“ Je me mis à l'observer; ses lèvres tremblaient, et son regard se perdait dans le vide.—Qu'as-tu donc, Louise?—Je ne sais pas! murmura-t-elle.—Es-tu malade? allons, parle!Elle me fit signe que non.—Et ton mari, ajoutai-je mystérieusement, que va-t-il dire?—Oh! rien du tout; d'ailleurs, que lui importe?—Comment?—Tu sais bien qu'il me hait!Je tressaillis à cette réponse imprévue et brutale:—Il ne t'aime pas? Jules ne t'aime pas? insistai-je.—Non. Oh! si tu savais ce que je souffre!—Tu souffres, Louise? et c'est par Jules? moi qui le croyais si bon, me suis-je trompée à ce point! ”
Résumé
“Pauvre petite !”, est une œuvre de Paul Bourget. Des thèmes tels que dom Pedro, Louise ou Mathilde y sont abordés.
Citations de Pauvre petite ! (Paul Bourget)
“ Ce serait renoncer à l’air que je respire, fermer les yeux à la lumière, comprimer mon cœur à en arrêter les battements... alors, que ce soit pour toujours !... — Louise, tu t’égares ! — Non, ma Jeanne bien-aimée, non ; seulement dom Pedro est parti, plus rien ne vit en moi, je me sens seule dans un vide effroyable ; dom Pedro est parti, ma vie le suit et m’abandonne ; tout ce qu’il y a en moi qui puisse vibrer encore est à lui, à lui à jamais ! — Je t’en supplie, Louise, calme-toi, chasse ou au moins combats ces noires idées, qui ébranlent ton cerveau, à quoi bon te rendre malade ? ”
“ Si je n’avais pas écouté son langage d’amour, je n’aurais pas la vue affaiblie par les pleurs de ma jeunesse ! Oh ! non, non, ne l’aime pas ! Il te persuadera, il mentira, et quand tu entendras à ton oreille murmurer un serment qui lie les âmes ; quand tu sentiras son bras enlacer ton être et attirer ton cœur vers son cœur, repousse-le et va-t’en ; sans quoi, tes lèvres closes par ses lèvres te feront oublier ta vie pour vivre de la sienne ; et quand il se sera saturé de ton ivresse, tu le verras se retirer en souriant. Ce sourire te semblera insultant et tu lui demanderas s’il te méprise. ”
“ Je me fais cette question à moi-même, et c'est souvent que je me demande pourquoi, en effet, je ne suis pas morte.—Comment, Louise! Tu vis parce que telle est la volonté divine!—Oh! Jeanne! la volonté divine n'est pas de nous créer pour nous rendre malheureuses. Je suis un être maudit, moi; oui, vois-tu, quand on sait qu'on est coupable, et qu'on n'a pas le courage de changer, on souffre à en mourir et on souhaite la mort, car elle est préférable à cette souffrance. ”
“ Quant à l’attrait, à la sympathie, à l’amour... l’amour surtout qu’elle doit à peine connaître de nom, on s’en préoccupe peu ; elle ouvrira le livre de la vie, en commençant par la dernière page, et ainsi le voile, déchiré tout à coup, lui montrera brutalement l’existence et chassera ces rêves chéris qu’elle ne pourra plus jamais caresser ! Lorsque les premiers moments d’amour-propre flatté, de vanité assouvie furent passés pour Louise, un désenchantement absolu s’empara de tout son être, ce fut comme un malaise inexplicable, mais incessant. ”
“ Mais il faut signaler, entre tous, un être qui, pour moi, tenait du reptile et du tigre, avec l’œil perçant d’un fauve, la chevelure trop noire et trop abondante, une facilité de parole fastidieuse. Cet être qui répondait au nom de dom Pedro était Portugais ; onduleux et insinuant, il avait, je crois, fasciné Louise ; quand il était là, sa voix prenait un charme saisissant ; elle se jouait des vocalises les plus ardues et semblait une de ces fleurs n’ouvrant leur corolle embaumée qu’à la chaleur d’un soleil radieux, dont le Portugais semblait lui dispenser les rayons ! ”
“ Matt avait un rôle de souveraine ; sa traîne en velours rouge, sa fraise en broderie d’or, et ses cheveux, si noirs, relevés hardiment sur son front, lui donnaient un air imposant, que je ne lui soupçonnais pas ; et je la trouvai belle ! Dom Pedro ne la quittait pas des yeux ; elle ne laissait pas de s’en apercevoir, et sa physionomie trahissait une satisfaction qui se devinait dans son maintien. ”
