“ La dame de Flamarande avait mis au monde un petit, beau comme un soleil ; mais voilà que son mari a prétendu qu’il était le fils du seigneur de Mandaille, et, pour le prouver, il a mis un crucifix sur la poitrine de l’enfant endormi en disant : « Quand je nommerai ton père, au nom du Sauveur, je t’adjure d’ouvrir les yeux. » Alors il s’est mis à crier : « Flamarande, Flamarande, Flamarande ! » et le marmot n’a pas bougé ; mais, quand le comte a appelé par trois fois : « Mandaille, Mandaille, Mandaille !... » — Est-ce que vous êtes malade, monsieur Charles ? Vous êtes blanc comme un linge ! ”
Citations sur “Flamarande”
“ Au mois de mai 1842, juste un an après la naissance du premier Flamarande, il en naissait un second, beau et bien constitué comme l’autre. Madame avait demandé à retourner au lac de Pérouse ; elle aimait l’endroit et le climat. Monsieur ne lui avait pas refusé la joie de nourrir elle-même son second fils, Juste-Roger de Flamarande. Elle reporta sur son nouveau trésor l’ardent amour qu’elle avait conçu pour le premier ; elle ne le quitta pas un instant, et ne parut plus vivre que de sa vie. Dès lors, M. le comte fut tranquille et se dit que son but était rempli. ”
“ Le comte de Flamarande était devenu très-pâle à mes premières paroles. Certes, il avait eu envie de me jeter par la fenêtre ; mais on ne se brouille pas avec son unique confident. Il se contint et me parla avec douceur. — Vous êtes très-exalté, mon pauvre Charles, me dit-il. Ce n’est pas un tort que d’avoir une conscience timorée ; cependant, c’est un danger lorsqu’on ne raisonne pas mieux que vous ne faites. ”
“ Ces dames ne manqueraient pas de s’expliquer, et la confiscation de leur correspondance éveillerait les soupçons de madame de Flamarande. — Vous êtes bien simple, me répondit le comte, si vous croyez que madame de Flamarande n’a pas deviné tout ce qui ne lui a pas été dit. Elle s’est confessée par son silence, elle a accepté son châtiment, elle a fait son devoir et réparé sa faute. Je veux qu’on la laisse tranquille désormais ; elle va fort peu dans le monde, elle acceptera sans regret de n’y plus aller du tout. ”
“ Je ne la crois pas impossible. Quelque pauvre femme aura recueilli l’enfant et l’aura nourri en secret par crainte du seigneur de Flamarande. Quant aux miracles, on y croyait dans le temps, et il n’y a pas de légende sans cela. ”
“ Flamarande, juillet 1874. J’ai été un des principaux acteurs dans le drame romanesque de Flamarande, et je crois que nul n’est plus à même que moi d’en raconter les causes et les détails, connus jusqu’à ce jour de bien peu de personnes, quoiqu’on en ait beaucoup et diversement parlé. Je suis arrivé à l’âge où l’on se juge sans partialité. Je dirai donc de moi le bien et le mal de ma conduite dans cette étrange aventure. J’ai aujourd’hui soixante et dix ans ; j’ai quitté le service de la famille de Flamarande il y a dix ans. Je vis de mes rentes sans être riche, mais sans manquer de rien. ”
“ Quoi qu’il arrive, je reste votre amie à tous deux. Je l’emmènerai à Flamarande aussitôt qu’il sera capable de supporter le voyage. Envoyez-moi un mot pour lui, une parole de pitié et de pardon. Il ne la demande pas, il ne demande rien ; mais il se tourmente affreusement de votre situation. Il craint que votre mari ne vous accuse de légèreté et ne vous rende malheureuse. ”
“ Mais la nuit vient, et Michelin m’attend pour me montrer sa vache borgne. Au revoir, et votre serviteur, monsieur Charles. Il se leva en emportant Espérance sur son épaule, et il me laissa en proie à de graves perplexités. Était-ce là un homme capable de pénétrer un secret comme celui de M. de Flamarande, et dont il fallait acheter le silence en lui faisant quelque feinte ouverture ? C’était beaucoup risquer avec un paysan qui était peut-être plus facétieux que malin. ”
