“ Je savais ce qu’elle disait à Julie, qui ne se faisait pas prier pour causer avec moi. — Madame est une étrange personne, disait-elle ; elle a l’éclat de la beauté qui la fait paraître femme, mais en réalité c’est une enfant. Quand on pense qu’elle va être mère à dix-sept ans ! En vérité, c’est trop tôt ; elle ne sait rien de la vie, et ne se trouve pas malheureuse dans une situation qui désespérerait une personne raisonnable ; elle est capable d’aimer son mari, qui certes est un homme de mérite, mais qui est bien, en tant que mari, le moins aimable et le plus grincheux des êtres. ”
Résumé
"Flamarande", de George Sand, publié en 1843, explore les tensions familiales et les enjeux sociaux au sein d'une aristocratie en crise. L'œuvre suit les relations complexes entre le comte de Salcède, sa baronne et leur enfant Roger, confrontés à des dilemmes moraux et affectifs.
À travers des dialogues percutants et des descriptions de lieux comme le donjon de Montesparre, Sand déconstruit les rôles de genre et les certitudes héritées. Le roman met en lumière la fragilité des liens humains, entre amour, devoir et quête d'authenticité, dans un cadre où les choix personnels se heurtent aux normes de la société.
Citations de Flamarande (George Sand)
“ Je pensais que madame en serait contente, car il parlait de l’envoyer sous mon escorte à sa villa de Pérouse, tandis qu’il irait s’occuper de la vente de sa terre. Madame lui témoigna le désir de ne pas le quitter, elle ne répugnait pas à revoir Sévines. — J’aime mieux cela, répondit le comte. Et, à moi, il me dit quand nous fûmes seuls : — Je ne m’attendais pas à cette résignation, car je sais qu’elle a gardé de Sévines un souvenir affreux. Elle est vraiment la douceur même ; c’est un tempérament sans énergie, et, si les douleurs sont vives chez elle, elles ne sont pas profondes. ”
“ Un jour, elle me trouva à quatre pattes dans l’antichambre, servant de monture à l’impétueux Roger, qui, tout en me tenant au cou et m’embrassant, me donnait des coups de talon dans les côtes. Elle le prit vivement dans ses bras, comme si elle eût craint que je ne lui fisse du mal. — Ah ! madame, lui dis-je en me relevant, vous ne savez pas comme j’aime les enfants ! — Je le sais, répondit-elle, je sais que vous avez un très-bon cœur ; mais vous gâtez trop Roger. Il en abuse et deviendra méchant. ”
“ Il doit y en avoir plusieurs. — Il n’y en a pas un seul, monsieur le comte, à moins de quelque crime dont la pensée ne vous est sans doute jamais venue. — Soyez tranquille, je ne suis pas un héros de mélodrame. Je méprise les choses tragiques, et ne connais rien de bête comme le crime ; mais je n’appelle pas crime la résistance à une loi inique, ma conscience proteste contre l’obligation de transmettre mon nom et ma fortune à l’enfant dont je ne suis pas certain d’être le père. — Mais dans le doute, monsieur le comte... — Le doute est pire que la certitude. ”
“ M. de Salcède n’avait pas encore aimé. Il se croyait épris exclusivement de botanique. Il était candide comme un enfant, et il était bien réellement un enfant ; il n’avait à cette époque que vingt et un ans. Il avait des goûts sérieux et jugeait la femme un être frivole, ennemi du travail utile et du recueillement ; mais l’âge était venu où la nature parle plus haut que la raison. Il vit cette belle femme et l’aima tout aussitôt comme un fou. Il l’aima d’autant plus qu’il ne s’en aperçut pour ainsi dire point. ”
“ Je ne pus me défendre de le dire à M. le comte. — Charles, me répondit-il, ce sont là de fausses délicatesses. Beaucoup de personnes haut placées dans le monde sentent plus mauvais que l’évier, et, quant à l’écurie, c’est une odeur saine et qu’un gentilhomme ne craint pas. Donc, vous vous en accommoderez, s’il y a lieu. Ensuite écoutez bien ceci : vous devez avoir un jour ma confiance absolue ; c’est à vous de la mériter. Eh bien, la vie est un tissu de périls pour l’honneur et la raison d’un homme impressionnable comme je le suis. ”
