“ L’effigie qu’Henri de Groux vient de nous donner de James Ensor nous le représente robuste et presque gras. Les cheveux grisonnent, le teint s’enlumine, l’allure est massive. L’appuie-main tenu entre les doigts fait songer vaguement à quelque sceptre. Ensor semble commander à son art dont une page caractéristique se devine au fond de la toile. Le voici donc tel que l’âge mûr le définit. Au surplus l’œuvre compte et s’affirme excellente. ”
Citations sur “James Ensor”
“ Si James Ensor rappelle quelque peintre, c’est parmi ses cadets, parmi ceux qui innovent et préparent l’avenir et non point parmi ses aînés qu’il le faut chercher. Il n’est pas de ceux qui imitent ; il est de ceux qui découvrent. Il est plutôt d’accord avec ceux qui viennent, qu’avec ceux qui sont venus. ”
“ Cette suite de sujets renseigne — et que d’autres petites planches l’affirment comme elle — sur l’inépuisable fantaisie de James Ensor. On la croit au bout de sa trépidation et toujours et encore elle recommence. Elle est véloce et incessante comme le tic-tac d’une montre. Elle s’agite jour et nuit. La moindre observation faite au hasard la remonte comme le petit tour de clef quotidien redonne la vie aux ressorts distendus. ”
“ En 1891, James Ensor voulut bien consacrer quelques séances à mon propre portrait. Je n’insiste sur cette œuvre que pour noter le faire spécial qui la distingue. Elle est plutôt écrite que peinte. Le trait est insistant, il creuse la chair, il traduit le caractère. Vers cette époque James Ensor introduit ce procédé graphique, tout à coup, dans sa peinture. La ligne qu’il dissimulait et noyait jadis y prend la première place, non pas la ligne ornementale et pure, mais la ligne caractéristique et rompue. ”
“ Si pour James Ensor certains meubles sont hantés, tous les objets frissonnent, bougent, sentent. La cruauté séjourne dans le couteau, la discrétion dans la clef et le fermoir, le repos et la sécurité dans le bois. Rien n’est mort, complètement. Chaque matière renferme en elle sa tendance, sa volonté et son esprit. Elle est créée pour un but. Elle doit donc avoir comme une âme qui tend à une fin et c’est précisément cette âme qui seule nous intéresse dans l’inanimé et qui seule constitue, aux yeux d’un artiste, la beauté des choses les plus quelconques. ”
“ À côté de ces dessins très écrits, James Ensor en a réussi d’autres entièrement baignés d’atmosphère. Un modelé frêle les distingue. Ils participent plus que les autres à la vie universelle, aux variations de l’heure. Pour les réussir il faut un tact spécial. Ils sont d’un grain menu et d’une fragilité choisie. Certains apparaissent comme faits avec de la poussière rassemblée dans les ombres et dispersée dans les clairs. ”
“ C’est dans le Salon bourgeois (1881) autant que dans Musique russe (1880) et plus tard dans la Mangeuse d’huîtres (1882) , qu’on peut constater combien l’art de James Ensor tient compte du rôle, dans un tableau, des ombres et des reflets. « La lumière mange les objets » dit-il. Et en effet rien ne déforme le contour et la ligne comme une brusque clarté frappant les surfaces. Dès que vous prétendez rendre ce que l’œil voit et non pas seulement ce que le raisonnement prouve, un meuble (table, piano, armoire, chaise) apparaît en perpétuelle déformation. ”
“ L’émeute autour d’une toile nouvelle est un sacre à rebours. L’artiste y doit puiser non l’abattement mais le lyrisme. Sa vraie vie commence, dès cet instant. Et l’œuvre doit succéder à l’œuvre, sans compromission, sans réticence, audacieusement, toujours, jusqu’à l’heure où cessera le rire et se taira la huée. Et qu’importe si la colère montante ne se retire que devant le tombeau. Les triomphes posthumes sont les plus sûrs. Je doute que James Ensor ait admis ces vérités aux temps de sa jeunesse, mais je sais qu’il a toujours agi comme si leur lumière vivait en son esprit. ”
