“ Et si c’est vrai qu’un garçon, qui n’a pas encore ses quinze ans, peut aimer d’amour une jeune fille plus âgée que lui, et bien, c’est en cette minute-là que je me suis épris de Toudoritza ! Père Toma lui enlaça la taille et l’attira à lui : — Il ne faut pas être si bilieuse ! — lui dit-il. — Tout passe, même l’amour trompé. Et puis, Tanasse est indigne de toi... — Si !... Il est digne de moi !... Je lui pardonne, à lui, mais je saurai qui haïr, dorénavant ! Et, croyez-moi, je ne manquerai pas de brûler ma part de chardons : leur piqûre, je l’ai sentie, moi... ”
Résumé
“La Revue de Paris”, est une œuvre de . Des thèmes tels que Baragan, chardons ou Tanasse y sont abordés.
Citations de La Revue de Paris ()
“ Soudain, une brusque poussée de bise, puis v’lan ! quelque chose d’épouvantable est projeté sur mon visage et me pique au point de me faire saigner. — Les chardons ! Les chardons ! — hurlai-je, repoussant le ballon épineux que le Crivatz nous envoyait. Brèche-Dent bondit, alors, et tout joyeux : — Ils sont là ? — s’écria-t-il ; — allons vite ! Pas besoin de nous habiller, nous l’étions. Chacun un bâton à la main, les caciulas bien enfoncés sur la tête, nous voilà dehors, sans oublier ce reste de pain qui devait remplacer la mamaliga et les poireaux. L’impossible vie frénétique ! ”
“ Le cheval mourut vers le coucher du soleil, qui dorait le désert, notre fouillis et nos faces attristées. La pauvre bête rendit son âme sans aucune peine, heureuse, peut-être, d’en finir. Ôtant sa caciula, le père dit, en la regardant morte : — Dieu m’est témoin que je ne l’ai pas fait souffrir... J’ai couru à trois portées de fusil pour lui chercher de l’eau ; l’herbe ne lui a pas manqué, et de fouet je n’en ai point. Si elle est morte « dans mes mains », que Dieu me pardonne, mais je n’y suis pour rien. ”
“ Mais si vous êtes armé contre ces deux calamités de la bouche et si vous voulez vous trouver seul, avec votre Dieu, allez alors sur le Baragan : c’est la place que le Seigneur a octroyé à la Valachie pour que le Roumain puisse rêver à son aise. Un oiseau qui vole entre deux chaînes de montagnes, c’est une chose qui fait pitié. Sur le Baragan, le même oiseau emporte dans son vol la terre et ses lointains horizons. Allongé sur le dos, vous sentez l’assiette terrestre qui se soulève, monte vers le zénith. C’est la plus belle des ascensions que le pauvre homme puisse faire. ”
“ Les chardons dont il est question ici apparaissent, dès que la neige fond, sous la forme d’une petite boule comme un champignon, une morille. En moins d’une semaine, ils envahissent la terre. C’est tout ce que le Baragan peut supporter sur son dos. Il supporte encore les brebis qui sont gourmandes de ce chardon et le broutent avidement. Mais plus elles le broutent, et plus il se développe, grandit, toujours en boule ; il atteint les dimensions d’une grosse dame-jeanne, quand il arrête sa croissance et quand le bétail lui fiche la paix, car il pique, alors, affreusement. ”
“ C’est ainsi que le destin trace la route de l’homme... ⁂ Nous courûmes pendant toute cette première journée, longue et riche comme une vie, pleine de ciel, de terre, de soleil et de Crivatz. Le soir, elle se remplit de ténèbres inconnues, qui nous surprirent en plein désert. Alors nous eûmes peur, mais nous nous gardâmes de nous l’avouer, chacun voulant paraître vaillant aux yeux de l’autre. — Il n’y a pas de revenants, Mataké, tu peux en être tranquille ! — fit Brèche-Dent, en regardant autour de lui. ”
“ Nous allons « dans le monde » : moi, ce garçon et ce chien. Que ce soit à toi, Gravila, cette gospodaria qui n’a plus de femme ! Debout dans sa charrette, Gravila songe un instant, mâchonnant un bout de sa moustache : — Tu as raison, Marine, — fait-il. — L’homme qui n’a ni terre ni femme, n’est bon à rien. Va donc « dans le monde. » Et voici trente francs pour le bois que je tirerai de ta demeure. Puis, me montrant avec son fouet, il ajouta : — Celui-là me paraît un agité... Gare à lui, au temps des chardons... Il est capable de te plaquer ! ”
