“ En tuant Percival, ta balle, dans un terrible ricochet, a du même coup dangereusement atteint Madeleine... Pauvres enfants !... Voilà que je les plains tous les deux ;... tous les trois, plutôt,... car je te plains, toi aussi. — Grâce, mon ami. Ah ! ne m’accuse pas des souffrances de Madeleine... Je n’ai voulu faire que mon devoir. — Ton devoir,... en es-tu bien sûr, Ribaud ? Puis, en quoi avait-il manqué au sien, celui que Madeleine devait, il me semble, protéger à tes yeux comme un rempart ? — Michaudin... comment me parles-tu ? — Je te parle en homme de cœur. Je sais pardonner. ”
Résumé
“Les Ribaud”, est une œuvre de Ernest Choquette. Des thèmes tels que Madeleine, Ribaud ou Percival y sont abordés.
Citations de Les Ribaud (Ernest Choquette)
“ C’est avec une émotion encore vibrante qu’il m’en a répété chacun des détails : Ce pauvre Gabriel foudroyé à la première balle ; mon père, affolé de douleur et de colère se précipitant au même moment sur la scène ; l’abbé Michaudin complètement atterré ; Percival lui-même, bien que témoin adverse, empoigné jusqu’aux larmes en face de cet héroïque enfant, tout à l’heure la jeunesse et la vie, déjà cadavre, qui venait avec tant de grandeur d’âme sacrifier les illusions de ses vingt ans à ce qu’ils appellent l’honneur. ”
“ Mais puisqu’il faut que je vous aime... puisque mon cœur en est déchiré de cet amour, et Madeleine tendait ses mains comme dans une invocation suprême de prière,... si vous m’aimez aussi vous-même, ne sentez-vous pas un autre devoir, plus impératif que toutes les lois de la discipline et qui nous fait un point d’honneur, à vous, de ne pas verser le sang de mes compatriotes... à moi, de mourir, de mourir plutôt que d’accoler à mon amour la honte de trahir mon sang et ma race ? car, n’est-ce pas déjà une trahison que de vous aimer ? ”
“ Elle sentit qu’il se brisait quelque chose dans son cœur... Il lui monta aux lèvres une suppliante invocation où se traduisait tout son désespoir, tout le bouleversement de son âme. — Mon pauvre curé, soupira-t-elle, si vous saviez, si vous compreniez combien je suis malheureuse. — Jamais je ne t’aurais appris ces choses, reprit le curé en lui tenant les mains dans les siennes, mais ma pauvre Madeleine, c’était mon devoir de le faire et tu en serais morte que je n’aurais pas reculé. Il vaut peut-être mieux que tu souffres... la souffrance aussi grandit l’amour. ”
“ Madeleine ; rien que ça : Madeleine. Mais à travers le papier, il y lit un appel éperdu de détresse. Sans peur, bravant toutes les colères, décidé à toutes les audaces, résigné à toutes les insultes, il accourt vers elle... Car Madeleine... c’est sa fiancée devant Dieu, devant sa conscience. Il entend les battements désordonnés de son cœur dès qu’il entrevoit parmi les arbres certaines fenêtres, si mornes, si tristes à voir à présent, dernièrement si gaies, où du Fort, il puisait à chaque instant du jour, de son regard projeté, tout le baume enivrant qui avait adouci sa vie de soldat. ”
“ Et cependant j’avais résolu d’obéir à l’ordre de François, de subordonner mon amour à l’orgueil de mon père et j’étais venu demander à Dieu de briser par miracle cet amour ; mais, mon bon curé, quand j’ai voulu ouvrir la bouche, je ne me suis pas senti la force... pas seulement la force d’aller plus loin. — Tu es une noble jeune fille, Madeleine... mais il ne faut pas que la sincérité de ton cœur s’abuse sur les sentiments de ton père. Il ne faut pas qu’un seul mauvais souffle effleure ton âme et rapetisse à tes yeux le caractère pourtant si beau de ton père... Son orgueil, dis-tu ? ”
“ Pourquoi était-il, en réalité, si soudainement sorti de la chambre de sa fille, le docteur Ribaud ? C’est qu’il avait eu peur. Peur du regard cave et si triste de son enfant, peur aussi du regard complice de François constamment fixé sur lui. Il étouffait et il s’était sauvé. Maintenant assis dans son cabinet, il essuyait les perles de sueur qui l’inondaient, respirait plus à l’aise, comme allégé, en attendant que son instinct de père le ramenât auprès du lit de Madeleine. Ça ne tarda pas beaucoup. Un pas rapide qu’il entendit au-dessus de sa tête réveilla ses inquiétudes. ”
