“ Ces amants de la Vie aux ardeurs excessives, Et dont l’unique soin Est que leur œuvre au moins, Lorsqu’ils seront morts, vive ! bien, moi, je vous dis, ô rieurs imprudents, Que ce désir ardent Est le frémissement d’une âme peu frivole, Qu’il est beau de vouloir, Pour éclairer au soir Sa couche, une auréole. Je vous dis qu’il est beau d’aimer le jour qui luit, D’avoir peur de la nuit, De vouloir enfin que son nom, quand la mort tombe, S’échappant aussitôt, Soit l’immortel oiseau Chantant sur une tombe. Oh ! vivre, vivre encor et ne pas mourir tout ! ”
Résumé
Les Opalines, poème de Pierre Corrard, explore avec intensité les thèmes de la souffrance, de l’individualité et de la relation à la nature, à travers une prose lyrique et introspective. L’œuvre met en scène des figures comme Lariane et Cadet, incarner des tensions entre égoïsme, sensibilité et quête d’originalité.
Les citations révèlent une méditation sur la mort, l’immortalité de l’âme et la beauté fragile des choses transitoires, tout en interpellant le lecteur par une réflexion sur l’essence humaine. Le texte, marqué par des images poétiques et des contrastes émouvants, invite à une contemplation profonde de l’existence.
Citations de Les Opalines (Pierre Corrard)
“ J’écoute patiemment Lariane qui me les apprend, avec cette délicatesse qu’ont les doigts de la femme à toucher une plaie. Et tandis qu’elle parle, j’encense tout au fond de mon âme mon Égoïsme et mon Orgueil, mes deux divinités, grâce auxquelles je porterai l’épreuve, et d’autres encore, et toutes celles possibles. XXV Ma douleur est un temple où je suis en paix. La Douleur est un présent magnifique de la destinée : elle exalte l’Égoïsme, et développe la Sensibilité. La Nature devient comme un écho de votre âme, ou mieux comme un miroir. ”
“ VI Parmi la lumière blonde de la matinée glorieuse, Lariane répand sa joie. Elle dit des choses qu’elle n’a point apprises, et je la comprends aujourd’hui mieux que jamais. Elle est l’être le plus individualiste que j’aie rencontré. Sa personnalité n’est accrue d’aucun élément étranger : elle n’assimile rien de ce qui ne lui est pas convenable, et ainsi elle demeure elle-même. Ce qui la protège des acquisitions néfastes, sous lesquelles l’originalité s’engloutit, c’est son extrême sensibilité. ”
“ D’un bond j’ai franchi la sphère du conventionnel, et j’ai atteint à cet Ëgoïsme total, qui est la Bonté, non point la bonté faible ni pitoyable, mais la Bonté vraie, une émanation naturelle à l’âme décortiquée de toutes ses acquisitions extérieures, une émanation qui vibre tout autour d’elle, comme de la lumière tout autour d’un astre radieux. Je m’aime, et j’aime tout en moi !... Hors des broussailles et des préjugés, soudain surgie à la lumière, la tige qui poussait, poussait sans s’épanouir, a fleuri. ”
“ Surgi de la nature, ô mon crapaud, t’enchante, Et tu pleures, dit-on. Hélas, dès que paraît l’aube trop élégante, Tu vas vers ton trou, si fort que tu peux marcher, Le jour n’est pas pour toi, splendeur trop aveuglante : Tu rentres te cacher. Je t’aime, mon crapaud, toi dont la laideur choque, Humble déshérité que tout le monde fuit, J’aime ta voix si douce, éclatement de cloque, Qui pleure dans la nuit. ”
“ Pour qu’il ne devînt pas ce qui fait peur aux hommes, On brûlât mon corps. Ainsi dans l’air tout bleu d’une aurore, humée, Mon âme s’en irait d’un vol rajeunissant, Et mon tout petit moi s’en irait en fumée Comme un léger encens. De ce rien voltigeant maintenant dans l’espace, Les fleurs auraient leur part et m’ouvriraient leur cœur Pour qu’un peu de ma cendre, en tombant, y prît place Et s’endormît sans peur. Et le soleil qui naît et qui monte d’un geste, En voyant du brouillard qui sent bon, le boirait, Et dirait : « Qu’a-t-il donc ce matin ! ». ”
“ Cadet, sur son séant, presque dans la cendre, immobile et satisfait, cligne ses paupières à demi-closes. La chambre est tiède comme le sont nos pensées. C’est le repos du soir après l’effort du jour. Lariane me dit : « Il me semble que nous sommes seuls au monde !... » Et c’est ma voix qui lui répond : « Misérable est l’homme qui a passé par la vie sans s’y meurtrir : il avait un foyer, il ne l’a point connu ! » Dans la nuit épaisse on entend la pluie qui grelotte aux vitres. Et le vent tonne dans la cheminée. ”
