“ Cette impuissance à agir devant les hommes, cette aboulie sociale me paraît l’essentiel de la timidité. Comme je l’ai déjà remarqué en parlant du langage, il ne faut pas croire que le timide soit, en réalité, capable d’accomplir l’action et qu’il soit simplement arrêté par l’émotion. L’acte que le malade exécute, quand il est seul, n’est pas du tout le même que celui qu’il a à exécuter en public, et sa timidité consiste réellement en une impuissance, une incapacité à faire un acte particulier, qui est justement cette action, dans les conditions spéciales que crée la présence des témoins. ”
Dr Pierre Janet
Résumé
“Les Névroses”, est une œuvre de Dr Pierre Janet. Des thèmes tels que phénomènes, hystérie ou hystériques y sont abordés.
Citations de Les Névroses (Dr Pierre Janet)
“ Dans l’hystérie, si je ne me trompe, la perte de conscience n’est jamais réelle, elle est simplement apparente. Nous supposons qu’elle existe pour deux raisons : d’abord parce que le sujet ne nous répond plus et ne paraît pas réagir aux excitations du monde extérieur, et deuxièmement parce qu’après l’attaque il ne paraît pas se souvenir de ce qui s’est passé. Mais il ne s’agit là que d’une anesthésie et d’une amnésie ayant au suprême degré les caractères hystériques portant sur la personnalité normale du sujet et non sur la conscience en général. ”
“ Il m’est difficile de résumer par un mot le caractère général qui se retrouve dans les idées de ce groupe. Il s’agit non seulement de remords proprement dits, mais de mépris, de mécontentement portant, non seulement sur les actes, mais sur les facultés morales, sur la personne du sujet. Le malade a constamment l’idée que ce qu’il fait, que ce qu’il est, que ce qui lui appartient est mauvais. Le caractère qui me semble le plus général, c’est le sentiment de honte, quoique, dans certains cas, la honte soit légère et qu’il s’agisse surtout de mécontentement. ”
“ C’est ce sentiment de l’irréel qui donne les impressions de rêve, de simulation, de jamais vu, de fantastique, c’est cette absence de réalité psychologique qui leur fait dire que les autres hommes sont des automates et qu’eux-mêmes sont des morts. On pourrait dire qu’ils ont conservé toutes les fonctions de perception mais qu’ils n’y ajoutent plus les sentiments de confiance, de certitude qui constituent dans notre esprit la notion de la réalité. ”
“ Je suis convaincu que le plus souvent l’accident se développe à la suite d’un trouble émotionnel, suivant des lois qui lui sont propres et que le sujets ignore complètement. On peut le démontrer de bien des manières : comme l’avait déjà observé Lasègue, beaucoup de symptômes hystériques se développent chez les malades à l’insu du malade et à l’insu de leur médecin. Beaucoup plus souvent qu’on ne le croit, on a l’occasion d’examiner des sujets qui n’ont absolument jamais été examinés à ce point de vue et qui sont porteurs de symptômes qu’ils ignoraient, dont ils n’avaient pas la moindre idée. ”
“ Se décide-t-on à donner au suggestion une signification précise, admet-on que chez certains malades les idées ne se comportent pas comme chez tout le monde, qu’elles agissent d’une manière spéciale sur l’esprit et sur l’organisme. C’est alors cette action spéciale qui est le point essentiel, c’est elle qui constitue l’hystérie et vous n’avez pas le droit de faire une définition dans laquelle vous sous-entendez l’essentiel. Commencez par définir ce que vous appelez suggestion et après, vous direz, si vous le voulez et si c’est vrai, que l’hystérie est une maladie par suggestion. ”
“ De même que la synthèse et l’association sont les grands caractères de toutes les opérations psychologiques normales, de même la dissociation est le caractère essentiel de toutes les maladies de l’esprit. La dissociation existe partout et on peut dire que dans les états démentiels on se trouve en présence d’un poussière d’idées, d’habitudes, d’instincts, à la place des constructions complètes tombées en ruine. Dire que la dissociation des fonctions existe dans l’hystérie, c’est simplement répéter une fois de plus que cette névrose rentre dans le grand groupe des maladies de l’esprit. ”