“ Madame de Flamarande a une grande qualité, me dit-il un jour ; elle n’est pas mondaine, elle n’a pas la passion des bijoux et des chiffons. Je ne connais pas de femme dans sa position qui dépense moins. Quand je l’ai épousée, on a dit qu’elle me ruinerait, et on s’est grandement trompé. Je saisis avec empressement cette occasion de faire l’éloge de madame Rolande, et le fis avec une vivacité qui frappa M. le comte. ”
“ Madame de Flamarande semblait justifiée par cette lettre. M. le comte n’y crut pas. — Cette fois, dit-il, Salcède a eu de l’esprit. Il a fait sa paix avec la baronne en avouant un amour platonique et en lui laissant l’espoir d’être aimée par reconnaissance. La baronne n’est pas bien fière ; elle pardonne tout, pourvu que le mariage s’ensuive. Elle veut ruser avec la comtesse et lui faire croire à une magnanimité dont nulle femme n’est capable, elle pas plus qu’une autre. ”
“ La vue d’Espérance me ranima. Il avait grandi beaucoup, et sa beauté attirait tous les regards. J’avais voulu surprendre mon monde pour m’assurer qu’il était bien portant et bien soigné. Je le trouvai propre et sain, sachant à peu près se faire entendre en français et en patois du pays, ayant oublié ses Alpes et sa nourrice, ne connaissant plus d’autre famille que celle de Michelin, d’autre pays que son rocher de Flamarande, et accepté par les habitants d’alentour comme un petit ours trouvé dans une crèche et apprivoisé comme un agneau. ”
“ Ce n’était pas là le jeune et beau Salcède ; mais alors quel était donc ce vieillard à qui madame de Flamarande donnait rendez-vous au fond d’un bois par une triste soirée de février, et à qui elle disait avec l’accent de l’enthousiasme : « Oh ! que je vous aime ! » Le coupé avait filé vers la porte Maillot avec la rapidité de l’éclair. J’étais à pied, accablé de fatigue, brisé par l’émotion. Je ne pus trouver de voiture et dus marcher encore jusqu’à l’Arc de triomphe. Là, je crus m’évanouir ! ”
“ Offre ton bras à madame de Flamarande et dis-nous, puisque tu viens de passer là, en quel état nous allons trouver ce vieux nid de vautours. — Je vous accompagnerai tant qu’il vous plaira, reprit Salcède ; mais je n’offrirai pas mon bras dans la tenue où je suis ; je vous suivrai pour vous donner les renseignements nécessaires. Les hommes les plus sérieux ont leur côté frivole, et le comte se fit un malin, un dangereux amusement d’insister pour que sa femme prît le bras du touriste. ”
“ J’espère que je mourrai bientôt à mon tour, car je déteste la vie. J’ai fait mon testament, j’ai assuré votre sort. Puis-je compter sur votre éternelle discrétion ? Vous seul au monde connaissez la cause de ce duel. Madame de Flamarande, quand elle l’apprendra, voudra qu’on lui explique tout. Vous n’expliquerez rien, vous direz que vous ne savez rien. — Ce sera dire la vérité, monsieur le comte, car je ne sais rien, et il est possible que madame la comtesse ne sache rien non plus. — M. de Salcède aurait pénétré chez elle à son insu ? Vous trouvez cela probable ? ”
“ Il disait que, pour remettre en état Flamarande, il faudrait plus d’un million en comptant le chemin praticable à établir. C’était là une grosse dépense, devant laquelle le père et les ancêtres du comte avaient reculé. Gens du grand monde, ils avaient trouvé le pays trop triste, les communications trop difficiles et les dépenses à faire trop considérables : Flamarande avait été délaissé depuis plus d’un siècle. Madame parut se rendre à ces raisons, que je goûtais fort pour mon compte, l’idée d’habiter cet affreux coupe-gorge ne me souriant pas du tout. ”
“ Madame de Montesparre pouvait être plus que jamais éprise de lui, — madame de Flamarande aussi ! Je remarquai qu’il portait sur sa poitrine une sorte de scapulaire en maroquin noir. Ce devait être le fameux bouquet reposant sur la cicatrice du duel ; mais peut-être y avait-il un billet dans cette relique... M’en emparer devint une obsession insurmontable. C’était risquer le tout pour le tout. Je pensai à Roger, à mon honneur, que je ne pourrais jamais invoquer, si je n’avais pas de preuve, et que je recouvrais vis-à-vis de moi-même, si je parvenais à démasquer le mensonge. ”