“ Jules surtout, il ne savait quelle chambre te donner, pour que tu fusses bien. (Jules était son mari.) — Merci, mon cher Jules, je n’ai pas besoin d’être si gâtée, pour aimer à venir chez vous ! Après avoir ainsi échangé quelques phrases banales avec mes amis, je voulus me retirer dans cette fameuse chambre afin de m’habiller pour le souper. Comme j’en exprimais le désir à Louise, je remarquai chez elle une vague inquiétude ; depuis quelque temps, elle regardait avec acharnement la grande fenêtre qui donnait sur l’avenue, quand, tout à coup, elle s’écria : — Ah ! le voilà ! ”
“ Matt était là aussi, se tenant un peu à l'écart, et je vis parfaitement qu'elle épiait cet aparté, comme un fauve regarde sa proie! Je saisis sur un coin de sa bouche un soupçon de sourire, qui me blessa profondément... c'était comme si elle eût encore, comme autrefois dans la serre, nommé dom Pedro...Jusque-là, cet homme me déplaisait; mais, dès lors, je le pris en horreur, enveloppant, sans m'en rendre compte, Mathilde dans la même aversion.On ne pardonne guère à ceux qui vous montrent la vérité quand on veut s'obstiner à en détourner les yeux, et puis j'aimais la «pauvre petite». ”
“ Puis une femme brune, grande, au teint mat, qu’on aurait prise pour un marbre antique échappé à quelque musée, sans ses grands yeux noirs brillants qui vous pénétraient jusqu’à l’âme. Elle se nommait Mathilde, et familièrement nous l’appelions Matt. Oh ! celle-là, si j’avais pu lui fermer la porte de Louise, avec quelle joie je l’aurais fait ! Elle me semblait être son mauvais génie, et toutes les fois que j’entendais dire dans le monde quelque chose de malveillant sur Louise, je l’attribuais à Matt. ”
“ Tout à coup, fronçant les sourcils, elle la rejeta violemment à terre et, se renversant dans son fauteuil, elle se mit à pleurer en criant : « Parbleu ! parbleu !... » Je me précipitai pour voir si ma pauvre poupée ne s’était pas cassée dans sa chute terrible... Pendant ce temps, on était accouru au bruit des sanglots de ma tante, et on m’emmena vivement sans même me laisser le temps de lui dire au revoir ! Cette scène m’avait vraiment impressionnée. « Qu’a donc pensé ma tante, me disais-je, ma poupée lui plaisait, et elle s’est fâchée presque aussitôt ? J’irai et je lui demanderai. » ”
“ Tantôt la mer semblait vouloir éteindre ce globe de feu, qui descendait sur elle comme pour la menacer, et de chaque petite pointe des lames s’envolait une fine poussière d’eau brillante comme des diamants ; puis cette irradiation diminuait, s’éteignant peu à peu, laissant la nuit triomphante envelopper la mer de ses voiles mi-transparents ; tandis que Matt rentrait en cherchant à compter les étoiles. ”
“ J’étais étonnée de cette insistance : — Mais, je ne te demande pas de l’aimer, dis-je, l’amour ne vient pas à commandement ; cependant tu dois avoir pour Jules au moins de l’estime ?... Une certaine reconnaissance ?... — Reconnaissance ! de quoi ? fit-elle en me regardant, comme mue par un ressort. — Mais enfin (je voulais en dire trop espérant qu’elle m’arrêterait) , le devoir, Louise, doit remplacer un peu l’affection ?... et ta mère, penses-tu au cœur de ta mère ? Ne sens-tu pas que tu vas le déchirer ? ”
“ Ce sourire te semblera insultant et tu lui demanderas s’il te méprise. Alors il te répondra en haussant les épaules : « Parbleu. ! » Puis elle recommença à pleurer comme la veille. On m’emmena avec la même précipitation, et depuis, on ne m’a jamais laissée seule avec ma tante. Cette scène a eu sur ma vie une énorme influence ; car je l’ai toujours présente à ma mémoire, surtout depuis que j’ai pu la comprendre. De sorte que, connaissant malheureusement les amours de Louise, il me semblait toujours entendre dom Pedro, sortant de ses baisers, le lui dire ce terrible : Parbleu ! ”
“ Cet hiver-là, j’avais beaucoup entendu jaser sur Louise, mais à quoi bon attacher une importance quelconque aux bruits mondains ? Les conversations vont leur train, elles se croisent et s’entre-croisent si bien que, souvent, dans une même soirée, une même personne soutient, en partant, le contraire de ce qu’elle affirmait à son arrivée ; c’est ainsi que les uns disaient : « Avez-vous remarqué la baronne de X (c’était Louise) et dom Pedro ? Ils se gênent peu. — Mais non, répondaient les autres, dom Pedro ne vit plus que pour la belle Mme de B. (c’était Matt) ! » ”