“ Souvent, le jeu subtil des lignes ne fut guère favorable aux compositions de James Ensor, mais ici les plus malveillantes critiques ne peuvent avoir de prise et son œuvre est irréprochable. Ceux qui le chicanent sur la trop fameuse perspective, n’ont qu’à examiner les Barques échouées. ”
“ Sur une seule page, cinquante petits bonshommes se meuvent, s’agitent, passent, viennent, s’arrêtent, s’assoient, s’affalent et le crayon Conté note, détail par détail, leurs particularités et leurs manières d’être et compose comme une faune amusante des passants de la rue moderne. Je connais tels croquis où James Ensor, profitant des menus défauts du grain ou de la trame d’un papier, a composé une Chute des anges rebelles en tenant compte de ces accidents de matière. ”
“ Elle se manifeste dans la manière de comprendre et d'aimer la nature, dans la sensibilité aiguë de l'œil dans la franchise et l'audace des conceptions, dans la pratique du dessin pictural, dans la délicatesse mêlée à la force, dans la plaisanterie unie à la brutalité. Dès que cette dernière caractéristique est atteinte, James Ensor rejoint non plus Constable ni Turner, mais Gillray et Rowlanson plus encore que Jérôme Bosch ou Pierre Breughel. ”
“ Même dans ses Tentations de Saint-Antoine, Ensor ne prétend ni prêcher ni évangéliser. Le tohu-bohu de ces apparitions charme presque et devient, en ce sujet légendaire, quasi bon-enfant. Le peintre adore y semer des corps de femmes grosses et cocasses, des diables fluets et malins, des monstres improbables et ridicules. Le pittoresque de ce cauchemar chrétien le tente plus que son horreur. Et c’est en dilettante de l’impossible qu’il s’y affirme et non pas en vengeur du vice ou en champion de la vertu. Il cultive l’angoisse, ailleurs. Il la cultive en lui-même. ”
“ Du fond de la mer s'aperçoivent les hautes coupoles illuminées et le phare dont la lueur troue les lieues et les lieues semble ne lancer si loin son cri de lumière que pour héler vers la joie le cœur battant de ceux qui traversent l'espace.Ainsi pendant l'été tout entier Ostende s'affirme la plus belle peut-être de ces capitales momentanées du vice qui se pare et du luxe qui s'ennuie. Et ce n'est pas en vain que chaque année James Ensor dont l'art se plaît à moraliser cyniquement, assiste à cette ruée vers le plaisir et vers la ripaille, vers la chair et vers l'or. ”
“ Celui qui surprend Ensor, la haut, dans son travail, le voit surgir d’un emmêlement d’objets disparates : masques, loques, branches flétries, coquilles, tasses, pots, tapis usés, livres gisant à terre, estampes empilées sur des chaises, cadres vides appuyés contre des meubles et l’inévitable tête de mort regardant tout cela, avec les deux trous vides de ses yeux absents. Une poussière amie recouvre et protège ces mille objets baroques contre le geste brusque et intempestif des visiteurs. Ils sont là chez eux pour que seul le peintre leur insuffle ”
“ Ils conclueront que si le peintre viole parfois telle ou telle sacro-sainte règle, tant en ses tableaux qu'en ses dessins, ce n'est ni par ignorance, ni par impuissance mais par réflexion et par volonté. L'art doit sacrifier à chaque instant les préceptes et les enseignements qui le gênent dans ses recherches et ses découvertes. Un vrai artiste trouve en lui-même la justification de ses excès. Ce qui s'est fait avant lui ne lui est qu'un conseil; ce ne peut jamais lui être un ordre, ni une sorte d'ultimatum. L'art est libre, libre, libre! s'écrie quelque part James Ensor. ”