“ Cependant l’analogie n’est que superficielle : l’hystérique n’a pas seulement des impulsions, il a des actions. Nous avons vu qu’il joue son rêve; il va quelquefois jusqu’au crime, et s’il ne réussit pas plus souvent, c’est à cause de sa maladresse et de son défaut de perception de la réalité. Est-ce que le malade impulsif cède de la même manière à ses impulsions? Il le prétend, il a une peur affreuse d’être entraîné à commettre un homicide, il demande en suppliant qu’on le protège contre lui-même, il vous montre même de petits mouvements qu’il appelle des commencements d’exécution. ”
“ Le système est plus considérable, il est surtout plus ancien, mais c’est quelque chose de semblable : une idée est une fonction qui commence, une fonction est une idée de nos ancêtres qui a vieilli. Le même trouble peut s’appli-quer aux deux phénomènes et le mutisme hystérique nous présente la même dissociation qu’une amnésie. Les mêmes remarques peuvent s’appliquer à tous les accidents. Le vrai caractère de toutes les paralysies hystériques, c’est d’être accompagnées ou suivies de l’agitation indépendante de la même fonction, c’est l’acte subconscient qui caractérise la paralysie hystérique. ”
“ C’est l’ancienne conception de M. Bernheim : les phénomènes hystériques ont un grand caractère qui leur est commun à tous et qui n’existe que chez eux; c’est qu’ils sont le résultat de l’idée même que le sujet a de son accident, « l’hystérique réalise son accident comme elle le conçoit ». C’est cette conception qu’il faut maintenant considérer elle-même. Cette conception est vraiment intéressante et elle ne manque pas d’une certaine précision, car il n’y a guère de maladies organiques ni même de maladies mentales où les choses se passent ainsi. ”
“ Peut-être pourrais-je expliquer de la même manière d’autres troubles : nous avons un langage calme et un langage émotionnel quand la voix est entrecoupée par des soupirs ou des sanglots, quand l’émotion la fait trembler. Le bégaiement hystérique qu’il ne faut pas confondre avec le bégaiement qui se développe depuis l’enfance me semble être la conservation d’une forme inférieure du langage, le langage émotif à la place du langage calme et complet. ”
“ On ne constate chez ces malades ni la suggestion proprement dite, ni les phénomènes d’amnésie, d’anesthésie, de paralysie, ni les mouvements subconscients qui sont en rapport avec ce rétrécissement et cette dissociation. Jamais le développement de cette névrose n’aboutit au somnambulisme proprement dit, à l’écriture automatique des médiums, à la double personnalité que l’on trouve au terme de l’hystérie. En un mot, la névrose psychasténique n’est pas essentiellement, comme l’hystérie, une maladie de la personnalité. ”
“ Enfin la suggestion même me paraît dépendre de cette disposition mentale : elle en serait bien plus souvent l’effet que la cause. C’est précisément parce que les sujets ont tout oublié en dehors de l’idée suggérée, parce qu’ils ne sont plus retenus par aucune perception, aucune pensée relative à la réalité environnante qu’ils laissent se développer si librement ces idées qu’on leur a mises en tête. La suggestivité et la distractivité ne me paraissent pas se produire l’une l’autre, elles sont deux stigmates parallèles qui ne peuvent pas exister l’un sans l’autre. ”
“ Quand le sujet nous dit qu’il ne peut parvenir à faire un acte, que cet acte est devenu impossible, on peut remarquer qu’il ne sent plus que cet acte existe, ou peut exister, qu’il a perdu le sentiment de la réalité de cet acte. Quand d’autre nos disent qu’ils agissent en rêve, comme des somnambules, qu’ils jouent la comédie, c’est encore la réalité de l’acte par opposition au simulacre de l’acte dans les songes et dans les comédies qu’ils sont devenus incapables d’apprécier. ”
“ Mais en même temps, dans les esprits bien portants, ces systèmes relatifs à chaque idée sont en rapport avec un système infiniment plus vaste dont ils ne sont qu’une partie, le système de notre conscience tout entière, de toute notre individualité. Le souvenir de la mort de sa mère, l’affection qu’Irène sent pour elle, avec tous les souvenirs qui s’y rapportent ne forment qu’une partie de l’ensemble de la conscience de cette jeune fille. ”
“ Il n’a pas l’air de croire que l’on puisse répondre par la parole, il n’ouvre pas la bouche, ne fait entendre aucun son, il répond par écrit. En un mot, il n’y a pas là une parole imparfaite, il n’y a pas là de parole du tout et il semble même que ce malade n’a plus l’idée ni le désir de la parole. Le sujet semble avoir oublié cet usage qu’à tort ou à raison les hommes ont fait de leur bouche. J’insiste sur ce caractère parce que tous les auteurs, avec beaucoup d’exagération à mon avis, en font un signe distinctif entre l’aphasie organique et le mutisme hystérique. ”
