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Rebâtir ou garder la ruine, ce que Paris fit de ses palais incendiés en 1871

En Bref

  • Après les incendies de 1871, certains voulurent garder les palais brûlés de Paris comme des ruines accusatrices, à la manière du Colisée ; Élie Reclus, chroniqueur de la Commune, répondit que les révolutionnaires ne demandaient pas mieux.
  • L'Hôtel de Ville fut relevé parce qu'il n'appartenait à aucun régime : adversaires et partisans de la Commune le revendiquaient comme la maison du peuple de Paris, et le bâtiment rebâti redevint l'enjeu de la lutte entre la ville et l'État.
  • La reconstruction ne fut pas à l'identique : le programme exigeait de distinguer nettement la façade Renaissance des ailes modernes, et la description de l'édifice achevé, en 1900, ne garde aucune trace de l'incendie.
  • Les ruines des Tuileries, palais de la monarchie, restèrent debout assez longtemps pour émouvoir les visiteurs et faire plaider leur conservation ; une fois démolies, le vide qu'elles laissaient appela un nouveau monument.

Le 24 mai 1871, aux derniers jours de la Commune, l'Hôtel de Ville de Paris brûle à son tour, comme avaient brûlé les Tuileries [1]. La ville ne perd pas seulement un palais. L'historien Adolphe Michel, qui écrit deux ans plus tard, dresse la liste de ce que le feu emporte : le siège de la municipalité, l'emblème des libertés communales, l'ornement de la capitale . Autour, le Palais-Royal et le palais du quai d'Orsay ne sont plus que des carcasses, et leur rendre leur splendeur coûterait des millions [2]. Reste à savoir ce qu'on fera de ces murs noircis : les relever, ou les laisser parler.

Un chroniqueur des finances de la ville, Bailleux de Marisy, avoue un vœu qu'il n'ose pas imposer. Il voudrait conserver ces « ruines éloquentes », comme Rome garde le Colisée, pour que les siècles à venir y lisent à la fois la magnificence de Paris et l'énormité du crime [3]. Il note aussitôt que ni le préfet de la Seine ni le nouveau conseil municipal ne partagent cet avis : trois millions sont déjà inscrits pour reconstruire l'Hôtel de Ville . Tout le débat tient dans cet écart. Relever un édifice public incendié n'est jamais un geste neutre ; c'est décider de ce qu'il dira de l'événement qui l'a frappé. Mais le sort opposé des deux grands palais — l'Hôtel de Ville rebâti, les Tuileries laissées en ruine puis démolies [4, 5] — montre une continuité qui ne se décrète pas d'un bloc. Elle se négocie entre ceux qui revendiquent les murs, et elle choisit ce qu'elle laisse voir.

Le Colisée de Paris, ou la ruine comme réquisitoire

Garder une ruine, c'est la faire témoigner, et ceux qui le proposent savent contre qui. Élie Reclus, qui tient au jour le jour la chronique de la Commune, rapporte qu'on a demandé de ne jamais restaurer les Tuileries ni l'Hôtel de Ville. Leurs décombres crieraient ainsi, de siècle en siècle, contre le « vandalisme révolutionnaire » [6]. Le mot est celui des adversaires, et Reclus ne le cite que pour le retourner. Les révolutionnaires, répond-il, ne demandent pas mieux. Ils seraient ravis que Thiers, dont des architectes viennent de rebâtir la maison, renonce à les envoyer reconstruire l'Hôtel de Ville sur des plans perfectionnés . Le réquisitoire de pierre suppose un accusé qui accepte de baisser la tête.

Reclus va plus loin, et sa riposte brouille les camps. On a assez de photographies, écrit-il : les révolutionnaires rebâtiront eux-mêmes l'Hôtel de Ville tel qu'il était, le jour où ils pourront y rentrer, en attendant l'art nouveau d'une société future [7]. Le rêve de la reconstruction à l'identique, document à l'appui, n'appartient donc pas aux seuls vainqueurs. Reclus distingue d'ailleurs les cibles. La Commune a brûlé les Tuileries, gloire de la monarchie ; mais c'est Paris qui a brûlé l'Hôtel de Ville, sa gloire à lui, comme un amant jaloux poignarde sa maîtresse en mourant . Le palais municipal reste à ses yeux la maison de l'insurgé. Sa ruine n'accuse personne : elle attend son propriétaire.