“ C’est à ces dispositions spirituelles qu’est due la manière de traiter ce paysage. On peut croire en effet que ce morceau de nature est tout entier arraché à l’imagination ou bien que, là bas, quelque part au bout du monde, sous un ciel inconnu, il s’étale et fleurit, sans que jamais quelqu’un, à part son mystérieux visiteur, ne l’ait parcouru. Plus tard, bientôt, ces îles, ces eaux et ces jardins seront, grâce au rêve de James Ensor, peuplés de masques et de pierrots et d’arlequins et de colombines. Ils s’intituleront alors le Théâtre des masques. ”
“ Il eût été un grand peintre, si l’insuffisance de son métier ne l’avait desservi. Ensor plus dominateur en son art, avec une vision plus aiguë et plus fine, avec un instinct magnifiquement développé, avec une invention plus large et plus abondante, cultiva le même champ que Pantazis et Vogels, mais il y suscita des fleurs de lumière d’une beauté plus rare, plus rayonnante et plus subtile. Lui ne ressemble à personne. Ses premières œuvres contiennent déjà en puissance toute sa force future. On ne les confond avec nulles autres. Elles s’imposent d’elles mêmes. ”
“ Rien que ces appellations et ces noms, venus d’on ne sait quelle région d’un cerveau hanté, renseignent sur la très spéciale imagination d’Ensor. Au reste, pour animer pendant vingt-cinq ans un peuple aussi grouillant d’êtres chimériques et les douer d’une psychologie aussi étonnamment variée, fallait-il que le monde de la démence fût naturellement pour le peintre un monde de prédilection et de choix. ”
“ En chaque œuvre le ton rare et riche, violent et doux, prismatique et soudain, installe sa surprise et son harmonie. On dirait qu'Ensor écoute la couleur tellement il la développe comme une symphonie.Jamais ne s'y mêle la moindre fausse note. Il a l'œil juste comme est juste l'oreille d'un musicien. A le voir peindre, comme au hasard, on craint qu'à chaque instant la gamme profonde et rayonnante des couleurs ne se fausse. ”
“ C'est pendant les mauvais jours de sa vie que James Ensor donna cette signification pessimiste à ses fantoches.Dans ce pays imaginaire, d'où la farce classique semble bannie, évoluent le masque Wouse et Saint Antoine, les diables Dzitss et Hihahox, les pouilleux Désir et Rissolé, les soudards Kès et Pruta et l'on y rencontre la ville de Bise et le territoire de Phnosie. ”
“ Ces deux toiles sont déjà de la vraie peinture ensorienne.L'année 1880 fut une année admirable pour James Ensor. Son vrai début date de ce temps. Il lit beaucoup. La littérature n'a jamais ému les peintres belges. En ce temps là, surtout, leur ignorance se dressait monumentale. Ils avaient peur d'orner leur esprit pour ne point courir le danger de sacrifier à l'imagination. On sait ce que cette crainte puérile a produit. Au dernier Salon d'automne (1907) à Paris, le principal grief qu'on fit à notre exposition rétrospective fut de manquer d'intellectualité ou plutôt d'intelligence. ”
“ Elle lui a enseigné la misanthropie que seuls corrigent la farce, le rire et le sarcasme. L’existence d’Ensor entouré d’un tel décor familier ne manque pas de paraître énigmatique et bizarre et je ne crois pas qu’il lui répugne de maintenir autour de lui ces apparences. Ses paroles qui souvent déconcertent, ses saillies drôles, ses rires soudains et furtifs, sa voix sourde, sa marche lente et l’éternel parapluie qui toujours l’accompagne comme s’il se défiait du plus fidèle et du plus loyal soleil confirment l’étrange impression qu’il produit volontairement ou ingénûment, qu’importe. ”
“ Qu’Ensor soit un peintre d’exception, rien n’est plus juste. Sa nature est trop spéciale pour que jamais elle lui permette d’être d’un groupe. Le néo-impressionnisme exigeait une discipline, portait en lui un enseignement, élaborait un programme. Dès ce moment le peintre ne le pouvait admettre. Ce qui caractérise la personnalité d’Ensor c’est le libre-vouloir. Sitôt qu’un désir lui vient, il le satisfait. Sa tête est une chambre ouverte où tantôt les idées, tantôt les rêves, tantôt les folies, s’installent. ”
