“ Au fond, de droite à gauche, à perle de vue, l’Océan. C’est la fin de l’automne, au crépuscule. Le soleil, déjà couché, a laissé le ciel d’un rouge fané qui se reflète sur les pins et sur la mer, tandis que le croissant de la lune monte à l’orient au-dessus des rochers. Les nuages passent rapides et de temps à autre voilent la lumière de la lune. Les murmures du vent dans les pins accompagnent le bruit des vagues. La chanson des matelots va finir. Sur la scène, trois pêcheurs d’un certain âge tirent un petit bateau au pied d’un pin en criant : « Eh ! Eh ! » ”
Shōyō Tsubouchi
Résumé
“Ourashima”, est une œuvre de Shōyō Tsubouchi. Des thèmes tels que Ourashima, le chant ou Tsoubooutchi y sont abordés.
Citations de Ourashima (Shōyō Tsubouchi)
“ Un paysan qu’il interroge s’étonne qu’on lui demande la demeure d’un homme qui disparut il y a trois cents ans. Ainsi, il a quitté son amour pour retrouver son père et sa mère ; mais eux-mêmes ne sont plus. Que faire ? Il erre à l’aventure, désolé, jusqu’au moment où, sa main touchant la boîte, il se rappelle son amante et, tout à la fois, oublie son serment. D’instinct, il ouvre le coffret, et la fumée odorante qui s’en échappe monte en s’enroulant vers le ciel. ”
“ Dans ce récit, plus développé, le jeune pêcheur, après avoir passé trois jours et trois nuits sans prendre aucun poisson, ramène enfin une merveilleuse tortue à cinq couleurs, qu’il met au fond de son bateau ; puis, il s’endort, et la tortue se change en une femme d’une beauté sans pareille. C’est un être des cieux, qui est venu à lui en chevauchant vents et nuages. Tandis qu’il la contemple avec ravissement, elle lui propose humblement un mariage d’amour qui durera autant que le soleil et la lune. ”
“ Ho-wori partit donc sur les chemins de la mer et finit par atteindre un palais dont l’architecture étrange imitait des écailles de poisson. Près de la porte était un luxuriant katsoura (cercidiphyllum japonicum) ; il y grimpa, et s’assit sur la plus haute branche. À côté se trouvait un puits ; et quand les servantes de la princesse, portant des vases précieux, y vinrent tirer de l’eau, elles aperçurent le beau jeune homme. Leur maîtresse, à son tour, sortit pour le voir, et bientôt ramena son père. Le dieu de l’Océan offrit l’hospitalité au prince divin, puis lui donna sa fille. ”
“ Ils arrivent à une île au milieu de l’océan et pénètrent dans un palais de pierres précieuses, où le héros est magnifiquement accueilli par les parents de la Princesse Tortue : coupes de nectar, mets parfumés, chants et danses de jeunes vierges aux joues roses, jusqu’au crépuscule où, tous les êtres divins s’étant peu à peu retirés, les deux époux restent seuls, sourcil contre sourcil et manche contre manche. Le mortel élevé à ce bonheur imprévu oublie sa vie précédente. ”
“ Comment suis-je dans ce monde ? Où irai-je ? Et que ferai-je ? J’erre sur la mer de la vie et de la mort. Je suis un vagabond, au centre du rêve de la vie éternelle. (Pendant ce chant, Ourashima se lève et se dirige en chancelant vers la mer. Le tableau change en partie : les bateaux et les pins semblent s’éloigner et disparaître derrière un rideau d’obscurité. La plage occupe maintenant toute la scène. Au milieu s’élèvent deux ou trois grands rochers. Au fond, à perte de vue, l’océan. On entend toujours, venant du large, le bruit des vagues. Ourashima regarde la mer avec admiration.) ”
“ Le rideau se lève, la scène représente un jardin sous-marin au fond de l’océan. De tous côtés croissent des plantes dont les tiges et les feuilles flottent et ondoient légèrement au fil de l’eau, comme de longs écheveaux dévidés. Çà et là s’élèvent de grandes roches sombres couvertes d’algues et de coquilles. Parmi les feuillages rouges et bruns, parmi des fruits d’argent, de nacre ou de cristal, des poissons des sortes les plus diverses, nagent. La musique entame un air de danse, la foule des poissons arrive en dansant. ”