“ Il fallait voir cette femme pêcher, pour savoir ce que c’est qu’une Olténienne qui aime son mari ! Surtout quand elle lançait en rond le prostovol, — les bras nus jusqu’aux épaules, la jupe ramassée tout en haut, la chevelure bien serrée dans la basma [6] , les yeux, la bouche, les narines, tendus vers l’infini marécageux, — on eût dit qu’elle allait retirer tout le poisson de la Borcéa. Alal pour une femelle ! s’écriaient les pêcheurs qui la voyaient faire. Et quand même nous étions dans le pétrin : donc, ça ne vaut pas la peine de trop s’éreinter dans ce monde ; le travail ne mène à rien. ”
“ Mais les autres ? Ceux qui « font des histoires ? » Quels pays montrent-ils aux yeux des gamins ? Comment arrivent-ils à changer le sort de certains ? Ah ! combien je désirais m’en entretenir avec quelqu’un qui me racontât des folies, qui me mentît, mais qui m’eût permis de rêver un peu, d’oser ! Et les chardons n’étaient que rêve et audace, invitation à changer ce qu’on a pour ce qu’on pourrait avoir, fût-ce le pire, car il n’y a pire que le croupissement pour ceux qui aiment toute la terre. Le Baragan, qu’on dirait « sans fin », était à nos yeux d’enfants « toute la terre. » ”
“ C’est alors qu’il faut voir le Baragan. On dirait qu’il se bossèle et s’aplatit à volonté, joyeux de tout ce monde qui roule furieusement sur son dos, pendant que « le Crivatz » trompète sa rage. Par moments, lors d’une trêve, il se tient coi pour sentir le passage de trois ou quatre chardons qui galopent comme de bons camarades, se heurtent gentiment, s’entre-dépassent pour plaisanter, mais vite se rangent et vont coude à coude. Vers la fin de la crise, il y a les chardons solitaires. Ce sont les plus aimés, parce que très attendus. ”
“ Rien d’autre. — Malaï, malaï ! gémissaient-ils, chancelants, hideux. On donna, on partagea, encore et encore. Mais il n’y avait pas beaucoup de maisons qui pouvaient donner. Ceux qui vivaient dans l’aisance ou dans la richesse, — le maire, le pope, quelques paysans ghiabours et surtout le boyard, — verrouillèrent vite leurs portes devant les affamés, se cloîtrèrent chez eux, impitoyables. Le boyard, comme la plupart du temps, n’était pas au konak. Il vivait à Bucarest. Mais un événement l’attira, juste pendant la désolation. ”
“ Le Roumain est une créature curieuse. Je n’ai jamais entendu parler d’un peuple qui sache, mieux que le nôtre, chanter ses joies et ses douleurs, et qui soit en même temps si humble, si docile, si tristement replié sur le trop peu que la vie lui octroie. Il y avait à la ferme quatre gamins et trois fillettes, maigres, sales, pieds nus et loqueteux, comme moi. Pour la grande ruée des chardons, ils se contentaient de molles velléités : une randonnée de deux lieues, puis retour à la « mamaliga pas plus grosse qu’une noix ». ”
“ Costaké partit en colère : — Voilà la vraie histoire des chardons ! Les chardons-ciocoï [13] ! les chardons-bourreaux !... la lèpre toute puissante qui sévit sur notre trop patient pays, devenu un immense Baragan !... Je me le demande, pour la millième fois : comment se fait-il que le cojan ne sente pas les piqûres de ces chardons qui envahissent sa tinda, lui poussent sur le dos, le vident de sa dernière goutte de Sang ? Comment se fait-il que la rage ne lui monte pas à la tête et qu’il ne mette pas le feu à toute cette mauvaise herbe qui le chasse de sa propre chaumière ? ”
“ Aussi longtemps, que le Yalomitséan se démène, s’entête à arracher à son sol une poignée de maïs, ou quelques pommes de terre, le Baragan n’est pas intéressant. Il ne faut pas le visiter. C’est une chose bâtarde, comme une belle femme vêtue de loques, comme une mégère parée de diamants. La terre n’a pas été donnée à l’homme seulement pour nourrir son ventre. Il y a des coins qui sont destinés au recueillement. C’est cela le Baragan. Il commence à régner dès que l’homme laborieux rentre chez lui, dès que les chardons deviennent méchants et que le vent de Russie se met à souffler. ”