“ Tu crois donc que c’est Dieu qui durant trois générations, nous jette, de ma famille, un à un, morts ou vivants, aux mains des Anglais ? Ceux qui ont résisté, ils les ont tués... Ceux dont ils n’ont pu prendre la vie, ils leur prennent le cœur, autre genre de mort. Car ma famille sera-t-elle moins éteinte, moins disparue, quand, au lieu de la vie, ils auront effacé jusqu’aux traces de son nom ? L’orgueil de ma race sera-t-il moins humilié, quand mes compatriotes verront mes petits-fils abandonner leur langue pour parler anglais ? ”
“ Sois forte, sois courageuse, Madeleine, plus il y a loin de la coupe aux lèvres, plus la liqueur en est douce. Alors, je lui ai raconté mon entrevue avec Percival, l’engagement qu’il avait pris envers moi. — Ah ! oui, Madeleine, c’est trop beau, trop généreux, ce dévouement mutuel, Dieu le bénira... m’a-t-il répondu. Moi, je lui aurais sauté au cou, tant ces paroles m’enivraient de joie — Espère, a-t-il repris, sois confiante, le temps triomphe de tout, applanit tout ; aucun baume ne lui est égal pour panser les blessures. Rien ne lui résiste... Et qui sait,... ”
“ Et une buée de sabres, de galons dorés, d’éperons, avec un beau capitaine au milieu, voltigea devant mes yeux. Gaston la devina, la vit flotter, sans doute, cette buée imperceptible, car il ajouta avec une arrière-pensée prête à s’échapper de ses lèvres : — On ne peut pas tous être des officiers en habits rouges, vois-tu. Et il prit en même temps une expression de figure si étrange, si navrée, si triste à voir que tous nous en ressentîmes le contre-coup et la partie de bézigue, d’ordinaire si gaie, se traîna péniblement entre le ton songeur de mon père et l’air distrait du curé. ”
“ Qu’il avait donc durement payé les moments de bonheur qu’il avait eus dans sa vie. Comme tout lui avait menti. Il s’était fait un point d’orgueil et d’honneur d’aimer sa famille et son pays ; ces sentiments si nobles, qu’il avait fièrement affichés, lui avaient menti comme le reste. Sa torture avait été plus douloureuse, ses angoisses plus poignantes, le fiel bu plus amer, justement parce que son cœur avait été meilleur, son âme plus généreuse, son patriotisme plus ardent. Sa conscience ne lui reprochait rien, non, rien,... pas même la mort de Percival. ”
“ Madeleine se tient parmi la foule. Elle ne sent pas qu’elle grelotte de froid autant que d’émotion. Son regard ne cherche qu’un visage, son esprit ne s’attache qu’à un nom. Ils défilent deux par deux, les soldats, lentement, silencieusement. Madeleine ne les voit pas. Ses yeux se portent au-dessus d’eux. Elle cherche quelqu’un à cheval, quelqu’un de grand, quelqu’un de beau, avec des épaulettes dorées, un costume soutaché, des éperons, une belle épée au côté... quelqu’un qui s’appelle Percival et qu’elle nomme Percy, en elle-même... ”
“ Est-ce que Henshaw, loin, à mille lieues des siens, ne revit point alors, dans un éclair, son foyer, son home, ses compagnons de là-bas, des arbres sur la colline un coin vert de prairie, une mèche blonde d’amoureuse ?... Quant à Gabriel, tout lui tourbillonna dans la tête, non sous le coup de la peur, sans doute, mais une espèce de vertige lui déroula à l’esprit tout le tableau si heureux de sa jeunesse et il se sentit une incontrôlable comme une torturante envie de crier, d’appeler son père, sa mère... sa petite Madeleine. ”
“ Toi-même, en la voyant se débattre avec tant de générosité et d’esprit de sacrifice pour éteindre l’amour qui la consumait malgré elle, tu l’aurais aussi approuvée. — Y songes-tu, Michaudin ? reprit le docteur. — C’est justement parce que j’y songe que je te le dis. Le pardon est encore plus grand et plus beau que la vengeance, vois-tu. — La dignité est aussi plus grande et plus belle que la bassesse. — La dignité,... ah ! la dignité, elle est là, dans le cœur, Ribaud. J’ai combattu, j’ai été, comme toi, révolté de cet amour que je sentais grandir chez Madeleine ”
“ Allons, nous avons assez de la réalité sans recourir aux rêves, il me semble. Mais, pourquoi me dites-vous ça, Gaston ? — Mais tout simplement parce qu’à votre âge, on ne doit penser qu’à rire ; il sera bien temps, allez, plus tard, d’envisager les décevantes perspectives de la vie... Pourquoi passez-vous dans le bal le regard perdu, pourquoi dansez-vous comme sous le coup d’un ennui pénible ? car, c’est vrai que vous avez l’air toute chose ce soir, Madeleine. — Vous êtes bon physionomiste, cousin, savez-vous ; ... vous êtes plus sérieux et plus perspicace que vous ne le paraissez. ”