“ J’étais un bon piéton et je grimpais adroitement, mais je n’avais pas l’œil montagnard, qui perce les ténèbres. Je ne voulus pas quitter cette demeure isolée, qui m’intriguait, sans l’avoir explorée autant que possible. Est-ce là que se cachait la comtesse de Flamarande quand elle venait secrètement voir son fils ? Sans doute Ambroise Yvoine était son confident et le gardien de cette maison, qui paraissait habitée. Pourtant je n’apercevais ni une figure humaine, ni un chien, ni un animal quelconque ; les volets étaient clos, car il y avait d’épais volets de bois aux fenêtres d’en bas. ”
“ Savez-vous, mon ami, que je vous en veux de m’avoir présenté comme un homme de mérite cet homme que je dois mépriser maintenant, puisqu’il vous a mis dans la nécessité de le châtier ? — Nous ne parlerons plus de lui, reprit M. de Flamarande avec une dignité froide, nous ne prononcerons jamais son nom, et, si vous voulez m’être agréable, vous ne parlerez jamais de lui avec madame de Montesparre. La baronne n’est point une personne de votre âge. Elle a trop d’expérience pour vous. ”
“ À force d’entendre parler d’amour et vanter Salcède, la comtesse a été troublée, surprise, enivrée. L’amour-propre s’en est mêlé. Enlever un fiancé à sa meilleure amie, nulle femme ne résiste à cela, c’est le plaisir des dieux. — Il y a une chose qui m’étonne, monsieur le comte, c’est que, professant un si grand mépris pour les femmes et ne faisant point d’exception pour madame la comtesse, vous la traitiez avec les mêmes égards que si vous n’aviez jamais eu le moindre soupçon sur son compte. M. de Flamarande se laissait dès lors interroger par moi comme si j’eusse été son égal. ”
“ Votre fils n’a plus besoin de moi. — Vous savez tout !... Et M. le comte ? — Il ne sait rien. — Vous me le jurez sur l’honneur ? — Et sur la tête de Roger. — Je vous crois, Charles, oh ! je vous crois ! J’espérais que M. de Flamarande se doutait de la vérité et que je devais quelque chose à sa tolérance. Il persiste donc à m’accuser, car, pour agir comme il l’a fait, il faut qu’il m’outrage dans sa pensée. Je sais bien que cela est. Il me l’a assez fait entendre sans jamais me permettre de protester. Voyons,... le moment est venu, vous seul pouvez me dire la vérité, je veux la savoir. ”
“ Madame parlait de faire rebâtir le château afin d’y passer les étés ; elle préférait ce site sauvage aux deux autres résidences que possédait M. le comte, l’une dans l’Orléanais, sur les bords de la Loire, l’autre en Normandie, en vue de la mer. Elle n’aimait pas toutes ces grandes eaux. Elle préférait les petits lacs et les torrents qui grondent ; elle trouvait d’ailleurs plus décent, quand on s’appelait Flamarande, de demeurer à Flamarande. ”
“ Il comptait là-dessus, et disait naïvement à l’abbé : — Pourvu que maman comprenne, c’est tout ce qu’il faut. M. de Flamarande avait paru chérir son fils dans les premières années ; mais, quand il le vit si léger, si impétueux au plaisir et si peu capable de raisonnement suivi, il le mortifia par ses reproches ironiques. L’enfant prit peur de lui, et la peur est un éloignement. ”
“ Espérance ne savait pas cela, mais il le sentait, et, sans donner une forme à ses idées d’enfant, il éprouvait sans doute l’étonnement et peut-être l’effroi de vivre autrement qu’il n’eût vécu sans le comte de Flamarande et sans moi ! Aussi, quand il me regardait, j’étais prêt à baisser les yeux, et, quand il se refusait à mes caresses, je me disais : — C’est bien fait, tu as ce que tu mérites. ”
“ Madame de Montesparre avait toujours ardemment aimé M. de Salcède, et, se croyant aimée de lui, elle avait eu l’imprudence de lui ouvrir son cœur ; mais Salcède n’avait aimé qu’une femme en sa vie ; il l’aimait toujours. Selon lui, cette femme, madame de Flamarande, ne lui avait jamais appartenu. ”
