“ Tant que j’ai vécu, sans me rendre compte de ma propre vie, influencé que j’étais par la vie des autres, tant que j’ai pensé que la vie avait un sens, bien que je ne pusse pas le définir, le reflet de la vie dans la poésie et dans les arts me faisait plaisir et je m’amusais à la regarder dans ce petit miroir de l’art. Mais lorsque je m’efforçai de trouver le sens de la vie, lorsque je sentis la nécessité de vivre moi-même, — ce petit miroir me devint inutile, superflu, à la fois drôle et pénible. ”
Résumé
“Ma confession”, est une œuvre de Léon Tolstoï. Des thèmes tels que dernière lisière, le progrès ou la science y sont abordés.
Citations de Ma confession (Léon Tolstoï)
“ Je cherchais dans toutes les sciences et non seulement je ne trouvais pas, mais je fus convaincu que tous ceux qui ont cherché comme moi dans la science n’ont rien trouvé non plus. Et non seulement ils n’ont rien trouvé, mais ils ont reconnu clairement que la même chose, qui me menait au désespoir — l’absurdité de la vie — est le seul, l’incontestable savoir accessible à l’homme. ”
“ Je regarde cet abîme céleste et je m’efforce d’oublier l’abîme d’en bas ; et vraiment je l’oublie. L’infini d’en bas me repousse et me terrifie ; l’infini d’en haut m’attire et m’affermit. Je suis suspendu au-dessus de l’abîme sur la dernière lisière qui n’ait pas encore glissé, je sens que je suis suspendu, mais en regardant en haut mon effroi disparaît. ”
“ Si j’eusse simplement compris que la vie n’a pas de sens, j’aurais pu le savoir tranquillement, j’aurais pu savoir que tel est mon sort. Mais je ne pouvais pas me tranquilliser par là. Si j’avais été comme un homme dans une forêt qu’il sait sans issue, j’aurais pu vivre ; mais j’étais comme un homme égaré dans la forêt et qui court de tous côtés pour trouver la sortie : il sait que chaque pas l’égare davantage et pourtant il ne peut se défendre de se jeter de tous côtés. ”
“ Je connaissais déjà l’attraction qu’exercent les lettres ; j’avais goûté au plaisir de voir un mince travail si largement récompensé par l’argent et les applaudissements ; de nouveau je subis la tentation et je m’y adonnai comme à un moyen d’améliorer ma position matérielle et d’assoupir dans mon âme toutes les questions sur le sens de ma vie à moi et de la vie en général. J’écrivais, enseignant ce qui était pour moi la seule vérité : qu’il fallait vivre de manière à se rendre soi-même et sa famille le plus heureux possible. ”
“ Ce n’était pas une affaire de plaisanterie pour moi, mais la chose sérieuse de toute ma vie et, que je le voulusse ou non, je fus amené à la conviction que mes questions ne sont que des questions légitimes, qui servent de base à tout savoir et que ce ne sont pas elles, non plus que moi, qui sont fautifs, mais la science, si elle a la prétention d’y répondre. Ma question, celle qui, à cinquante ans, me conduisait au suicide, était des plus simples : elle est dans l’âme de tout homme, depuis l’enfant stupide jusqu’au plus sage vieillard ”
“ Je croissais et me développais, et, sentant cette croissance en moi-même, il était tout naturel pour moi de croire que c’était justement dans la loi de tout l’univers que je trouverais la solution de ce problème de ma vie. Mais le temps est venu ou ma croissance s’est arrêtée. Je sens que je ne me développe plus et même que je me rétrécis. Mes muscles s’affaiblissent. ”
“ Le jugement que mes compagnons de lettres portaient sur la vie consistait en ce que la vie, en général, marche en progressant et que, dans ce développement, nous prenons la part principale, nous — les hommes de la pensée. L’influence prépondérante nous appartient, à nous, artistes et poètes. Notre vocation est d’instruire les hommes. Et, pour que cette question naturelle : « que suis-je et que dois-je enseigner », ne se présentât pas de soi-même, on expliquait, dans cette théorie, qu’il était inutile de savoir cela et que l’artiste ou le poète enseignent sans connaissance de cause. ”
“ Je cherchais partout et, grâce à ma vie passée dans l’étude et aussi à cause de mes relations avec le monde des savants, les savants de toutes sciences m’accueillirent et ne refusèrent pas de m’ouvrir toutes leurs connaissances, non pas par les livres seulement, mais par des conversations ; et ainsi je compris tout ce que la science répond à la question de la vie. ”
“ Dans la suite, les sciences mathématiques et naturelles m’attirèrent aussi, et jusqu’au moment ou cette question se posa clairement devant moi, grandissant toujours et exigeant impérieusement une solution, jusqu’à ce temps je me contentais de ce semblant de réponse que la science peut donner. Ou bien dans le domaine des sciences positives, je me disais : — Tout se développe, se différencie, marche vers la complication et l’amelioration, et il y a des lois qui guident cette marche. Toi, tu es une partie de l’entier. ”