Le témoignage des ruines a un autre ennemi que la reconstruction : l'oubli, plus rapide que les maçons. Un recueil anonyme consacré aux monuments de Paris après la Commune se donne pour but de fixer le souvenir du pétrole et de l'incendie dans la mémoire « du plus inconstant des peuples », tant il sait que tout s'efface [8]. Frédéric Fort, dans son Paris brûlé, fait la même prédiction sur un mode plus concret. Les barricades auront disparu, les décombres seront enlevés, les façades trouées par les balles bientôt réparées [9]. Le visiteur venu de province verra les désastres sans pouvoir deviner l'horreur de l'ensemble . Dès 1871, la ruine apparaît comme un document périssable.

Encore faut-il que les vivants veuillent se souvenir. Le 25 octobre 1871, devant les cinq académies réunies, Henri Delaborde s'inquiète de voir Paris s'accommoder déjà de ses désastres. Bien des gens, dit-il, pardonnent presque aux incendiaires les Tuileries et l'Hôtel de Ville, parce qu'ils ont échoué à réduire en cendres le Louvre et la Sainte-Chapelle [10]. Adolphe Michel donne la raison la plus prosaïque de cette indulgence. Il sera sage, écrit-il, de réparer murailles et toitures pour ne pas laisser aux rues leur aspect désolé . L'oubli que redoute l'orateur n'est pas d'abord une manœuvre politique. C'est le besoin d'une ville de redevenir habitable.

L'Hôtel de Ville, maison du peuple que tous réclament

Si la ruine de l'Hôtel de Ville ne pouvait pas durer, c'est que l'édifice n'appartenait à aucun régime. Il appartenait à la ville, et chaque camp s'en disait l'héritier. Le 31 mai 1871, dans sa chronique, Charles de Mazade reproche aux insurgés de n'avoir pas même épargné le palais du peuple, « l'hôtellerie de toutes les révolutions » [11]. Auguste Vidieu, la même année, retourne le grief contre le programme de la Commune. Ceux qui réclamaient le plus haut les franchises municipales ont ravagé la maison du peuple de Paris, et c'est là que l'incendie fut le plus effroyable [12]. L'accusation, chez ces auteurs hostiles à l'insurrection, ne dénonce pas un sacrilège contre l'État. Elle dénonce un suicide : la Commune aurait brûlé sa propre maison.

Reconstruire devient alors un acte de réappropriation plutôt que d'effacement. Edmond Robert, qui publie en 1872 une histoire de la Commune et de ses idées, en donne la version la plus nette. Le feu, selon lui, a purifié l'Hôtel de Ville de son passé et des crimes commis en son nom [13]. La révolution a brûlé son palais héréditaire, et ses fidèles dispersés ont perdu leur arche sainte, comme les Juifs après l'incendie du Temple . Sur ces ruines, Paris peut désormais relever l'asile de sa gloire et de ses franchises. La reconstruction n'oublie pas l'incendie : elle s'en sert. L'événement devient une coupure qui permet de reprendre le bâtiment à ceux qui l'avaient fait servir.

Les pierres relevées ne referment pas pour autant la question que le feu avait posée : qui gouverne Paris ? Elle s'installe dans le chantier même. Mazade raille un gouvernement qui préfère inaugurer l'Hôtel de Ville avec ostentation avant qu'il soit construit, pour le plaisir du conseil municipal [14]. Ce conseil, écrit-il ailleurs, ne songe qu'à son autonomie et veut faire revivre légalement la Commune sous une forme semi-indépendante [15]. Le maire central que certains réclament serait un président doté de ministres, d'une police et d'un budget de plus de 200 millions : « une république parisienne dans la république française » [16]. Le vocabulaire est celui d'un adversaire. Il dit pourtant ce que l'édifice rebâti porte en lui.