“ On vous demande de présider au service des autres ; ce que souhaite le plus madame la baronne, c’est une figure comme il faut à la tête de son intérieur. — Si monsieur le comte l’exige ? — Non, je n’ai pas ce droit-là, je vous le demande. — Monsieur le comte sait bien que je n’ai rien à lui refuser. Je m’installai dans ma fonction temporaire, et dès lors je pénétrai dans mon Salcède comme avec une lame d’épée. Il ne pensait pas plus à épouser la baronne qu’à s’aller noyer ; mais il était un peu plus habile que je ne l’aurais cru. Il la ménageait sans doute pour écarter les soupçons. ”
“ Julie l’entend parler et sangloter la nuit ; elle a certainement la fièvre. — Morte ou vivante, elle partira demain et elle partira seule. Je garde Roger, je ne veux pas qu’il entende et qu’il voie ces aberrations. — Monsieur le comte, vous êtes assez vengé, vous l’avez dit ! Ne recommencez pas ! Allez trouver madame et apprenez-lui tout. Elle se justifiera, j’en suis certain. — Charles ! vous voulez me trahir, vous êtes tout à madame, vous n’êtes plus à moi. Il faut nous séparer, votre mission est accomplie, votre aisance assurée, adieu ! ”
“ Je ne vous demande rien que de vous bien porter, monsieur Charles, répondit-il d’un air de franchise ; je ne suis pas malheureux et n’ai guère de fantaisies. Pourtant j’en ai une, qui est de demeurer dans cette ferme, ma vie durant. Vous savez que j’ai choisi cette famille Michelin pour la mienne. J’ai amassé quatre ou cinq sous, et, comme je n’ai pas de descendance, mon frère d’Orléans n’en ayant pas non plus, moi, j’aimerais à mourir ici et à laisser ce que j’ai à un des petits enfants, à votre filleule, ou votre commère, ou le petit Espérance, si sa famille vient à l’abandonner. ”
“ Dites-lui que c’est une fortune à gagner sans nuire à personne et sans courir aucun risque. — Elle ne le croira pas, monsieur le comte ; il y a du risque à se faire l’agent et le complice d’un enlèvement de mineur. — Le risque sera pour vous et pour moi, Charles ; mais nous agirons de manière à nous en préserver. — M. le comte veut que l’enfant vive dans de bonnes conditions de santé et qu’il ne souffre de rien ? — Je le veux absolument. Je n’ai pas d’aversion pour un être qui n’a pas conscience du bien et du mal. ”
“ Elle était avant tout en défiance de mon travestissement et ne consentit à me reconnaître que quand j’eus retiré ma perruque et mes favoris blonds. — C’est égal, répétait-elle, vous m’avez fait faire une mauvaise action. Vous me disiez que je gagnerais beaucoup d’argent sans faire rien de mal ; vous m’avez trompée ! Nous enlevons ce pauvre petit, et sa mère, qui n’en sait rien, ne l’aurait certainement pas souffert. Elle est bonne, cette dame, c’est un ange de douceur, et le mari a l’air d’un diable qui se moque de Dieu et des hommes. Il fait peur quand il vous regarde. ”
“ Voyons, monsieur Charles, il paraît que vous avez pouvoir pour tout faire dans les propriétés de M. le comte, faites marché avec moi, donnez-moi la préférence. — Vous êtes donc maçon aussi, maître Yvoine ? — Et charpentier, monsieur Charles ; je suis tout, je m’entends à tout pour gagner ma vie. — Je ne puis prendre sur moi de porter une dépense de douze cents francs au compte du maître sans l’avoir consulté. — Moi, dit Michelin, je crois que ni M. le comte ni madame la comtesse ne souffriront qu’on ôte les machicoulis. — Pour ce qu’ils en font ! dit Yvoine. ”
“ La réparation du sacrifice qu’elle était prête à faire de sa réputation eût été un mariage entre eux. Salcède n’avait pas accepté cette solution. De là des querelles suivies de raccommodements. Le désespoir de la baronne était de voir le marquis rarement et en secret. Il n’allait chez elle ni le jour ni la nuit : ils ne se rencontraient que dans les courts et mystérieux voyages que Salcède faisait à Paris. Il paraissait se plaire beaucoup au Refuge, trouver un grand bonheur à faire l’éducation d’Espérance, enfin ne rien regretter du monde et des choses de la vie. ”
