit à deux mains le rebord de la table et se balance si fort que ses cheveux pendent jusqu’au tapis. Mais dans le cortège en deuil, elle aperçoit tout à coup le pauvre visage de maman. Sa joie s’apaise, et, un peu essoufflée, elle retombe enfin en face de son dictionnaire. La version n’a guère avancé. C’est du Cicéron. Quel texte serré, bourré ! Quelles phrases longues et lourdes ! On dirait une maison sans fenêtres. Décidément le latin est désagréable à regarder. ”
“ Et les yeux de Criquet brillant, elle dansait de joie devant les paniers de raisins et de pêches tardives. — Quelle extravagance, mon enfant ! répondit miss Winnie, choquée. Nous venons de finir de déjeuner et les noix ne sont pas bonnes pour la santé. Hurry please ! Il va encore pleuvre. Et ouvrant « sa paraplouie », l’institutrice activa son dandinement. ”
“ Criquet eut beau l’essuyer sur son tricot de laine, la passer dans ses cheveux, sucer la soie, la mordre, la tordre entre ses doigts humides, viser, en fronçant les sourcils et le nez, le trou imperceptible qui tremblait dans sa main gauche, l’aiguille et la soie s’obstinèrent à ne pas se joindre ; elle poussa un gros soupir et coula vers son institutrice un coup d’œil suppliant. Miss Jenkins demeurait impassible. Droite sur son fauteuil, les coudes au corps, les jambes correctement allongées devant elle, elle tricotait avec une rapidité mécanique. ”
“ Camille s’assit en face d’un guéridon couvert de journaux de modes et de gravures où des femmes polychromes, la taille sous les seins et la jupe aux chevilles évoluaient sur des jambes démesurées. — Elles sont belles, les dames, dis ? souffla l’un des enfants avec admiration. — Belles ? Je n’en ai jamais vu de pareilles, répondit Criquet, irritée ; on dirait des champignons poussés à l’ombre, avec une large tête, une queue mince et haute à n’en plus finir. On nous apprend au cours de dessin qu’il faut sept à huit longueurs de tête pour faire un corps. ”
“ « Vous êtes des hommes maintenant », leur a dit papa. Ils sortent seuls, eux si petits encore, et on ne leur recommande pas de bien se tenir dans la rue. Ils verront les pelouses où les pigeons tournent, le platane qui se rengorge entre deux allées, avec son cou gonflé d’une pomme d’Adam. Il doit avoir en ce moment une écorce toute écaillée de vert, ce platane, et, au sommet, quelques feuilles brunes, les dernières... Mais voici que Criquet entend un froissement soyeux de jupes, le heurt des parapluies qu’on prend : c’est Suzanne qui part pour sa leçon de chant, avec miss Winnie. ”