“ Les femmes ont mieux que les hommes le talent de cacher le fond de leur âme et Madeleine dans un effort, se composant une figure indifférente, reprit au bout d’un instant, comme ça, en l’air : — Vous l’aimez votre métier de soldat, n’est-ce pas ?... Ce doit être si gai vos courses à cheval, vos parades, votre tir à la cible... — Oui, beaucoup, mademoiselle. — Ah ! mais ce n’est pas pour sa gaieté, cependant, que je l’aime. Croyez-vous que ce soit vraiment gai de se sentir perdus comme nous le sommes, loin des nôtres, parmi une population où souvent nos noms anglais deviennent un épouvantail. ”
“ Et moi qui m’imaginais que c’était gai d’être soldat... Enfant que j’étais, je ne voyais que les parades militaires, les exercices de tir, les marches de plaisir à travers les rues... Il les connaissait bien, lui, Percival, les jours lugubres qui pouvaient venir... les jours de combat... les jours où ses soldats tireraient de vraies balles... où il remettrait au fourreau son épée peut-être teinte de sang... — Oui, se battre, tuer ses adversaires.... des fils... des pères... se battre... Madeleine fixa un regard affreux dans le vide... Tuer des pères... se battre, soupira-t-elle... ”
“ C’est la lampe qui veille toujours, la lampe qui perce de ses rayons les consciences les plus sombres ; c’est la lampe qui éclaire les âmes ballottées dans la nuit ; c’est la lampe qui chasse les ténèbres devant les désespérés de la vie ; c’est la lampe qui découvre aux meurtris de la route à ceux qui se sont déchirés, écorchés, aux ronces et aux cailloux du chemin, les véritables clartés, et Madeleine était venue s’adresser à elle. — Faites, mon Dieu, dit-elle, que Percival... Elle reprit, avec un soupir : — Faites, mon Dieu, que Percival ne m’aime plus ”
“ Mais tu pleures, toi aussi, François ? — Mais non, Madeleine, je ne pleure pas... tu sais bien, Madeleine... ce sont... hum... ce sont...mes yeux... qui... — Tu ne me hais point, toi, François, et papa non plus ? — Madeleine ! que dis-tu ? — C’est que je m’explique maintenant le regard triste et froid de mon père... Mon Dieu, c’est horrible aussi : aimer celui qui pouvait le tuer... aimer son ennemi... — Son ennemi ?... Mais tu rêves, Madeleine. — Ah ! je ne rêve pas, mon pauvre François... car ils vont se battre... les soldats anglais contre les patriotes... ”
“ On se bat aujourd’hui quelque part. C’est vrai que les coups de feu résonnent, que les balles sifflent, que le sang coule. Comment suis-je donc faite pour que cette chose monstrueuse : la guerre, n’étouffe pas entièrement les sentiments de folle passion de mon cœur ? Ou plutôt, comment l’amour est-il constitué qu’il résiste à tout autre sentiment ? Car, dans tout le désordre de mes idées, une chose reste encore nette, mon amour. Et quand j’entends éclater à mon oreille ces imaginaires coups de fusil, mon cœur bat plus vite et plus fort à chaque détonation ”
“ Madeleine avait pris une expression de joie soudaine sous le long regard doux et bon de Percival, et Gaston n’aurait déjà pas pu la lutiner sur la rêverie ennuyée qu’il avait remarquée il y a un moment chez elle. Car chez ces femmes si vite abattues aussi vite relevées, dont le cœur vibre à la moindre émotion, il s’établit un courant instantané entre leur état d’âme et leur physionomie. ”
“ Je viens de raconter que Carillon a pris subitement peur ; c’est un roulement de tambour qui lui a fait ainsi perdre la tête. Je l’avais bien un peu perdue moi-même, quand je vis un militaire voler à mon secours, saisir Carillon d’un bras vigoureux à la bride et le clouer sur place. Sainte Madeleine, tu savais bien qui tu m’envoyais. Ah ! je n’aurais pas empêché les autres de me tirer du danger, mais sauvée par Percival c’est être sauvée deux fois. J’en fus toute secouée et de peur et d’émotion en sa présence. Lui était très pâle, les lèvres agitées, sans pouvoir prononcer un mot. ”
“ C’est Viger et Leduc qui les guettent, et, un contre cent, c’est une proportion qui leur va à ces gaillards, se murmura en lui-même le docteur Ribaud. Et il refit dans son esprit toute la scène : Viger et Leduc à plat-ventre derrière un tronc d’arbre, leurs munitions à côté d’eux ; en face, de l’autre côté du ravin, devant le pont démoli, un détachement de soldats qui hésite, tâtonne, cherche à se garer des balles invisibles qui le déciment et ne réussit à riposter que contre des ennemis qui paraissent imaginaires. ”