“ Elles étaient ouvertes, et la lune éclairait un bouquet qu’il avait vu dans vos mains le matin et que vous aviez oublié sur la table de votre petit salon. Il a poussé la porte vitrée, il a pris le bouquet, il n’a pas même franchi le seuil de votre chambre, bien qu’il la crût déserte. Il se retirait au moment où votre mari l’a surpris. Celui-ci n’a voulu entendre à rien et lui a donné rendez-vous à Paris pour se battre. Salcède s’est battu comme un fou qui cherche la mort, et, s’il n’a pas trouvé ce qu’il cherchait, c’est que Dieu ne l’a pas voulu. ”
“ Si je ne m’abusais pas, Ambroise m’ayant reconnu à la Violette, et depuis étant allé à Sévines, Ambroise Yvoine devait tout savoir ou tout pressentir. Si l’homme que j’avais vu disparaître comme par enchantement à mon approche, et qu’Ambroise prétendait être le meunier Simon, n’était autre que M. de Salcède déguisé, et si la baronne était alors secrètement à Montesparre, était-il invraisemblable que ces trois personnes, liées entre elles, eussent commenté l’apparition miraculeuse d’un enfant mystérieux dans la crèche de Michelin ? ”
“ Privé d’amis, — son caractère ne lui en faisait pas, — il n’était pas fâché de se montrer homme supérieur, ne fût-ce que devant son valet de chambre. Celui-là ne discutait pas et ne l’écoutait que pour s’instruire. — Apprenez, Charles, me dit-il, qu’un homme de ma sorte se conduit comme un petit bourgeois mal élevé quand il s’en prend à sa femme, coupable ou non ; c’était à lui de tout prévoir et de la mieux garder. Je n’ai ni colère ni ressentiment contre madame la comtesse. Le vrai coupable, c’est celui que j’ai puni et que je punirai encore, s’il s’avise de trop ressusciter. ”
“ Je fournirai l’argent nécessaire, mais que je n’entende plus jamais parler de lui, ou malheur à lui ! — Alors, répondis-je consterné, que M. le comte veuille bien me donner ses instructions écrites comme la première fois ; je m’y conformerai. — Non, Charles, reprit-il de son ton le plus absolu. Plus d’instructions ! vous prendrez tout sur vous. Vous savez mes intentions, ma volonté inébranlable. Moi, j’ai une foi absolue en votre délicatesse. Vous ferez à l’enfant tout le bien possible dans la limite tracée, c’est-à-dire que ce Salcède sera peuple, élevé par le peuple, établi dans le peuple. ”
“ Elle envoya, il est vrai, plusieurs fois son valet de chambre prendre des nouvelles du blessé ; mais, le jour où M. le comte lui dit d’un ton glacé : — Savez-vous, ma chère, que le jeune Salcède a perdu son père et qu’il est lui-même fort mal ? Elle répondit sur un ton d’angélique innocence : — Je sais cela, je ne voulais pas vous en parler pour ne vous point affecter ; puisque vous êtes au courant, je vous ferai plaisir en vous apprenant que les dernières nouvelles de votre ami sont bonnes. On espère le sauver. M. le comte pâlit et répondit : — Je vous en félicite ! ”
“ Nous ne l’avons pas perdue de vue afin qu’elle n’entendît rien qui pût la lui apprendre, et elle n’en sait rien encore, car, aussitôt que le médecin l’a déclarée en état de partir, M. le comte nous a annoncé, à elle et à moi, qu’il nous menait en Italie pour distraire et guérir madame ; mais il n’en viendra pas à bout : madame ne s’intéresse à rien, ne voit rien, ne pense à rien qu’à sa douleur ; elle ne se plaint pas, elle se soumet à tout ce qu’on lui prescrit pour sa santé ; elle ne dit pas : « À quoi bon vivre ? » mais elle se le dit à elle-même ; c’est bien facile à voir, elle en mourra. ”
“ Il eût aimé à se fixer à Florence, mais madame préférait Pérouse, et il y loua un vieux palais, près de cette admirable place où tant de monuments étalent leur magnificence. Il y vit du monde et ne montra plus la moindre jalousie. On passait les étés au lac, ce beau lac rose où Roger avait vu la lumière sous de plus heureux auspices que Gaston à Sévines. Ce bonheur dura trois ans. Personne n’eût voulu croire qu’un drame poignant s’était accompli dans cet heureux intérieur. M. de Salcède était guéri et parti pour un voyage au long cours. ”