“ Mais lorsque je sus que la vie est horrible et n’est qu’un non-sens, le jeu du petit miroir ne pouvait plus me divertir. Le miel avait perdu pour moi toute douceur, car je voyais le dragon et les souris ronger mon appui. ”
“ J’avais vécu trente ou quarante ans en apprenant, en me développant, en grandissant de corps et d’esprit, et maintenant que je m’étais tout à fait fortifié l’esprit, que j’étais arrivé au sommet de la vie, à ce point, où elle s’ouvre entièrement, je me tenais comme un crétin sur ce sommet, comprenant clairement qu’il n’y avait rien dans la vie, qu’il n’y a jamais eu et qu’il n’y aura jamais rien. ”
“ Je ne puis même pas me rendre compte si véritablement je vois quelque chose en bas dans ce précipice sans fond sur lequel je suis suspendu et qui m’attire. Mon cœur se serre et la terreur m’envahit. C’est affreux de regarder en bas. Je sens que si je regardais, je glisserais tout de suite de la dernière lisière et je périrais. ”
“ Longtemps je ne pus croire que la science ne réponde rien de plus que ce qu’elle répond. Pendant bien longtemps, en considérant le ton grave et sérieux des sciences exactes, qui ne s’occupent guère du problème de la vie humaine, il me paraissait qu’elles renfermaient quelque chose que je ne comprenais pas. ”
“ Si parfois, dans un moment d’ivresse de la pensée, il me venait comme une réminiscence de mes anciennes aspirations, je savais que ce n’était que supercherie, que je ne devais rien en attendre. Je ne pouvais même pas souhaiter de connaître la vérité, puisque je devinais déjà en quoi elle consistait. La vérité est que la vie est un non-sens. ”
“ Et le malheureux, n’osant sortir de peur d’être la proie de la bête féroce, n’osant pas sauter au fond pour ne pas être dévoré par le dragon, s’attache aux branches d’un buisson sauvage qui croît dans la fente du puits. Ses mains faiblissent et il sent que bientôt il devra s’abandonner à une perte certaine ; mais il se cramponne toujours et voit que deux souris, l’une noire, l’autre blanche, faisant également le tour du buisson auquel il est suspendu, le rongent par dessous. ”
“ Alors, de même que maintenant, ce qui a été admis sans examen et maintenu par la pression, fond sous l’influence du savoir et de expérience de la vie, qui sont contraires à la Religion. Et cependant l’homme vit, souvent très longtemps, en s’imaginant que la foi, dans laquelle il a été instruit dans son enfance, vit pleinement en lui, tandis qu’il n’y en a plus de traces depuis longtemps. ”
“ Et j’ai trouvé que, relativement à cette question, toutes les sciences de l’humanité se divisent, pour ainsi dire, en deux hémisphères aux deux extrémités opposées desquelles se trouvent deux pôles : l’un négatif, l’autre positif ; mais que ni à l’un, ni à l’autre pôle, il n’y a de réponse aux questions de la vie. ”
“ Quand même l’humanité, s’appuyant sur n’importe quelle théorie, aurait trouvé depuis le commencement du monde et trouverait encore ce châtiment nécessaire, moi, je sais qu’il ne l’est pas et que même c’est une action mauvaise. Et quand même les hommes et le progrès voudraient me démontrer que ce châtiment est salutaire et nécessaire, mon cœur à moi en est le juge et le niera toujours. ”
“ Les hommes vivent comme vit tout le monde, et tout le monde base sa vie sur des principes qui non seulement n’ont rien de commun avec la religion, mais qui, le plus souvent, lui sont complètement opposés. L’enseignement de la Religion n’a pas d’action sur la vie. ”
“ Je ne savais pas moi-même ce que je voulais : j’avais peur de la vie, je tendais à en sortir, et malgré cela j’espérais d’elle encore quelque chose. ”
“ Je suis couché sur un lit, je ne m’y sens ni bien ni mal ; je suis couché sur le dos. Mais je commence à me demander si je suis bien couché ; et voilà que quelque chose me paraît incommode aux pieds : ou ma couche est trop courte, ou elle est inégale, je ne saurais le dire ; mais ce n’est pas bien ; je remue les pieds. ”
“ Mais l’homme de notre société, qui n’apprend plus et qui n’est pas au service du gouvernement, maintenant et autrefois encore plus, peut vivre des années et des années sans se rappeler une seule fois qu’il vit parmi des chrétiens et que lui-même est considéré comme pratiquant la religion chrétienne orthodoxe. ”