“ Tout à coup on vit Gabriel Ribaud fouiller précipitamment dans ses poches, en tirer son crayon, choisir l’as de cœur dans le paquet de cartes étendues, y tracer son nom, puis enfilant brusquement dans la salle, l’œil en feu, tout droit parmi les assistants : — Ah ! les Canadiens n’ont point de tête, lieutenant, eh bien, ils ont du cœur au moins. Et, lui arrachant des mains le verre qu’il se préparait à vider, il lui en jeta brutalement le contenu à la face. — Voici ma carte, lieutenant, acheva-t-il, et maintenant, allons, dehors, filez. ”
“ Pour lui, c’était toujours Gabriel, le petit Gabriel qu’il avait bercé dans ses bras, qu’il avait instruit, qu’il avait couvé de sa protection constante et dont il avait fait un gentilhomme et un chrétien. Un père, c’est plus qu’un homme. L’homme s’occupe du présent ; le père regarde l’avenir. C’est dans un intérêt humanitaire que le père de Gabriel s’était dit : Sans médecin, s’il était blessé ; c’est dans une pensée terrible et profonde vers l’avenir qu’il ajouta : Sans prêtre... s’il était tué. Et il était accouru chez son vieil ami, l’abbé Michaudin. ”
“ Pourvu que nous ayons immédiatement sous la main une chaloupe, un canot, un radeau quelconque pour traverser la rivière, nous serons au poste. Le docteur Ribaud n’écoutait plus. Bientôt, relevant son regard profond sur François : — Écoute, François ; j’ai une autre idée dans la tête que tu n’as point, toi. Tu désires te battre avec ton courage et ton patriotisme, moi je veux me battre avec ma haine et mon patriotisme : ma haine de père, mon patriotisme de citoyen. Il y a, parmi les habits rouges que nous allons ajuster, un homme que je guette depuis longtemps et que je veux tuer. ”
“ Ce qu’il fait ainsi, à la nuit, le docteur Ribaud, ce qu’il prépare, ce n’est pas une drogue, ce n’est pas une opération chirurgicale non plus. L’histoire de cette époque héroïque nous l’apprend. Il fourbit ses armes, fond des balles, avive sa pierre à fusil, met en ordre tout son matériel de combat ; et quel matériel ! Ce sont là tous les préparatifs que firent les « patriotes, » ces pauvres grands cœurs, volontairement, sans calcul, sous le souffle seul de l’héroïsme et d’un dévouement sublime, pour lutter contre les canons rayés, les baïonnettes luisantes, les gibernes gonflées... ”
“ Cependant, tout en subissant la lutte que se livraient ces divers sentiments dans son cœur, il allait toujours, comme machinalement entraîné. Tout à coup, il aperçut, en face de lui, l’Île aux Cerfs flottant comme une corbeille sur les eaux calmes du Richelieu, et, se dessinant en relief au-dessus de la rive opposée, du côté de Saint-Charles, cette élévation raide de terrain, bordée de gros érables, au pied de laquelle venait déboucher le chemin public, et que Marchessault avait si fortement recommandée comme un point unique pour tenir les soldats anglais en échec. ”
“ Oui, « si contente »... Il l’est presque lui-même le docteur Ribaud, maintenant que, revenu de la surprise où l’a jeté cette quasi résurrection du capitaine Smith, il songe au salut de Madeleine. Mais à travers les lueurs de consolation qui illuminent son front, des idées sombres viennent se glisser qui le rembrunissent bientôt. Il lui semble qu’il se débat dans un cauchemar où tout s’embrouille dans une confusion impénétrable. Les tortures d’âme qu’il vient d’endurer s’effacent devant d’autres tortures. Tout à l’heure, Percival n’existait point. ”
“ Le vieil abbé avait calculé le coup qu’il allait porter ; mais l’amitié sincère, l’admiration sans borne qu’il avait pour son ami le docteur, ne l’avaient pas laissé hésitant une minute devant cette chose navrante qu’il venait de constater : une enfant qui met sur le compte d’un excès d’orgueil tout ce qu’il y a de tendresse généreuse, de dignité admirable et fière dans le cœur de son père. Et cette enfant, c’était Madeleine, ce père, le docteur Ribaud. Le bon vieux curé s’approcha doucement de Madeleine. ”
Termes fréquents
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