“ Ils causaient peu ensemble, et elle n’osait pas causer devant lui, tandis qu’avec Salcède et la baronne elle redevenait vivante et animée. Je me disais à part moi : — Quand on se décide à mettre l’amour dans sa vie, on devrait bien se demander si on est propre à inspirer l’amour. Je comprends le beau Salcède s’attachant aux pas des belles femmes ; il les aime trop pour n’en pas être aimé. M. le comte s’est trompé de route, c’est lui qui eût dû se donner à la science, le mariage d’amour n’est pas du tout son fait. ”
“ Un jour, la jolie Berthe dit à la belle Rolande : — Vous avez l’air de railler mon sentiment. On dirait que vous ne le comprenez pas. N’avez-vous jamais aimé ? — J’aime mon mari, répondit la comtesse un peu sèchement. — On aime toujours son mari quand on est honnête femme, reprit la baronne ; cela n’empêche pas d’avoir des yeux. Vous avez les plus beaux qui soient au monde. Ouvrez-les et dites-moi si Alphonse vous paraît indigne de mon affection. ”
“ Elle savait lire et parut se tranquilliser. Elle eut grand soin de l’enfant, et je l’aidai de mon mieux, assez inquiet au fond d’exposer un nouveau-né à une pareille course ininterrompue pendant quatre jours et quatre nuits. Il ne parut pas s’en apercevoir. Il restait tranquille comme s’il acceptait la vie dans n’importe quelles conditions. Il nous rendit le voyage plus facile et moins dangereux que je ne m’y étais attendu. La Niçoise, sauf la préoccupation du chagrin qu’elle causait à la véritable mère, était gaiement maternelle pour son nourrisson et ne se plaignait de rien. ”
“ Ce n’était qu’un paysan portant un panier et dont le costume n’offrait rien de frappant ; mais, à mesure qu’il s’approchait de moi, j’étais saisi de l’élégance de sa démarche, et le nom de Salcède s’écrivait en lettres de feu dans mon cerveau. La nuit commençait, et je ne pouvais distinguer sa figure. Je doublai le pas pour le voir de plus près, m’apprêtant à le saluer pour le forcer à soulever le chapeau déformé qui lui ombrageait fortement le visage, lorsque, au détour d’une roche qui me le masqua durant quelques secondes, je ne vis plus personne sur le sentier. ”
“ D’ailleurs, j’avais pris mon parti : ne pas trahir la comtesse, ne plus jamais servir la vengeance de son mari, ne pas troubler le bonheur de la mère recouvrant son fils ; mais tourmenter et humilier la femme au bras de son amant. Je m’attachai à ses pas, et je devins aussi habile à ce triste métier d’espion que pas un limier de la police. Il me répugnait et me fatiguait, mais une fièvre intérieure me poussait et me soutenait. Peine inutile ! madame ne retourna plus seule au bois de Boulogne ni à aucune espèce de rendez-vous. Toutes ses démarches bravèrent le grand jour. ”
“ Après avoir aimé cet enfant étranger à la famille, je l’oubliais, et, comme M. le comte, je le trouvais bien où il était ; mais il me fallait chérir un enfant, moi ! Il est étrange que, n’ayant jamais eu de goût pour le mariage, j’aie senti toute ma vie, depuis le drame de Sévines, l’amour paternel dominer ma vie. Je m’attachai donc avec une sorte de passion à celui que je regardais désormais comme le seul enfant de la famille. ”
“ Il faudra bien alors qu’elle sente en moi quelque chose de plus que l’espion de son mari, car celui-ci ne saura rien, et je la condamnerai tout seul. Je l’épouvanterai pour mon propre compte. Qu’elle s’humilie alors, qu’elle me demande grâce. Je pardonnerai, je lui prouverai que je suis quelque chose de plus qu’un bonhomme et un estimable domestique. Dès le lendemain, j’allai voir la Niçoise pour savoir si, dès le temps où Gaston était avec elle dans sa montagne, elle n’avait pas été tâtée et questionnée par des étrangers. La Niçoise habitait Villebon à cinq lieues de Paris. ”
“ Quand Yvoine flairait un marché quelconque, il était ardent et tenace. Il voulut absolument m’engager à faire affaire avec lui et je fus forcé de lui dire que j’en parlerais à M. le comte. — Laisse donc M. Charles tranquille, lui dit Michelin. Tu es fou de croire que M. le comte voudra dépenser quoi que ce soit pour une ruine où il est venu une fois, et où il ne reviendra sans doute jamais. — Eh bien, reprit Ambroise avec feu, s’il est indifférent à M. le comte que vous soyez écrasés par les ruines de son manoir, cela vous fait quelque chose à vous autres. ”