“ Elle entre dans la vie de ménage, comme dans un appartement neuf, duquel elle ne connaît ni les inconvénients, ni les avantages ; elle ne peut voir la vie qu’à travers les illusions dont elle enveloppe son rêve, et le premier qu’on lui présente, c’est le mari qu’elle accueille, en ayant cru le choisir ! Si c’est un galant homme, elle a quelque chance de bonheur, sinon elle sera une victime de plus. ”
“ Va, je ne suis pas heureuse, plus rien ne m’est doux ; le sommeil seul me console, parce qu’il me permet d’oublier, et la mort, c’est un sommeil qui dure... On m’oubliera vite, je ne gênerai plus rien ! Et puis, ajouta-t-elle plus bas, je ne verrai plus cette figure placide de Jules, me reprochant jusqu’à mes pensées. — Jules ne te reproche rien du tout, c’est le remords qui t’agite... Renonce à dom Pedro, et le calme que tu ressentiras te rendra le bonheur que tu repousses ! — Tu vois bien, Jeanne, qu’il me faut mourir, c’est le seul moyen de suivre ton conseil. Renoncer à dom Pedro ?... ”
“ Dom Pedro ne m’avait jamais tant déplu que la dernière fois que je l’avais vu. C’était le soir du dernier concert que Louise avait donné ; et peu de temps après, les départs pour la campagne vinrent nous séparer tous, au moins pour quelque temps ; je tâchai d’oublier cette impression. Dans ses lettres Louise ne faisait aucune allusion au Portugais, elle me demandait seulement, avec une insistance bien plus marquée que de coutume, d’aller la voir. Je finis par céder, le voyage n’était pas bien long ; elle avait toujours chez elle d’agréables réunions ; je me décidai et me mis en route. ”
“ Mais quand ce rêve d’un jour s’envole et que la nuit descend... quelle chute ! J’étais seule dans ma chambre, et tout en repassant en moi-même cette journée, je ne m’apercevais pas que les heures continuaient à se succéder... quand j’entendis ma porte s’ouvrir, et mon mari parut... — Louise, arrête-toi, m’écriai-je, je ne sais vraiment si je puis continuer à t’entendre. — Je t’en supplie, dit-elle, en me forçant à me rasseoir et à l’écouter, il faut que je te raconte, il faut que tu saches, j’ai confiance en toi !... Tu n’es donc plus mon amie ?... — Oh ! si, pauvre petite ! ”
“ Enfin sa respiration étant redevenue calme, je fus plus tranquille sur son compte et levai instinctivement les yeux pour examiner dom Pedro.Il me fit presque pitié: il se tenait appuyé près de la porte comme un homme qui chancelle; sa pâleur me surprit, et pour la première fois depuis que je le connaissais, je crus à une émotion de sa part.Cependant Louise avait laissé retomber sa tête sur mon épaule, ses yeux restaient fermés, mais ses lèvres faisant un suprême effort, elle murmura, «Jeanne, il est parti, sans me dire adieu!» ”
“ Malgré les charmes de son pays enchanté, dom Pedro revint, et devant lui les noires idées de Louise s'envolèrent, mais il avait rapporté de là-bas le désir le plus violent d'y retourner, il en parlait sans cesse avec Mathilde devant la «pauvre petite» dont le visage devenait livide et qui prenait le parti de ne plus rien dire; sa jalousie cependant la torturait, et lui faisait faire, les unes sur les autres, toutes les maladresses possibles. Dom Pedro ne l'aimait plus que sensuellement, elle l'agaçait visiblement. ”
“ Je suis tellement maigrie ! et puis regarde, à peine puis-je respirer dans mes vêtements ! Elle était redevenue calme et souriante, et moi, je me sentais pétrifiée. Pas un mot ne venait sur mes lèvres, je ne savais même plus l’aimer... Était-ce de sa part cynisme ou énergie farouche ? Il me semblait en arriver à admettre ses idées de suicide ! J’aurais voulu crier à sa mère : « Venez, Madame, au nom du ciel, si vous tardez un instant, votre fille est perdue. Venez, il est peut-être encore temps de la sauver ! » ”
“ C'était, à ce moment, un spectacle exquis; les danses étaient fort gaies, il y avait beaucoup de jeunes gens: ces joues animées, ces épaules nues, chargées pour la plupart des pierreries les plus précieuses, les rires, la musique, tout cet ensemble entraînant forçait, en quelque sorte, la nature la plus calme à quelque agitation... Matt voulait me mener dans la serre sur laquelle donnait cette salle; il était impossible de songer alors à la traverser, mais on pouvait facilement la tourner en passant par un délicieux boudoir rempli d'objets d'une grande valeur. ”