“ Mais comment transporter cette manne céleste, quand les trois quarts du pays manquent de communications, aujourd’hui comme il y a mille ans ? Alors elle eut une idée, qu’elle se mit à réaliser sans nous en faire part : s’astreignant à des économies sournoises, nous gavant de poisson et rien que de poisson, — rarement un peu de polenta, encore plus rarement un bout de pain, — toute une année durant, elle réussit à amasser cent francs, qui lui permirent d’acheter, d’occasion, une rosse avec sa carriole à quatre roues, toutes deux chancelantes, prêtes à s’effondrer. ”
“ Et nous avions besoin de pitié divine autant que de pitié humaine, car les chars s’embourbaient ou se renversaient, car les bêtes tombaient à genoux et demandaient grâce, car les hommes battaient les bêtes et se battaient entre eux, car les ciocani pourrissaient dans les mares et il fallait en transporter les gerbes à dos d’homme, à dos de femme, à dos d’enfant, — et ces hommes, ces femmes, ces enfants n’étaient plus que des tas de hardes imbibées de boue, de grosses mottes de terre pantelant sous l’action de cœurs inutiles. ”
“ Alors le Baragan nous parut bien plus désert. Nous étions vraiment seuls, et tous deux des enfants. J’attendais que mon compagnon dît quelque chose, ou qu’il reprît la course, mais lui attendait la même chose de moi. Et nous restions plantés là, l’épaule contre le vent, un pied sur la perche qui retenait le chardon, chacun évitant de regarder l’autre dans les yeux. Nous scrutions plutôt le côté de l’infini qui venait d’engloutir nos camarades. ”
“ Quelqu’un encore avait entendu Costaké et l’avait approuvé : c’était Toudoritza. Nous ne nous attendions plus à la voir ce soir-là, mais une porte s’ouvrit doucement et elle parut : jeune fille frêle, aux grands yeux cernés et à la bouche comme une cerise, au regard téméraire et fort proprement vêtue, presque coquette. Elle dit un « bonjour » ferme, en passant la main sur son abondante chevelure brune, nous jeta un bref coup d’œil, à nous, les « nouveaux venus », et alla s’asseoir entre son père et sa mère. ”
“ Il parcourait le Baragan en long et en large, terrifié par les chardons qui volaient au-dessus de sa tête. Tranquillisés, nous nous rendormîmes comme deux anges battus, pour ne nous réveiller que sous les aveuglants rayons du soleil que le Crivatz n’arrêtait pas une minute de fouetter. Un bon appétit nous fit dévorer toutes nos provisions. Et la vie réapparut à nos yeux telle qu’elle est. ”
“ Peu après, notre aventure était connue par tout le monde. — Histoire de chardons ! — s’écria le frère de Yonel, la mine assombrie. — Ce n’est pas la faute des enfants, ni celle des parents ! Le pays tout entier, de Dorohoï à Vârciorova, n’est qu’un Baragan, sur lequel se promènent, le fouet à la main, des chardons autrement vénéneux. Ce sont ces chardons-là qu’il faudrait extirper, si nous voulons ne plus voir, entre autres malheurs, les enfants quitter la maison et s’en aller dans le monde ! — Tu parles trop fort, Costaké ! ”
“ C’était pendant le battage du maïs. Père Toma possédait une batteuse à main, machine chère, que tout villageois ne pouvait se payer. Aussi la prêtait-il volontiers, car il souffrait de voir, « au temps des machines, les paysans mettre les épis dans un sac et frapper dessus avec des gourdins, puis décortiquer à la main, comme au temps de Jésus-Christ », disait-il. Et, sortie de chez lui, la batteuse allait d’une chaumière à l’autre, — on eût dit d’elle-même, — et faisait le tour du village, comme une annonciatrice de temps meilleurs. ”