“ Qu’est-ce qui est bon et qu’est-ce qui est mauvais ? nous ne savions que répondre, nous parlions tous ensemble, n’écoutant rien ni personne, quelquefois admirant et louant l’un ou l’autre, à la condition d’en être loué et admiré aussi ; d’autres fois nous irritant l’un contre l’autre tout à fait comme des fous dans un asile. Des milliers d’ouvriers travaillaient nuit et jour, et de toutes leurs forces, composaient, imprimaient des milliers de mots que la poste répandait dans toute la Russie ”
“ Je regrette de ne l’avoir pas traduit plus tôt ; il aurait dû précéder Que faire ?, Ma Religion, et leur servir d’introduction, puisque c’est justement le récit de l’évolution par laquelle Tolstoï a été amené à ses dernières idées. Or, pour tous ceux qui s’intéressent à notre illustre écrivain, cette évolution doit présenter un vif intérêt. Le psychologue, le moraliste, le médecin même y trouveront des matériaux pour leurs observations et leurs recherches, car, envisagée sous tous ces points de vue, la confession d’un grand écrivain, faite avec une entière franchise, ne peut pas être stérile. ”
“ Le commencement de tout était certainement le perfectionnement moral ; mais bientôt cela se changea en perfectionnement général, c’est-à-dire en désir d’être meilleur, non pas à mes propres yeux ou à ceux de Dieu, mais en désir d’être meilleur aux yeux des autres hommes. Et bientôt cette tendance se modifia en désir d’être plus fort que les autres hommes, c’est-à-dire plus célèbre et plus riche que les autres. ”
“ Je me demande comment je me tiens, je tâtonne, je me retourne et je vois que sous moi, juste au milieu, se trouve une lisière et que, tout en regardant en haut, je suis couché sur elle dans l’équilibre le plus stable et que ce n’est qu’elle seule qui me tient. ”
“ Toute une série de sciences semblent même ne pas admettre cette question, bien qu’elles répondent clairement et précisément à leurs propres objections : ce sont une série de connaissances expérimentées, et au point culminant se trouvent les mathématiques. ”
“ Alors comme à présent, l’aveu et la pratique ostensible de l’orthodoxie se rencontrent, dans la plupart des cas, chez des personnes bornées, cruelles, immorales et se croyant une grande importance, tandis que l’intelligence, l’honnêteté, la franchise, la bienveillance et la morale se trouvent généralement parmi les hommes qui se disent incrédules. ”
“ Ma bonne tante, chez qui je vivais et qui était bien l’être le plus pur du monde, me disait toujours qu’elle ne désirait rien tant pour moi qu’une liaison avec une femme mariée : — Rien ne forme un jeune homme comme une liaison avec une femme comme il faut, disait-elle. ”
“ Je me disais que certains phénomènes du progrès ont une marche bizarre, irrégulière, et qu’il fallait se comporter avec une grande libéralité envers des gens primitifs, comme étaient les enfants des paysans, et que même il fallait leur laisser choisir la voie qu’ils voudraient pour aller vers le progrès. ”
“ Dans les hautes sphères du travail littéraire, je comprenais qu’on ne pouvait instruire, car je voyais que tous enseignaient différemment et seulement par des discussions et tout en se cachant mutuellement leur ignorance ; mais ici, avec les enfants des paysans, je croyais qu’on pouvait tourner cette difficulté en laissant les enfants apprendre ce qu’ils voulaient. ”
“ Puis de la tour une corde est tendue, Dieu sait comment, mais en tout cas d’une manière très ingénieuse et fort simple en même temps. Si l’on est couché sur cette corde par le milieu du corps, et si l’on regarde en haut, il ne paraît même pas qu’il puisse être question d’une chute. ”
“ Tout ce qui existe est raisonnable. Tout ce qui existe se développe à l’aide de l’instruction. L’instruction se mesure d’après la propagation des livres et des journaux, et nous, on nous paye et on nous estime parce que nous écrivons des livres et des journaux. Par conséquent, nous sommes les hommes les meilleurs et les plus utiles. ”
“ La plante de mes pieds pose sur une de ces lisières ; les jambes sur une autre ; et je sens qu’aux pieds il y a quelque chose d’incommode. Je sais qu’on peut remuer ces lisières. Par un mouvement des pieds, je repousse la dernière lisière et il me semble que je vais être mieux ainsi. Mais je l’ai repoussée trop loin, je veux la ressaisir avec les pieds ; mais ce mouvement fait glisser de dessous mes pieds l’autre lisière et voilà que mes pieds restent suspendus. Je fais un mouvement de tout mon corps pour en venir à bout, persuadé que je m’arrangerai tout de suite ”
“ Hélas ! c’est une triste influence que celle-ci en Russie !... Son pessimisme ne pousse pas à l’action, il ne tend pas à élever les malheureux jusqu’à nous, il veut que nous nous abaissions jusqu’à eux... ”
Termes fréquents
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