“ Qui ne croirait, à première vue, qu’un raisonnement syllogistique demande plus de travail cérébral que la perception d’un arbre ou d’une fleur avec le sentiment de leur réalité et cependant, je crois que ce point de sens commun se trompe. L’opération la plus difficile, celle qui disparaît le plus vite et le plus souvent, dans toutes les dépressions, est celle dont on vient justement de reconnaître l’importance, l’appréhension de la réalité sous toutes ses formes. ”
“ Aussi il est bien étrange qu’un individu ait subitement perdu toute espèce de parole et qu’il continue à penser aussi clairement qu’auparavant! Enfin cet accident disparaît comme il est venu; depuis le fils de Crésus qui guérit de son mutisme en criant : « Soldat, ne tue pas Crésus! » on voit une foule de ces malades qui guérissent tout d’un coup par une colère, par un éclat de rire, par une surprise. Il faut que la fonction du langage ne soit guère compromise pour qu’elle réapparaisse aussi facilement. ”
“ Saisir une perception ou une idée avec le sentiment que c’est bien le réel, c’est-à-dire coordonner autour de cette perception toutes nos tendances, toutes nos activités, c’est l’œuvre capitale de l’attention. En outre, savoir jouir complètement du présent, de ce qu’il y a de beau et de bon dans le présent et aussi savoir souffrir du présent quand il y a lieu sont des opérations mentales qui semblent très difficiles et dignes d’être rapprochées de l’action et de l’attention au réel. ”
“ Un degré encore au-dessous, les attitudes des membres disparaissent, ils restent immobiles et retombent inertes si on les déplace ; seuls les changements de la physionomie, les grandes modifications de la respiration et des palpitations du cœur indiquent les émotions qui bouleversent l’esprit du sujet. Un pas de plus encore et nous arrivons à un phénomène qui n’est pas toujours bien compris : le malade semble s’être évanoui, il a les yeux fermés, les membres en résolution, la respiration régulière, c’est en vain qu’on essaye de le secouer, il ne réagit en aucune manière. ”
“ N’y a-t-il pas de grandes colères, des élans d’enthousiasme, de grandes terreurs qui s’accompagnent de grandes modifications viscérales et qui cependant restent des colères, des enthousiasmes, des peurs, sans devenir des phobies et des obsessions? N’y a-t-il pas infiniment d’autres états pathologiques dans les maladies cardiaques ou pulmonaires qui s’accompagnent de grandes modifications viscérales du même genre, sans être identiques à des crises d’obsession? Quel que soit le problème considéré, on est toujours forcé dans cette théorie émotionnelle de rester dans de grandes généralités vagues. ”
“ Peuvent-elles se séparer sans dommage et n’y a-t-il pas une dégradation en même temps qu’une dissociation des fonction? La réponse à ces questions n’est pas difficile, quand il s’agit des idées ou du langage : les fonctions intellectuelles dissociées subissent évidemment une dégradation. En est-il de même pour les fonctions motrices? Sans doute on ne constate pas à la suite de ces dissociations de grosses altérations des réflexes, mais il se peut qu’il y ait d’autre altérations plus délicates et que les fonctions retournent en arrière et prennent des formes plus élémentaires et plus anciennes. ”
“ On devine facilement d’après ces études comment se terminent ces crises d’agitation psychasténique : elles sont terminées quand il n’est plus question de cet acte primaire que le malade ne pouvait pas faire. Tant qu’on insiste pour qu’il traverse la rue, pour qu’il écrive sa lettre, il s’agite de plus en plus; mais il arrive un moment où le voyant malade on oublie complètement le point de départ de la crise, lui-même ne songe plus à la croyance sur laquelle il s’interrogeait, il a complètement renoncé à éprouver l’émotion en rapport avec la circonstance présente. ”
“ Il a sa crise tout simplement parce qu’il doit faire un acte qui est difficile et compliqué pour lui. Tout un groupe de phobies, celles qu’on a appelées les phobies des objets ne sont comme je l’ai montré que des phobies d’actes : l’objet n’est qu’une occasion ainsi que le contact lui-même, parce qu’on n’agit pas sans toucher à des objets, mais l’essentiel dans le phénomène c’est l’acte. La malade de Legrand du Saulle qui a la phobie de la plume et de l’encrier a en réalité sa crise d’angoisse quand elle veut écrire. ”