“ Je l’aperçus alors, un instant, — gaillard dans la cinquantaine, grisonnant, tête de noceur, fier à crever, fort comme un taureau et bien planté sur ses jambes. — Allez ! allez ! — fit-il, bourru, aux paysans qui le suppliaient. — Vous êtes toujours prêts à crier misère. Il n’y a pas que pour vous que l’année a été mauvaise ! Le lendemain, dès l’aube, une trentaine de villageois, armés de leurs fusils, cernèrent le petit bois qui avoisine le konak. Ces hommes avaient été désignés par le boyard même. ”
“ Nous nous réfugiâmes sur la galerie-balcon, d’où nous vîmes les beaux attelages du boyard prendre le chemin du village. Une dizaine de chars. Des bœufs blancs comme le lait et avec de vastes cornes. On avait chargé de tout : sacs pleins de malaï, de farine, de grains, du fourrage, du foin et de l’avoine, du porc salé, des jambons, des saucisses, des volailles ; un char était chargé de vin en bouteilles, avec un baril d’eau-de-vie. On avait pris même du bois à brûler. Assises sur le char de tête et cahotant les unes contre les autres, des femmes pleuraient sur les cadavres de leurs hommes. ”
“ Celui qui avait marchandé l’échange des opinci, plus endurant, voulait pousser encore un bout, mais l’autre, abandonnant son chardon, s’était cramponné à la veste de son ami et pleurait. Cela lui valut un tape sur le bonnet, qui lui aplatit sa galouchka. Le pauvre en gratta, quand même, les débris sur ses cheveux au fond de la caciula, et la mangea en sanglotant. Comme il était possesseur d’une précieuse boîte d’allumettes, Brèche-Dent s’offrit à la lui racheter contre deux boutons de nacre. ”
“ Stana est une coureuse, qui se moque de Tanasse comme du boyard, comme du mariage et comme de l’amour même. Elle n’aime que sa vie libre et ensorceler les hommes. Elle ne s’embarrassera pas de ses enfants et ne se laissera pas battre. ”
“ On ne vit plus d’hommes conduire le bétail à l’abreuvoir, plus de femmes causer par-dessus une palissade. Plus d’enfants et de chiens non plus, car la neige dépassait la hauteur d’un homme. Tout bruit s’était endormi. Toute tache noire avait disparu, des champs comme du village, dévorée par le déluge de blancheur. ”
“ Un coup de vent, pendant la nuit, avait projeté la cendre brûlante contre le tas de ronces de chardons et de broussailles, qui gisait depuis toujours dans le vallon et qui prit feu. Nous nous réveillâmes, hallucinés, devant les flammes qui montaient jusqu’au ciel. La grande chaleur nous obligea à nous réfugier sur les rebords du vallon, où nous somnolâmes une éternité, face à l’incendie, le dos tourné au Baragan noir. — Soudain un galop furieux traversa les ténèbres, fit vibrer le sol et nos entrailles, et nous précipita au fond du vallon, où le feu se mourait lentement. ”
“ Rejetons du paresseux et libre Baragan, aux abords duquel la vie se transmet dans la somnolence et se perpétue dans le mirage, nous grignotions innocemment l’épi de maïs que Dieu voulait bien faire pousser et déplorions en sourdine l’insuffisance de notre portion de mamaliga. ”
“ Et à Laténi nous avions au moins le poisson, là, à portée de la main. Il sautait tout seul dans la marmite, pour ainsi dire. Jugez-en ! Printemps et automne, la Borcéa couvrait de ses flots jaunâtres des centaines d’hectares en friche ; et dans cette nappe d’eau infinie, le brochet, la petite carpe, le carassin commun, pullulaient tant que les chats eux-mêmes allaient s’en empiffrer aux abords des mares. C’était, alors, la pêche au cazan [4] . Vraie manne céleste. ”
“ Par contre, les gamins du village ne parlaient depuis une semaine que des chardons. — Ah ! cette année je vais faire la latâ [1] ! Les enfants de gens aisées, autant que ceux des pauvres « collés à la terre », — les uns parce que trop gâtés, les autres par excès de tourments, — se promettaient en chœur de faire la latâ : — Je pousserai jusqu’à Calarashi ! — criait l’un. — Moi, jusqu’à Bucarest ! — renchérissait un autre. Certes, il ne s’agissait pas de couvrir 100 ou 200 kilomètres à pied, mais, Dieu tout puissant ! ”
Termes fréquents
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