Le bâtiment est un siège, et un siège se dispute. Mazade relève, indigné, que le conseil municipal a banni le préfet de la Seine de l'Hôtel de Ville, qui est sa résidence légale, sans que personne songe à faire respecter les arrêts du Conseil d'État [17]. Le même conseil s'est voté une rétribution que le chroniqueur juge contraire à la loi . Ces querelles de couloir disent l'essentiel. Relever l'Hôtel de Ville à son emplacement, c'était relever aussi le lieu où la ville et l'État mesuraient leurs forces. La continuité architecturale prolonge un conflit autant qu'elle restaure un ordre.

La façade du Boccador, ou l'identique choisi

Rebâtir à l'identique suppose de savoir ce qu'était l'original. Le premier geste fut pourtant une sélection. Dès la première délibération du conseil municipal sur la reconstruction, raconte Marius Vachon, historien du nouvel édifice, il fut question de conserver la façade de l'ancien palais, « dite faussement la façade Boccador » [18]. Elle revenait en réalité, selon lui, à un Français, Pierre Chambiges, maître des œuvres du roi au bailliage de Senlis . Un ouvrage de 1889 tient encore l'Italien Boccador pour l'auteur des plans, en 1533, de la partie centrale du monument incendié [19]. La pièce que l'on sauve porte déjà un nom légendaire. L'identique commence par une attribution disputée.

Restaurer ce fragment ou le refaire ? La question fut posée dans les termes mêmes du débat sur le patrimoine. Avant le déblaiement, le directeur des travaux, Alphand, croyait la façade perdue. Le 17 mai 1872, il plaide devant le conseil pour sa restauration, quitte à la payer plus cher qu'une reconstruction totale : entre les deux, il y a la différence entre « la copie d'un tableau et l'original » [20]. Viollet-le-Duc, dans son Dictionnaire raisonné, énonce une règle qui pencherait de l'autre côté. Quand une reprise en sous-œuvre coûte plus cher que la reconstruction de la partie à consolider, ce n'est plus de l'art [21]. Le principe de la Commission du Vieux Paris va, lui, dans le sens d'Alphand : la valeur d'un vieux bâtiment disparaît avec son authenticité, et le devoir est de conserver, non de refaire [22].

Le programme du concours ne réclamait d'ailleurs pas l'identique. Il demandait d'accentuer résolument la différence de style entre l'ancien édifice et les adjonctions [23]. La façade ancienne devait être moins absorbée qu'elle ne l'était par les constructions qui l'entouraient, et l'art moderne y gagner un style sobre et vigoureux . L'ancien devait se voir comme ancien : isolé, encadré, mis en valeur. On reconnaît là ce que Viollet-le-Duc appelle restaurer, c'est-à-dire rétablir un édifice dans un état complet qui peut n'avoir jamais existé à un moment donné [24]. Dégagée de ses voisines, la façade n'avait jamais été vue ainsi. La reconstruction fabrique un passé plus lisible que le passé.

Le résultat, décrit en 1900, montre ce que la ville voulait donner à voir. Georges Riat loue les architectes d'avoir mis en valeur la façade du Boccador, reconstruite selon lui avec scrupule, entre deux ailes latérales en retrait [25]. Le verbe qu'il emploie laisse ouverte la question d'Alphand : original ou copie ? Une centaine de niches abritent les statues de Parisiens illustres dans les sciences, les arts et les lettres, et les salles se couvrent de toiles des peintres en renom, Puvis de Chavannes en tête . Le palais raconte la Renaissance et la gloire de la ville. Rien, dans cette description, ne rappelle l'incendie. L'effacement n'est pas dans la fidélité des pierres ; il est dans le récit qu'on leur confie.