“ Le pinceau semble avoir glissé sur ces victuailles comme s’il était empreint non de couleurs mais de clarté. Si la forme des objets était plus précisée et plus arrêtée, ce bain de lueurs où le mercure et le soleil semblent fusionner n’aurait certes pu aussi bellement, envelopper la toile. Qu’on voie la couleur, affirme Ensor, aussitôt on ne voit qu’elle ; de même, qu’on étudie la forme et l’œil n’est plus sensible qu’à la ligne. Unir dans une même œuvre le ton et le dessin, leur donner la même importance n’est possible qu’aux demi-natures qui ne sentent rien fortement. ”
“ Or, c’est précisément cette joie de voir le monde entier s’épanouir dans la réelle et mouvante lumière, qui suscite en quelques êtres de choix le désir et bientôt l’art de peindre. Ensor se range parmi eux. Nous verrons comme il tient compte de ces ombres et de ces reflets que dédaignait M. Ingres et comme il les rend naïvement, scrupuleusement, de peur d’enlever n’importe quel élément de vie et de splendeur à la réalité. ”
“ En 1882, James Ensor achève le Pouilleux, la Dame en détresse, la Dame au châle bleu et la Mangeuse d'huîtres.La première de ces quatre œuvres fut exposée en 1883 à l'Essor et fut acquise pour le musée d'Ostende. Elle indique une orientation nouvelle dans le choix des sujets. Le Pouilleux sera suivi bientôt par les Masques scandalisés (1883) , et ceux-ci ouvriront à l'artiste une voie étrange où pendant longtemps son imagination se complaira. Le Pouilleux est pris dans la réalité quotidienne. ”
“ Car il ne se peut pas qu’il n’ait subi, à certaines heures, une telle illusion dominatrice et qu’il n’ait fini par voir, avec ses yeux ouverts en plein jour à la lumière, l’humanité entière comme un ensemble de grotesques et de fantoches. Son art terrible et rêveur a dû l’affoler à ce point, fatalement. IV. LES DESSINS Ensor a nettement distingué dans son œuvre le dessin du peintre et le trait du dessinateur. J’en donnai les raisons : elles me semblent plausibles. Pointe et pinceau ne furent jamais à ses yeux des instruments identiques. ”
“ La musique l’a tenté autant que la littérature. Il compose et improvise. Blanche Rousseau fut, un jour, témoin de la façon dont il railla avec des notes ceux qui le raillaient avec des paroles. « À un dîner de noces où se trouvaient un grand nombre de bourgeois, Ensor, pâle et muet, se laissait taquiner, mais avec des sourires contraints, des regards dédaigneux où s’allumait parfois l’éclair fugace d’une colère ou d’une ironie effrayantes. Non loin de lui, je l’observais et j’avais presque peur. Tout à coup, quelqu’un l’interpelle : « De la musique, James, de ta musique. » ”
“ Le caractère n’explique évidemment pas toute une œuvre. Ce sont les dons fonciers que le peintre porte en lui qui la déterminent, l’entretiennent, la nourrissent et la développent. Toutefois le caractère de l’homme influence l’œuvre, si j’ose dire, latéralement. Il est comme les vents d’est, d’ouest, du sud et du nord qui assiègent une plante magnifique, la courbent, la redressent, la baignent d’air chaud ou d’air froid, l’épanouissent ou la dessèchent. Ensor est un supra-sensible. ”
“ Lorsqu’Ensor introduisit en sa peinture un tel peuple étrange et tragique de masques, peut-être ignorait-il lui-même qu’à un certain moment ils lui fausseraient à tel point la notion du réel qu’il ne verrait plus qu’eux de vraiment vivants sous le soleil et qu’un jour il prendrait place parmi leur multitude comme s’il était lui-même quelqu’un de leur lignée et de leur race. ”