“ Nous passerons la journée de demain à visiter la propriété, et après-demain nous irons tous ensemble dîner à Montesparre. IV M. de Salcède se fit un peu prier, il désirait sans doute que madame s’en mêlât. À l’instigation de son mari, elle lui passa de nouveau la main sous le bras en lui disant avec sa belle voix douce et son sourire d’enfant : — Nous le voulons ! Vraiment, les maris, tant qu’ils ne sont pas trompés, sont doués d’une étrange candeur ; aussi, quand ils le sont ou croient l’être, on les voit passer d’un excès à l’autre. ”
“ À force d’entendre parler d’amour et vanter Salcède, la comtesse a été troublée, surprise, enivrée. L’amour-propre s’en est mêlé. Enlever un fiancé à sa meilleure amie, nulle femme ne résiste à cela, c’est le plaisir des dieux. — Il y a une chose qui m’étonne, monsieur le comte, c’est que, professant un si grand mépris pour les femmes et ne faisant point d’exception pour madame la comtesse, vous la traitiez avec les mêmes égards que si vous n’aviez jamais eu le moindre soupçon sur son compte. M. de Flamarande se laissait dès lors interroger par moi comme si j’eusse été son égal. ”
“ La dame de Flamarande avait mis au monde un petit, beau comme un soleil ; mais voilà que son mari a prétendu qu’il était le fils du seigneur de Mandaille, et, pour le prouver, il a mis un crucifix sur la poitrine de l’enfant endormi en disant : « Quand je nommerai ton père, au nom du Sauveur, je t’adjure d’ouvrir les yeux. » Alors il s’est mis à crier : « Flamarande, Flamarande, Flamarande ! » et le marmot n’a pas bougé ; mais, quand le comte a appelé par trois fois : « Mandaille, Mandaille, Mandaille !... » — Est-ce que vous êtes malade, monsieur Charles ? Vous êtes blanc comme un linge ! ”
“ Ce n’était pas une lumière en marche, c’était le jour ; la grotte s’ouvrait sur le torrent, dont le mugissement arrivait jusqu’à moi. J’y courus, mais pas d’autre issue que l’eau qui bondissait furieuse dans des abîmes. Je m’étais donc trompé de galerie, madame de Flamarande n’avait pu passer par là. J’examinai le tableau austère et charmant que les cascades et l’épaisse végétation échelonnée sur les parois du rocher formaient devant mes yeux. J’étais au fond d’un gouffre d’où il paraissait impossible de sortir par le côté du rivage sur lequel je me trouvais. ”
“ Vous savez ce que j’ignorais, ce que je sais enfin ; c’est votre mari qui l’a traité en ennemi mortel, en jaloux féroce. Ah ! que je le hais, votre cher époux !... Mais vous, Rolande, quel est donc votre rôle en tout ceci ? Je m’y perds. Vous n’êtes pas coquette, peut-être aimiez-vous Salcède ? Sans doute vous avez été flattée de l’emporter sur moi et de voir à vos pieds un jeune homme si accompli, si supérieur au triste mari imposé à votre inexpérience. Vous aurez eu un instant d’émotion que M. de Flamarande aura surpris. Quoi qu’il en soit, vous êtes une enfant, et je vous pardonne. ”
“ J’étais un bon piéton et je grimpais adroitement, mais je n’avais pas l’œil montagnard, qui perce les ténèbres. Je ne voulus pas quitter cette demeure isolée, qui m’intriguait, sans l’avoir explorée autant que possible. Est-ce là que se cachait la comtesse de Flamarande quand elle venait secrètement voir son fils ? Sans doute Ambroise Yvoine était son confident et le gardien de cette maison, qui paraissait habitée. Pourtant je n’apercevais ni une figure humaine, ni un chien, ni un animal quelconque ; les volets étaient clos, car il y avait d’épais volets de bois aux fenêtres d’en bas. ”
“ Si j’ai été dupe de mes illusions, ma conscience ne me le reproche pas bien haut à l’heure qu’il est, car jamais je n’ai cédé à une pensée indigne d’un homme raisonnable et d’un fidèle serviteur. J’ai cru agir en vue de la morale et de la vérité, ce que je vais dire le témoignera de reste. Je n’étais plus retourné à Flamarande, je n’écrivais plus aux Michelin, je ne recevais plus de nouvelles d’Ambroise Yvoine, Gaston m’était devenu plus qu’indifférent depuis que je me le représentais protégé et veillé de loin par sa mère, ou de près par M. de Salcède. ”