“ Dans la légende chinoise, qui elle-même est sans doute d’origine hindoue, deux amis, se promenant par monts et par vaux, arrivent à une retraite de fées, où deux sœurs très belles leur offrent des graines de chanvre et leur permettent de partager leur couche ; rentrés chez eux, ils découvrent avec stupeur que, depuis leur départ, sept générations se sont écoulées. Dans les récits de notre moyen âge, c’est l’histoire de ce moine qui, étant sorti dans la forêt pour y rêver en écoutant les oiseaux, s’aperçoit tout à coup, lorsqu’il revient au couvent, que tout a vieilli autour de lui. ”
“ Toutes les nuits où la lune brille par delà les vagues qui s’entassent en des milliers de couches, la chanson du pêcheur, dolente et triste, s’entend le chant (l’air d’Itchu) Sanglotant avec les vagues qui mugissent, elle se lamente avec les flots qui se retirent, c’est une voix humaine qui s’afflige. À l’écouter, mon cœur se brise. (Ourashima se lève en chancelant.) le chant (l’air d’Itchu) Pour la première fois, j’éprouve une insoutenable tristesse d’avoir quitté le sol natal. Je pleure et voudrais revoir mes parents. Mon cœur, tout plein de leur souvenir, ne cesse de crier vers eux. ”
“ Plus tard, dans un de ces drames lyriques où devait se condenser le plus pur de la poésie nationale, on représentera l’auguste visite d’un envoyé impérial au temple de Midzounoyé, où maintenant Ourashima est adoré comme un dieu ; et on verra se révéler au messager du mikado, après Ourashima lui-même, le roi des dragons marins, la tortue aux cinq couleurs et la divine épousée du Mont Hôraï ; mais, au-dessus de toutes ces réminiscences, on sentira flotter, dans les vers de rêve qui font l’enchantement des Nô, l’âme délicate du vieux Japon qui conçut l’idée intime de cette légende. ”
“ Si la lumière se faisait dans leur cœur, les nuages d’erreur la voileraient aussitôt. Mais comment pourraient-ils l’entendre, le chant de votre lyre ? Ne sont-ils pas sourds à tout ce qui est vrai ? Au milieu d’eux, vous redeviendriez semblable à eux. Il faut être fidèle et ne poursuivre qu’un dessein : le pêcheur qui tenterait de prendre deux poissons, l’un à droite, l’autre à gauche, les laisserait fuir tous les deux. (Elle s’approche d’Ourashima. Elle est très noble et très digne, plus belle que jamais. Elle le conseille par gestes. Puis, ils regagnent leur place.) ”
“ Cette jeune fille est vêtue comme une simple paysanne, mais son visage a l’éclat d’une pierre précieuse. Âgée à peu près de dix-sept ans, elle a des cheveux noirs noués de chaque côté du front où ils forment deux boucles. Bien que retenus par un petit peigne, ils sont légèrement échevelés par le vent de la mer. Ses manches aussi flottent à la brise. Elle s’accroche au bras d’Ourashima et, baissant son visage, elle lève les yeux vers lui. Elle est fraîche et éclatante comme la pleine lune sortant des flots de l’Océan. ”
“ Quand le chemin est une fois tracé, il n’y a plus de difficulté à le suivre. S’il m’est impossible d’amener ici mes parents... le chant (l’air de Nagaouta) En rentrant dans mon pays, je composerai un hymne et je chanterai sur ma lyre l’univers de joie éternelle. Et mes paroles seront vraies. Aussi les gens habitués à l’impureté et au mensonge s’éveilleront. Leur cœur redeviendra pur comme la lumière de la lune quand elle éclaire la nuit d’automne. (Ourashima, excité, se levant, danse. Otohimé se lève aussi, dans le désir de l’arrêter.) ”
“ La lune est cachée par les nuages. Le temps est sombre. On entend le bruit du vent et des vagues. Un chant s’élève et, vers le milieu de ce chant, la mère d’Ourashima apparaît. Âgée de plus de soixante ans, d’allure simple, mais non vulgaire, c’est une femme de paysan riche. L’expression de son visage et son attitude indiquent qu’elle cherche quelqu’un. ”