“ Aucune particularité ne soulève le voile dont je la couvre, et, d’ailleurs, Louise est morte. J’espère aussi, en écrivant ces souvenirs, faire un peu réfléchir les jeunes cervelles féminines qui les liront, car la névrose est une maladie plus morale que physique et dont le véritable remède est de savoir résister à des désirs... inavouables ! Il est toujours délicat de se mettre en avant, mais je vais dire une histoire qui a influé et qui influera sur toute ma vie. On en pourra tirer telle conclusion que l’on voudra. Avec mon père, habitait une vieille tante, sœur de ma grand’mère. ”
“ L’hiver revint et, avec lui, cet enchaînement de plaisirs qui fait, dit-on, de Paris, la ville enchanteresse par excellence. De fait, il y a de quoi satisfaire toutes les exigences ; les arts y sont merveilleusement représentés, les esprits légers y trouvent un renouvellement de banalités plus ou moins excitantes ; la science y peut être aussi sévère qu’on le désire ; je ne parlerai point des sens, nos mœurs dégénérées leur faisant la part généreuse !... Louise effleurait tout et ne jouissait de rien. Seule, la contemplation de dom Pedro la ravissait ”
“ En quelques minutes, je fus chez Louise; je me trouvai à la porte en même temps que Jules.—Qu'a-t-elle? lui criai-je.—Qui, elle? quoi? que voulez-vous dire?Je vis qu'il ne se doutait de rien, il rentrait simplement du théâtre.—Louise est malade, je pense, elle vient de me faire demander, et j'accours!—Quelle admirable amie vous êtes!Je n'en écoutai pas davantage. Le saisissant par la main je l'entraînai vers l'appartement de Louise, à la porte duquel se tenait sa femme de chambre. Cette femme me dit avoir défense d'entrer chez sa maîtresse avant mon arrivée. ”
“ Seule, la contemplation de dom Pedro la ravissait ; sans lui, tout était mort ; avec lui, tout était vie, et vie souriante et belle ! Et pourtant elle était inquiète ; Mathilde le voyait trop souvent, n’allait-elle pas l’accaparer ? Le pacifique baron ne voulait point le recevoir assez ; c’était toujours sur moi qu’elle déversait le trop-plein de son cœur ; j’essayais de calmer moral et physique, mais, comme chez toute personne déséquilibrée, le moral subissait trop les influences nerveuses, et semblait diriger sa santé même ”
“ Malheureusement, il était d’une activité presque fébrile que ne pouvait supporter la nature indolente et poétique de Louise. Elle avait cru l’aimer, comme cela arrive tant de fois, hélas ! On se berce d’une espérance, croyant tenir une réalité ! Comment est-il possible, en effet, qu’une infortunée créature, ne connaissant du monde que le cercle restreint qui gravite autour d’elle, puisse se faire une opinion quelconque sur l’homme avec lequel elle devra partager son existence ? ”
“ Mais lorsque le déshonneur absolu, par sa maternité illégitime, se dressa devant elle, ce fut une révolte complète contre l’humanité tout entière, et surtout contre Dieu. Mais là, il n’y avait plus de lutte possible ; la nature l’emportait sur sa volonté et elle en arrivait à justifier le suicide. Elle voulait légitimer la mort avant de l’appeler à elle, comme elle s’était imaginé avoir légitimé sa vie ! Pauvre petite, avec quelle inconscience, elle a galvaudé son existence ! ”
“ Et comme je cherchais à me dégager, ne pouvant supporter que dom Pedro restât aussi longtemps impassible, elle se raccrocha à mon bras, et d’un ton absolu, quoique étouffé, elle ajouta : — Ne fais pas ton regard sévère, Jeanne, je l’aime ! oui... plus que tout : entends-tu ; plus que tout ! — Parlerez-vous, enfin ! criai-je à dom Pedro en me dégageant des bras de Louise ? ”
“ « Pauvre petite », elle n’aurait pas fait volontiers de la peine à son pire ennemi ; elle était charitable et douce, et savait toujours excuser les autres ! Et, se révoltant contre toute légèreté... tandis que sa conduite à elle était des plus coupables. C’est qu’elle avait fini par se persuader à elle-même, que le sort seul était responsable. Si son mari eût été plus habile à la prendre, c’est lui qu’elle aurait aimé ! Si dom Pedro ne s’était pas acharné à la persécuter de son amour, elle ne l’aurait point écouté ”
Termes fréquents
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