“ M. le comte Adalbert de Flamarande avait trente-cinq ans lorsque je m’attachai à lui ; moi, j’en avais trente-six. Il était fort bien de sa personne, mais il avait une mauvaise santé. Il était riche de plus de trois millions de capital et venait d’épouser mademoiselle Rolande de Rolmont, riche au plus de cinq cent mille francs, mais douée d’une beauté incomparable. Elle avait à peine seize ans. C’était, disait-on, un mariage d’amour. Adalbert de Flamarande était né jaloux. Je dois dire toute la vérité sur son compte. Je n’ai point connu d’homme plus soupçonneux. ”
“ Madame de Montesparre pouvait être plus que jamais éprise de lui, — madame de Flamarande aussi ! Je remarquai qu’il portait sur sa poitrine une sorte de scapulaire en maroquin noir. Ce devait être le fameux bouquet reposant sur la cicatrice du duel ; mais peut-être y avait-il un billet dans cette relique... M’en emparer devint une obsession insurmontable. C’était risquer le tout pour le tout. Je pensai à Roger, à mon honneur, que je ne pourrais jamais invoquer, si je n’avais pas de preuve, et que je recouvrais vis-à-vis de moi-même, si je parvenais à démasquer le mensonge. ”
“ Je m’étais attaché à cet enfant, je tenais à ce qu’il fût heureux ; pour rien au monde, je ne l’eusse confié à de simples mercenaires. Je n’avais jamais rencontré de famille plus unie et plus honnête que celle de Michelin. De plus, je ne voyais pas de localité plus propre que le hameau perdu de Flamarande à ensevelir un secret. C’était une impasse de la montagne, impraticable ou peu s’en faut pour des gens civilisés. Madame de Montesparre, depuis le départ de M. de Salcède, dénoûment douloureux de ses espérances, avait pris Montesparre en dégoût. ”
“ Un jour ne viendrait-il pas où elle relèverait la tête, où elle se plaindrait d’avoir été outragée par les soupçons de son mari, où elle invoquerait au besoin l’appui des lois pour faire reparaître l’enfant exilé et pour faire valoir ses droits à la succession de son père légal ? Dans cette hypothèse, ce serait au tour de Roger d’être sacrifié ; il perdrait son avantage de fils unique, son titre et la moitié de sa fortune. Le fils de M. de Salcède devenait par droit d’aînesse le comte de Flamarande et peut-être le vengeur irrité de sa vie d’exil et d’abaissement. ”
“ L’obsession devint si forte que je m’arrêtai devant une coupure à pic et sentis le vertige s’emparer de moi. Je n’y résistai pas. Il paraît que j’étendis les bras comme si j’allais me précipiter. Je n’en eus pas conscience et ne saurais dire ni si j’avais la résolution du suicide, ni si j’avais encore assez de force pour vaincre la tentation. Il me semble que je rêvais. Peut-être que je parlai sans le savoir. Tout à coup une voix me fit tressaillir, et je vis en face de moi madame de Flamarande qui me regardait avec effroi. ”
“ Pourvu que maman comprenne, c’est tout ce qu’il faut. M. de Flamarande avait paru chérir son fils dans les premières années ; mais, quand il le vit si léger, si impétueux au plaisir et si peu capable de raisonnement suivi, il le mortifia par ses reproches ironiques. L’enfant prit peur de lui, et la peur est un éloignement. À mesure que les absences de son père prirent plus de fréquence et de durée, il l’oublia si bien qu’il était comme étonné quand il le revoyait. Le comte trouva donc froid et gauche cet enfant si expansif, si aimable et si séduisant avec les autres. ”
“ Votre fils n’a plus besoin de moi. — Vous savez tout !... Et M. le comte ? — Il ne sait rien. — Vous me le jurez sur l’honneur ? — Et sur la tête de Roger. — Je vous crois, Charles, oh ! je vous crois ! J’espérais que M. de Flamarande se doutait de la vérité et que je devais quelque chose à sa tolérance. Il persiste donc à m’accuser, car, pour agir comme il l’a fait, il faut qu’il m’outrage dans sa pensée. Je sais bien que cela est. Il me l’a assez fait entendre sans jamais me permettre de protester. Voyons,... le moment est venu, vous seul pouvez me dire la vérité, je veux la savoir. ”