“ Si elle est cachée, c’est la faute du nuage. Elle seule, je l’admire et l’aime. Hélas ! c’est elle, la lune si belle, qui me la rappelle, l’étrange vision, et me fait souffrir. (Il se lève et se jette violemment par terre. La lune décline. Le bruit des vagues est de plus en plus fort. Et le ciel est menaçant, car la tempête arrive. Le père sort de derrière le pin, la mère le suit et tous deux s’avancent vers Ourashima.) ”
“ De chaque côté des marches, de vieux arbres toujours verts et des cerisiers s’élèvent, et derrière leurs branches se détache le toit du temple shintoïste. L’on voit encore des montagnes, les unes toutes proches et les autres lointaines. Au lever du rideau, cinq ou six couples de paysans, hommes et femmes, dansent, autour du vieux cerisier, au rythme du chant qui va suivre. D’autres paysans se reposent au pied des arbres ou sur le gazon, et s’amusent en buvant du saké. ”
“ Il est fou, il est fou ! (La musique devient de plus en plus sonore. Les exclamations « Oh ! le pauvre homme » et « Il est fou » s’entre-croisent. Ourashima jette à terre sa canne à pêche, déchire ses manches et, serrant précieusement sa boîte, court, égaré, de tous côtés. Les enfants et les paysans le poursuivent et le chassent à gauche de la scène. Tous sortent avec lui. Les jeunes filles et les femmes seules restent. Guidées par les nouveaux mariés, les femmes et les jeunes filles se mettent à chanter, le regard tourné vers la place qu’Ourashima vient de quitter.) ”
“ Ho-wori, lui aussi, était descendu au palais du dieu des Mers, avait épousé sa fille, et pareillement, au bout de trois années, soupirant après son pays, était remonté au monde supérieur. Ce qui distingue de ce mythe fondamental la légende d’Ourashima, c’est seulement le fait que ce dernier, revenu sur la terre, se trouve avoir passé, sans le savoir, de longues années dans le royaume sous-marin. ”
“ Plus je goûte votre amour sincère et précieux, plus je désire revoir mes parents. (Ourashima fait quelques gestes qui expriment son amour.) ourashima Permettez-moi d’enfreindre votre volonté et de rentrer une fois au moins dans mon pays natal. (Otohimé, silencieuse, lève la tête.) le chant (l’air de Nagaouta) Je ne peux vous arrêter par aucun moyen. Mais si notre séparation doit être éternelle, n’oubliez pas notre serment ni l’image de mon visage. L’amour est un fil d’or qui lie les humains ; quand le fil serre trop fort, on s’en lasse ; on souffre s’il n’unit pas assez étroitement. ”
“ Et que les nuages affolés se dispersent dans le ciel, Et que vous êtes loin de moi, Ô Yamatohito, Ne m’oubliez jamais ! (La princesse de la mer s’incline légèrement vers les jeunes mariés ; ses gestes expriment son désir de n’être jamais oubliée. Elle reste un moment enveloppée des vapeurs blanches, puis elle disparaît. Les jeunes gens, en extase, l’ont suivie longuement des yeux. Ils reviennent à eux.) le chant (pour les deux) Oh ! quel miracle ! L’image, dirait-on, est humaine et divine à la fois. le chant (pour le mari) Mais à quoi la comparer ? ”
“ L’évocation du Mont Hôraï, cette île fortunée que les Chinois situaient dans la mer Orientale, n’est là que pour achever la phrase par un brillant souvenir classique. Mais qu’on efface cette touche de fard étranger : on aura la pure version japonaise. ”
“ Une musique s’élève qui semble venir du fond de la mer. Les poissons se rassemblent, puis se séparent en deux bandes qui tantôt s’éloignent, tantôt se rapprochent, comme un éventail qui s’ouvre et se referme. ”
“ Enfin, lorsqu’il a ouvert la boîte fatale qui retenait enclos les siècles passés auprès de son amante, et que soudain vieillit son visage de trente-cinq étés, c’est seulement son existence humaine qui s’évapore, comme un nuage violacé, et qui se dissipe dans l’atmosphère ; son âme se transforme en une cigogne, l’oiseau d’immortalité, et, d’un coup d’aile, gagne le séjour merveilleux où la rejoint la Tortue sacrée, qui lui donnera encore dix mille années de bonheur. ”