“ Cadet n’a rien de personnel, si ce n’est peut-être une humeur intolérable : je l’aimerai donc à l’avenir pour son humeur intolérable. XI « Tout est matière à bonheur ! » me dit Lariane. Elle n’explique pas sa pensée, jamais : c’est moi qui la lui explique. Elle pense juste, mais raisonnerait faux. Oui, tout est matière à bonheur, ou devrait l’être. On ne s’est point encore avisé qu’il serait peut-être plus simple de perfectionner l’Homme que la société. L’homme pour qui tout serait matière à bonheur, que craindrait-il des événements et des conditions ! ”
“ La Souffrance que maudit le vulgaire, où une élite découvre la Connaissance intime, abat la Vanité, comme une pluie la poussière, endort l’Humilité comme un narcotique, exalte l’Orgueil, ainsi qu’une fièvre généreuse. Elle est le terrain fécond, où germent, avec exubérance, les véritables enthousiasmes. C’est par le chemin de la Douleur qu’on pénètre en soi. L’homme satisfait de soi-même, et qui passe par la vie sans s’y meurtrir, est le plus misérable : il a toujours marché sans s’asseoir ”
“ JE N’OUBLIERAI JAMAIS CE QUE M’ONT DIT VOS YEUX ! Je n’oublierai jamais ce que m’ont dit vos yeux ! Ce que m’ont dit vos yeux subitement sincères, Dans le petit chemin qui monte et qui se serre Au flanc de la colline en ruban broussailleux. Ce que pendant vingt ans il vous a plu de taire, Ce que personne n’a seulement soupçonné, En ce soir attiédi d’automne à peine né, Vous l’avez par oubli laissé tomber par terre. ”
“ La nature a tantôt la beauté d’un rayon, Les fleurs ont du silence endormi sur leur bouche, La pelouse frémit d’un vol de papillons, Dont seuls, car endeuillés, les iris s’effarouchent. J’ai dans mon âme en cet instant, Dans mon âme aux éclats de sève, Comme de la gloire qui lève, Qui lève et fleurit en chantant. Les grêles peupliers nonchalamment essaiment Parmi l’azur du ciel leur blanc floconnement. Sur les feuillages verts qu’ardemment elles aiment, Les limaces sans bruit font leur chemin d’argent. ”
“ Je lui ai pris la main : il avait l’orgueil de soi-même, et je crois bien que c’était un Sage. On imagine vulgairement que le Sage est celui qui supporte d’une âme égale les coups dela fortune. A ce compte-là, bien des gens seraient des sages, qui ne sont que des veules. Le Sage est celui dont l’individualité demeure indépendante des événements ; c’est le métal précieux qui ne connaît point d’alliage. L’homme qui fait le mal ne m’offusque pas : je garde ma répugnance pour celui qui ne fait pas même le mal ou pour celui qui se confond avec les événements. ”
“ LES ÉPOQUES Dans l’herbe fraîche du matin, Tandis que s’effarait le cri d’un merle en joie, Je brodais l’avenir des magnifiques soies De mes beaux rêves enfantins. Vers le midi, sous la lumière, Mes fragiles espoirs vite se sont fanés ”
“ Qui parent notre vie et qu’on ne touche pas, Toi qui, surnaturelle, as des pouvoirs de fée, Somptueuse parure à la nuit agrafée, Belle bulle irisée aux vêtements changeants, Je t’aime, ô curieux masque étonné d’argent ! Je t’aime parce que tout doucement tu passes, Je t’aime parce que, solitaire en l’espace, L’on te dirait l’œil blême au long regard sans bruit Des siècles trépassés qui rôdent dans la nuit. ”
“ Comme l’obscurcissait l’heure au sombre profil, Qui n’a plus l’azur bleu, sans borne, devant elle. Un papillon surgit qui la troubla, velu. Amant écervelé de la mort et des lampes. De son aile d’ouate il me frôla la tempe : Or, dans mon cœur éteint, le chant ne chantait plus. La nuit avait rempli son lugubre domaine, Les monts dressaient aux cieux leurs désirs impuissants, Et dans le fond du val la lune surgissant, Errait comme un grand spectre en blanc qui se promène. ”
“ Si les hommes n’étaient point insensés, c’est à la Douleur qu’ils élèveraient des autels : elle purifie, elle magnifie. Elle grandit l’Homme de tout ce qui lui manquait pour s’atteindre. XXVI Depuis quelques jours j’observe Lariane : elle me paraît préoccupée. Je ne la soupçonne pas de se tourmenter de notre destin : ce serait lui faire gravement injure. À moins que sa sensibilité, traînant comme un manteau par terre, ne s’accroche encore aux ronces et ne gêne ainsi, par à-coups, l’ascension de son Égoïsme vers le dégagement absolu. ”