“ J’espère que je mourrai bientôt à mon tour, car je déteste la vie. J’ai fait mon testament, j’ai assuré votre sort. Puis-je compter sur votre éternelle discrétion ? Vous seul au monde connaissez la cause de ce duel. Madame de Flamarande, quand elle l’apprendra, voudra qu’on lui explique tout. Vous n’expliquerez rien, vous direz que vous ne savez rien. — Ce sera dire la vérité, monsieur le comte, car je ne sais rien, et il est possible que madame la comtesse ne sache rien non plus. — M. de Salcède aurait pénétré chez elle à son insu ? Vous trouvez cela probable ? ”
“ Madame de Flamarande semblait justifiée par cette lettre. M. le comte n’y crut pas. — Cette fois, dit-il, Salcède a eu de l’esprit. Il a fait sa paix avec la baronne en avouant un amour platonique et en lui laissant l’espoir d’être aimée par reconnaissance. La baronne n’est pas bien fière ; elle pardonne tout, pourvu que le mariage s’ensuive. Elle veut ruser avec la comtesse et lui faire croire à une magnanimité dont nulle femme n’est capable, elle pas plus qu’une autre. ”
“ J’avais pris la diligence sans autre mystère que celui de m’affubler de mon costume de pasteur protestant, qui, étant non pas un déguisement, mais un habillement quelconque, sérieux et décent, avait l’avantage de me servir partout et d’être improvisé n’importe où. Le véritable travestissement était celui de ma figure, que j’étais devenu très-habile à rendre méconnaissable. Je pouvais donc me présenter à Flamarande sans être reconnu pour le valet de chambre et l’homme de confiance de M. le comte. J’avais laissé à l’enfant le costume de villageois, qu’il portait à Nice. ”
“ La vue d’Espérance me ranima. Il avait grandi beaucoup, et sa beauté attirait tous les regards. J’avais voulu surprendre mon monde pour m’assurer qu’il était bien portant et bien soigné. Je le trouvai propre et sain, sachant à peu près se faire entendre en français et en patois du pays, ayant oublié ses Alpes et sa nourrice, ne connaissant plus d’autre famille que celle de Michelin, d’autre pays que son rocher de Flamarande, et accepté par les habitants d’alentour comme un petit ours trouvé dans une crèche et apprivoisé comme un agneau. ”
“ Au mois de mai 1842, juste un an après la naissance du premier Flamarande, il en naissait un second, beau et bien constitué comme l’autre. Madame avait demandé à retourner au lac de Pérouse ; elle aimait l’endroit et le climat. Monsieur ne lui avait pas refusé la joie de nourrir elle-même son second fils, Juste-Roger de Flamarande. Elle reporta sur son nouveau trésor l’ardent amour qu’elle avait conçu pour le premier ; elle ne le quitta pas un instant, et ne parut plus vivre que de sa vie. Dès lors, M. le comte fut tranquille et se dit que son but était rempli. ”
“ Je croyais leur liaison si pure et le caractère de M. de Salcède si loyal ! Savez-vous, mon ami, que je vous en veux de m’avoir présenté comme un homme de mérite cet homme que je dois mépriser maintenant, puisqu’il vous a mis dans la nécessité de le châtier ? — Nous ne parlerons plus de lui, reprit M. de Flamarande avec une dignité froide, nous ne prononcerons jamais son nom, et, si vous voulez m’être agréable, vous ne parlerez jamais de lui avec madame de Montesparre. La baronne n’est point une personne de votre âge. Elle a trop d’expérience pour vous. ”
“ Offre ton bras à madame de Flamarande et dis-nous, puisque tu viens de passer là, en quel état nous allons trouver ce vieux nid de vautours. — Je vous accompagnerai tant qu’il vous plaira, reprit Salcède ; mais je n’offrirai pas mon bras dans la tenue où je suis ; je vous suivrai pour vous donner les renseignements nécessaires. Les hommes les plus sérieux ont leur côté frivole, et le comte se fit un malin, un dangereux amusement d’insister pour que sa femme prît le bras du touriste. — Vous saurez, ma chère amie, lui dit-il, que Salcède est un ours et que vous devez m’aider à l’apprivoiser. ”
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