Les Tuileries, une ruine qu'on laissa parler avant de l'abattre

Les Tuileries n'avaient pas d'héritier comparable. Reclus le dit en une ligne : la Commune les a brûlées comme la gloire de la monarchie, quand Paris brûlait l'Hôtel de Ville comme la sienne . Ni la ville ni les insurgés ne pouvaient revendiquer le palais des rois comme leur maison. Qui décida de son sort, et pourquoi, les témoins ne le disent pas. Mais l'écart entre les deux édifices éclaire leur destin. Le palais avait pourtant eu ses défenseurs bien avant l'incendie. Victor Hugo, dans Notre-Dame de Paris, jugeait que le démolir serait une trahison, car il était aussi « une page de l'histoire du dix-neuvième siècle » [26].

La ruine, elle, resta debout et fit son œuvre de témoin. En 1880, Imbert de Saint-Amand décrit l'effet qu'elle produit à mesure qu'on s'en approche. Le jardin grandit, les salles éventrées et les murs déchiquetés reparaissent, avec les dorures épargnées de la salle des Maréchaux . Le dédain philosophique cède, et l'on retrouve un « spectacle plein d'enseignements » . Le même auteur plaide pour la conservation de ce qui subsiste, au nom de l'histoire et de l'art. Il observe que les murs extérieurs, malgré le feu, la chute des voûtes et les intempéries, ne présentent ni lézarde ni déversement [27]. La ruine n'était pas un danger. Elle était devenue un monument.

On l'abattit pourtant, et le vide se révéla plus intolérable que la ruine. En 1896, Alfred de Champeaux constate que, depuis la démolition, deux énormes pavillons terminent brutalement l'ensemble qui s'étend sur près d'un kilomètre depuis la colonnade du Louvre . Les lois de l'architecture exigent, selon lui, que cet ensemble retrouve l'harmonie que quatre siècles avaient travaillé à lui donner. L'emplacement ne peut rester vide ; il appelle un monument artistique qui remplace l'ancien palais . L'argument a changé de nature. Ce n'est plus la mémoire de l'incendie qu'on invoque, mais l'achèvement d'une composition.

Cette impatience devant la ruine récente se lit aussi loin de Paris. Le comte de Montalembert note qu'on fabriquait autrefois des ruines artificielles dans les jardins à l'anglaise. On trouve désormais aux ruines véritables un air inconfortable, qu'on fait disparaître en achevant leur démolition, et l'abbaye incendiée sous la Révolution devient une carrière [28]. Louis Bertrand défend au contraire la ruine contre l'excès de restauration, parce qu'elle offre une image idéalisée d'un art disparu [29]. Mais il parle de l'antique. La ruine qu'on admire volontiers semble celle dont plus personne n'est comptable ; celle d'hier rappelle des vivants.

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Après les incendies de mai 1871, le vœu de garder les palais brûlés de Paris comme un Colisée accusateur n'a tenu ni pour l'Hôtel de Ville ni pour les Tuileries. Le premier a été relevé parce que tous les camps s'en disaient les héritiers. Les adversaires de la Commune lui reprochaient d'avoir brûlé sa propre maison ; ses partisans promettaient de la rebâtir eux-mêmes . Mais on ne l'a pas refait à l'identique. On en a gardé ou refait une façade Renaissance à l'attribution incertaine, encadrée d'ailes modernes et peuplée de statues de Parisiens illustres ; la description qu'on en donne en 1900 ne garde aucune trace de l'incendie . Les Tuileries, palais de la monarchie, sont restées assez longtemps en ruine pour émouvoir et faire plaider leur conservation, avant que leur démolition ne laisse un vide qu'on voulut combler .

La question revient quand la guerre brûle d'autres hôtels de ville. En 1918, une enquête officielle sur les monuments français détruits par l'Allemagne recense les villes anéanties ; à Longwy, de l'Hôtel de Ville, « il ne demeura que la façade » [30]. Le réquisitoire de pierre qu'un chroniqueur de 1871 rêvait de dresser au cœur de Paris trouve là une autre forme : l'inventaire imprimé, qui accuse sans immobiliser la ville. Les villes ne gardent guère leurs ruines. Elles gardent des façades, et décident de ce qu'elles racontent.