“ Avancer sans répit, sans jamais qu’on recule, Ne pouvoir travailler ni jouir en repos, Voir s’égoutter sa vie au cadran des pendules, Sentir la fièvre de la Hâte, mal des maux, Qui vous brûle ! S’amoindrir chaque jour d’un peu de ce qu’on tint, Perdre avec ses cheveux la mémoire et le reste, S’émietter comme au vent quelque monceau de grain, Commencer vivant de mourir — notre seul geste ! ”
“ Aussi quand je te vois — plagiaire notoire — Incendier l’espace et l’abreuver de gloire, J’ai parfois, m’endormant sous toi qui ris, flambant, L’orgueil, énorme de mépris, tu l’imagines, Que c’est mon âme, en irradiant, Qui t’illumine ! ”
“ Ce qu’il doit être, c’est artificiel. LE CONTRADICTEUR Pour le coup, je ne vous comprends plus. Vous voulez la personnalité de l’individu, laquelle doit, selon vous, transparaître en son œuvre, et voilà que vous voulez maintenant cette personnalité maquillée. MOI Oh ! que vous êtes désespérant, mon ami !... Ecoutez-moi. Un artiste véritable a un tempérament qu’il manifeste et c’est la manifestation de son originalité qui doit être artificielle. L’art est l’interprétation d’une objectivité ou d’une subjectivité. ”
“ Je retourne en automne, il est tout attristé. On le dirait alors un pauvre corps sans âme. Les feuilles dans le silence tombant d’ennui, S’entre-choquent en route en des bruits de squelette ; Un jour épuisé rôde, éteint, presque la nuit. ”
“ L’homme qui jugerait comme on sent, celui-là serait réellement un individu. Y en a-t-il un ? Nous avons pris, Lariane et moi, un sentier qui s’en va à l’aveuglette parmi la clairière. Lariane a emmené avec elle son chat, Cadet. C’est l’animal qu’elle a de tout temps préféré aux autres, et ce choix me plaît, parce qu’il est logique. Rebelle au joug de la domesticité, le chat ne s’est pas asservi : il a su profiter des hommes, sans rien leur abandonner de sa personnalité. ”
“ C’est quelque chose de rare et de précieux, qui ne s’impose pas, qui ne fait pas partie du magasin des accessoires, dont il faut qu’on pénètre l’esprit : j’aime cela, je l’aime parce que cela me paraît vraiment beau, et puis parce que ça m’appartient, et si quelque part en ce moment, une autre sensibilité s’émeut de ce même ciel, c’est assurément celle d’un homme dont je ne rougirais pas d’être le compagnon. ”
“ JE PORTE MA SENSIBILITÉ... Je porte ma sensibilité, car farouche, Comme une femme porte, caché, son corps. Oui : Je ne la découvre jamais et n’en jouis Qu’en des heures d’offrande ainsi qu’en ont les bouches. ”
“ Ses regards, jadis de joie enivrés, Se remplissaient de tristes ombres. Dans les prés du val elle alla s’asseoir, S’étreignit des deux mains, et, lasse, Rendit son âme à la brume du soir. Une source coule à sa place. ”
“ Cela doit être, mais c’est rare. — Pour résumer, l’artiste doit se dégager du conventionnel pour n’être plus qu’artificiel. Le contradicteur crut à propos d’être ironique : — Je vous demande pardon, mais l’artificiel, c’est du conventionnel ! MOI À moins qu’il n’en soit autrement. L’artificiel est ce que l’individu met de personnel dans ses manifestations : le conventionnel, c’est ce qu’il prend aux autres. Sans doute l’artificiel imité devient du conventionnel, mais il cesse alors d’être de l’artificiel. Tel peintre est artificiel : ses imitateurs sont conventionnels. ”
“ Mais le torrent, de sa chanson fraîche, polit inlassablement ses cailloux. C’est le soir. Le soleil prend le chemin de l’abîme : pour étonner encore, et comme il a perdu la splendeur de sa jeunesse, il se farde. Ensuite, c’est la brume qui de partout débouche, se joint, emplit silencieusement d’un travail convenu le creux du val. ”
“ Elle est frêle : sa chair a la coloration d’une aube et la virginité d’un fruit qui ne connut point de contact ; sa bouche est entr’ouverte sur une exclamation close d’enthousiasme ; ses yeux ont de grands battements étonnés et sa gorge se gonfle de désirs qu’elle ignore ; ses petits pieds ont des velléités maladroites, et ses mains se tendent, naïves, pour embrasser la lumière. ”