“ La musique joue à toute volée une danse. Guidé par les deux paysans qui sont ivres, tout le monde se met à tournoyer autour des deux jeunes gens qui voudraient s’échapper. Quelques paysans tiennent à la main des branches de cerisier. ”
“ Cependant, il faut remarquer que, dans tous les pays du monde, rien n’est plus sourd que la porte du théâtre à une voix nouvelle qui se fait entendre : les pièces composées au prix de mille peines par notre auteur étaient restées négligées si longtemps et par tous, à l’exception d’une minorité de lecteurs qui avaient su les apprécier, que ce fut seulement une vingtaine d’années après leur édition qu’elles furent enfin mises au théâtre. ”
“ Brusquement, le dos de la vieille femme surgit devant Ourashima penché sur l’escalier pour accompagner les danseurs du regard. Pendant qu’il contemple cette vision, un vieil homme apparaît aussi ; à l’extrême limite de la vieillesse, il garde la noblesse de son attitude. ”
“ La nouvelle pièce, Ourashima, présentée aujourd’hui aux lecteurs, en est aussi un. D’après l’avis de M. Tsoubooutchi, que nous partageons d’ailleurs, les danses japonaises sont les plus artistiques du monde ; elles sont d’un ton distingué et fécondes en sens ; elles joignent la beauté plastique à la poésie symbolique ; elles appartiennent à un genre supérieur qui peut parfaitement, et d’une manière artistique, harmoniser les éléments de la musique et ceux de l’art dramatique. ”
“ Ailleurs, c’est encore l’esprit japonais qui inventera de nouvelles variantes. Dans un précieux rouleau que possède le British Museum, l’histoire d’Ourashima est illustrée de traits ingénieux, étrangers à ses rédactions anciennes. Le jeune pêcheur, ayant pris la tortue, se dit qu’il serait cruel de priver cette bête, fameuse pour sa longévité, des mille années de joie qui lui sont destinées ; et, en fidèle bouddhiste, il la rejette dans les flots. Le lendemain, au même endroit, il aperçoit une femme en détresse sur un bateau que secouent les vagues furieuses ”
“ À ce moment, on entend une chanson au loin, faible et triste ; on en peut saisir les paroles.) (Tout en s’avançant vers la gauche, les danseurs ralentissent leurs pas. L’orchestre joue doucement et en sourdine. La chanson se rapproche, les danseurs se rangent en ligne, un par un ; et ceux qui sont vêtus de couleurs vives disparaissent petit à petit. Les autres dansent lentement, comme lassés.) (Ourashima, étonné, écoute attentivement ce chant de plus en plus rapproché. Otohimé demeure sans bouger.) ”
“ Je rôde irrésolu sur la même plage, après tant de générations passées, comme la bouée qui flotte sur la mer. Dois-je vivre longtemps ainsi ? Que je suis misérable !... (Il fait des gestes de regret et de désespoir. Il tombe à terre et pleure. Revenant à lui :) le chant Pourquoi mon esprit est-il ainsi troublé ? N’ai-je pas la promesse faite à la princesse de la mer ? (Il se relève et s’approche de la mer. Ses gestes semblent toujours exprimer son amour pour la princesse de la mer.) le chant Mais que faire ?... Il n’y a pas de chemin sur l’océan aux nombreux replis. ”
“ Est-ce vraiment aimer d’un amour paternel que de troubler le cœur d’un enfant malheureux au lieu de le secourir ? (Il est debout à droite de la scène et s’arrête en pleurant.) (Son père, caché derrière un pin, se dispose à courir vers lui, la mère l’arrête.) ourashima Ainsi sous le vaste ciel (Il regarde le ciel avec un geste menaçant) , personne qui puisse me comprendre ! le chant Je ne peux plus aimer ni les fleurs ni les chants d’oiseaux, car dans ce monde il n’y a personne pour me comprendre. ”
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