“ Les choses continuent ainsi pendant très longtemps en s’aggravant insensiblement jusqu’à ce qu’à un moment donné éclatent des crises d’agitation ou des obsessions : c’est là une des formes communes de la maladie. Plus souvent qu’on ne le croit, les choses se passent tout à fait différemment; il y a un changement brusque de l’état mental à propos d’une maladie physique ou plus souvent à propos d’une violente émotion. Tout d’un coup, en quelques instant, le malade se sent transformé, il entre immédiatement dans l’état de dépression que nous venons de décrire. ”
“ Sans aucun doute il y a des idées fixes en même temps que l’amnésie; j’ai même soutenu que ces deux phénomènes étaient presque toujours inséparables, mais ces idées fixes ne portent aucunement sur l’amnésie elle-même et sur ses caractères. Les idées fixes de ces malades portent sur des événements de leur vie, sur des désirs ou des rêves, et point du tout sur le fait d’oublier telle ou telle chose. ”
“ Marcelline continua à venir de temps en temps se faire endormir, elle entrait alors dans son état alerte et partait très heureuse avec une activité, une sensibilité et une mémoire complètes. Elles restait ainsi pendant quelques semaines, puis lentement ou subitement, à la suite de quelque émotion, elle retombait dans ses engourdissements, revenait à l’état que nous avions considéré comme primitif et naturel avec les mêmes troubles viscéraux. L’oubli s’étendait maintenant sur des années entières et troublait complètement son existence : elle accourait alors se faire transformer de nouveau. ”
“ J’ai essayé autrefois de résumer ces caractères psychologiques d’une façon aussi simple que possible par la conception du rétrécissement du champ de la conscience. La vie psychologique n’est pas uniquement constituée par une succession de phénomènes venant à la suite les uns des autres et formant une longue chaîne qui se prolonge dans un seul sens. Chacun de ces états successifs est en réalité complexe, il renferme une multitude de faits plus élémentaires et ne doit son unité apparente qu’à la synthèse, à la systématisation de tous ces éléments dans une seule conscience personnelle. ”
“ Au lieu de généraliser à tort et à travers le phénomène de la suggestion sans le comprendre, constatons-le quand il existe et voyons de quoi il dépend. Il y a là, comme on l’a vu, un développement excessif des éléments contenus dans une idée, et ce développement semble se faire sans effort volontaire de la part du sujet, sans qu’il y ajoute, comme nous serions obligés de le faire nous-mêmes, tout l’effort de la personnalité. ”
“ Les ruminations mentales n’ont en réalité aucune importance, elles n’aboutissent jamais à une croyance quelconque et ne constituent même pas un délire : le sujet s’embrouille au milieu d’innombrables idées abstraites dont il ne tire en réalité aucune conséquence. Il est facile de voir qu’il ne prend pas au sérieux les sottises qu’il raconte, ce sont des ruminations enfantines et bêtes, des bavardages à propos des plus sottes superstitions et l’on pourrait dire que chez quelques-uns ces pensées manifestent un retour à l’enfance et à la barbarie. ”
“ C’est pour résumer ces troubles que j’ai essayé d’étudier un caractère remarquable de la plupart de nos opérations mentales, que j’ai proposé de baptiser la fonction du réel. Les psychologues semblent admettre le plus souvent qu’une fonction mentale reste toujours la même, quel que soit l’objet sur lequel elle s’exerce; qu’un raisonnement, par exemple, ou la recherche d’un souvenir garde toujours le même caractère, quel que soit le problème ou le souvenir considéré. ”
“ Les choses se passent comme si une idée, un système partiel de pensée s’émancipait, devenait indépendant et se développait lui-même pour son propre compte. Le résultat est que, d’un côté, il se développe beaucoup trop et que de l’autre la conscience totale présente une lacune, amnésie ou inconscience relatives à cette même idée. Cet ensemble de caractères nous semble assez net pour constituer un groupe de symptôme bien distincts. C’est là une forme de délire très spéciale que l’on ne rencontre pas dans tous les troubles de l’esprit. ”
Termes fréquents
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