“ Le soleil accablé lui-même s’endort. Comme l’âme vivante de ce grand somme, Le carillon se met à chanter ; Sa voix est tremblante, frêle en somme, Elle est — c’est beau — ce qu’elle a toujours été. ”
“ J’aurais voulu sourire et pour un peu chanter : Je pleurai dans ma solitude. Et la raison me vint de cet étrange ennui : Ayant levé les yeux du flanc de la colline, J’aperçus, se crispant, ma bruyère où sapinent Quelques arbrisseaux dans la nuit. ”
“ Soyons dans le parfum dont l’air a plein ses ailes Quelque chose d’opportun. Soyons dans le parfum de joie universelle Comme deux petits parfums. Soyons la fleur, le fruit, aux robes ravissantes, De l’azur, de la clarté ! Soyons la fleur, le fruit, et sentons ce qu’ils sentent ! Soyons ivres, c’est l’été ! ”
“ Sa gorge extasiée ainsi qu’un double fruit. Dans le frémissement qui s’incline des saules, Dévots dont les cheveux roulent sur les épaules, Devant la Nudité qui ne me voyait point, J’ai plié les genoux et mes doigts se sont joints. ”
“ Tout ça monumental, vertigineux, immense ! Avoir la brise en poupe et l’avenir devant, L’avenir qui s’étend comme une mer énorme, L’avenir qui surgit, vous grise, encore informe, L’avenir immortel... qui fond en un instant ! ”
“ J’ai médité sur la Mort, encore qu’elle appartienne à l’avenir, et par là ne soit point de mon domaine. La Mort, malgré sa banalité, est belle. Elle est belle parce qu’elle est le seuil de l’Inconnu. Elle prête un instant de grandeur au plus misérable. ”
“ L’ART DE DEMAIN Je songe quelquefois, aux soirs des vains efforts, À cet art de demain, énigmatique encor, Qui tressaille pourtant dans le fond de notre âme Comme un proche avenir Et la tourmente ainsi que tourmente une femme L’enfant qui va venir. Parés de quels habits, formules inconnues, L’Art que nous attendons descendra-t-il des nues ! ”
“ Alors, en un étirement lent comme celui d’un éveil, l’étrange chose qui se matérialise tout à fait, se précise en des harmonies connues : c’est, surgissant d’une extase, la nudité glorieuse d’une femme qui sourit. ”
“ Qui vous attendent, en leur sommeil blême. Car vous les vivrez, ces jours de malheur, Où se dénude d’attitudes l’âme : Femme, vous connaîtrez comme les femmes, Jusqu’en son fond, ce puits qu’est la douleur. ”
“ Et ne connaître au monde, en tait de borne, aucune. Je voudrais être chair, cœur, âme et tête, Athlète et commerçant, politique et poète, Labourer le sol et fouiller les cieux, Vivre par la pensée autant que par les yeux. ”
“ Elle écoute le chant des oiseaux, elle s’amuse du vol inconstant des papillons, elle s’enivre de clarté, et son âme, sa petite âme si simple et si complexe, est un frémissement d’ailes dans de la lumière. ”
“ Le ciel obscur est comme un front plissé qui songe, Comme un front bas qu’on tient dans ses mains appuyé, C’est un gros ciel d’orage, aux vêtements d’acier, Qui, clos de toutes parts, sans borne se prolonge. ”
“ Pauvres choses volant qui n’ont même pas d’ailes, Mais qu’un destin pareil assemble pour finir Sur le sol, leur tombeau qui les verra pourrir.MOI Je souffre de désirs fougueux qui m’écartèlent, D’émotions sans nombre, et ravageantes, telles Qu’il ne me reste plus, quand elles ont passé, Que la terreur de me voir vide !.. et pas assez, Car aussitôt, hélas ! d’autres encore lèvent Et s’attablent sur moi pour y manger mes rêves. ”
“ J’ai, surgissant soudain, fauves, des turbulences, Des bonds prodigieux de troupeaux qui s’élancent ; Puis de mornes langueurs succédant à cela Ainsi qu’à des flots fous de grands océans las. J’ai des ailes de rêve, immenses, mais que brise D’une caresse qui passe, la moindre brise. ”
Termes fréquents
Œuvres similaires
Pensées et Maximes (Félix Bogaerts…Le Figaro (Augustine Bulteau)L’Âme des Anglais (Augustine Bulteau…La Lecture et la récitation. Poésies du XXe siècle…La Poésie des bêtes (François Fabié…Tolstoï (André Suarès)Campagnards de la Noraye (Louis-Joseph Doucet…La Douleur (Auteur : Antoine Blanc de Saint-Bonnet…Satires et poésies satiriques d'Adolphe Adelus…