“ M. le comte Adalbert de Flamarande avait trente-cinq ans lorsque je m’attachai à lui ; moi, j’en avais trente-six. Il était fort bien de sa personne, mais il avait une mauvaise santé. Il était riche de plus de trois millions de capital et venait d’épouser mademoiselle Rolande de Rolmont, riche au plus de cinq cent mille francs, mais douée d’une beauté incomparable. Elle avait à peine seize ans. C’était, disait-on, un mariage d’amour. Adalbert de Flamarande était né jaloux. Je dois dire toute la vérité sur son compte. Je n’ai point connu d’homme plus soupçonneux. ”
“ Vous savez ce que j’ignorais, ce que je sais enfin ; c’est votre mari qui l’a traité en ennemi mortel, en jaloux féroce. Ah ! que je le hais, votre cher époux !... Mais vous, Rolande, quel est donc votre rôle en tout ceci ? Je m’y perds. Vous n’êtes pas coquette, peut-être aimiez-vous Salcède ? Sans doute vous avez été flattée de l’emporter sur moi et de voir à vos pieds un jeune homme si accompli, si supérieur au triste mari imposé à votre inexpérience. Vous aurez eu un instant d’émotion que M. de Flamarande aura surpris. Quoi qu’il en soit, vous êtes une enfant, et je vous pardonne. ”
“ Il y venait pour remplacer son intendant, mort d’une fluxion de poitrine. Madame y était encore et l’attendait avec Roger, que je fus heureux de retrouver. La vue de cet enfant pouvait seule alléger le poids de ma tristesse. J’avais résolu de ne jamais exposer la comtesse au courroux de son mari. Je me tins parole. Le comte ne sut pas ma course à Flamarande et ne m’adressa aucune question. — Je vois, me dit-il, que vous voulez me quitter parce que l’ennui vous consume. Vous êtes une nature active et vous ne vous contentez pas d’une sinécure. ”
Vladimir Karenin, George Sand, sa vie et ses œuvres
“ La comtesse de Flamarande, bien qu’elle aime toujours M. de Salcède, qui n’a pas cessé de l’aimer, le cède à son ex-rivale, son amie désintéressée, la baronne de Montespar. Tous s’embrouillent dans des finesses exquises d’une sollicitude extrême pour sauvegarder à la fois l’honneur du feu comte de Flamarande, ce fou stupidement jaloux, et la réputation immaculée de la comtesse. Gaston, resté au village sous son ancien nom d’Espérance, épouse la fille de Michelin, le paysan qui l’avait jadis recueilli. Seul le vieux valet est puni. ”
“ Je m’étais attaché à cet enfant, je tenais à ce qu’il fût heureux ; pour rien au monde, je ne l’eusse confié à de simples mercenaires. Je n’avais jamais rencontré de famille plus unie et plus honnête que celle de Michelin. De plus, je ne voyais pas de localité plus propre que le hameau perdu de Flamarande à ensevelir un secret. C’était une impasse de la montagne, impraticable ou peu s’en faut pour des gens civilisés. Madame de Montesparre, depuis le départ de M. de Salcède, dénoûment douloureux de ses espérances, avait pris Montesparre en dégoût. ”
George Sand,
Les Deux Frères
(1875)
“ Madame de Flamarande et Roger sont venus assister au double mariage, car, le même jour, le marquis de Salcède a épousé dans la chapelle de Flamarande l’heureuse Berthe de Montesparre. Ce jour-là, madame de Flamarande me parut illuminée d’une beauté surprenante. La conscience d’avoir tout sacrifié à l’amour maternel et au bonheur d’une amie dévouée avait mis sur son visage une sorte de rayonnement dont je fus profondément frappé. ”
“ Je résolus de m’éclairer moi-même, afin d’être tout armé en cas d’une nouvelle attaque. J’observai avec un grand art. Je trouvai mille prétextes plausibles pour rester près des maîtres sans attirer l’attention, et je me composai le visage d’un homme sourd ou d’un niais qui ne comprend rien. Au bout de huit jours, je savais que madame de Montesparre était bien réellement éprise de M. de Salcède, et qu’elle confiait ses sentiments à madame de Flamarande. Celle-ci la dissuadait de son rêve, disant qu’Alphonse était trop jeune pour se marier et trop savant pour aimer. ”
