“ Madeleine se tient parmi la foule. Elle ne sent pas qu’elle grelotte de froid autant que d’émotion. Son regard ne cherche qu’un visage, son esprit ne s’attache qu’à un nom. Ils défilent deux par deux, les soldats, lentement, silencieusement. Madeleine ne les voit pas. Ses yeux se portent au-dessus d’eux. Elle cherche quelqu’un à cheval, quelqu’un de grand, quelqu’un de beau, avec des épaulettes dorées, un costume soutaché, des éperons, une belle épée au côté... quelqu’un qui s’appelle Percival et qu’elle nomme Percy, en elle-même... ”
Ernest Choquette
Élements biographiques
Ernest Choquette (1862-1941), médecin, écrivain, homme politique et journaliste québécois, incarne une figure centrale de la littérature canadienne-française. Son œuvre, marquée par le régionalisme et la réflexion sur l’identité nationale, explore les tensions entre tradition et modernité, le lien à la terre et les enjeux de la mémoire collective.
À travers des romans comme Les Ribaud (1898) et Claude Paysan (1899), ou des récits autobiographiques tels que Carabinades (1900), il interroge les conflits sociaux, les passions humaines et les origines historiques de la société québécoise, affirmant ainsi une voix unique dans la littérature de son temps.
Citations de Ernest Choquette
“ C’était la première fois qu’elle trahissait son état d’âme véritable à l’égard de Verneuil. Jusque-là, quoique toujours en sacrifiée, elle avait subi sans protester ses hommages jaloux. Elle y répondait avec un si complet abandon de sa volonté, c’est-à-dire que — grâce à une diplomatie et à une héroïque abnégation de chaque jour — elle réussissait à si bien se meurtrir le cœur que rien de ses actes, ni de son attitude, ni de ses pensées, ni le temps lui-même, n’était parvenu à démentir, même aux yeux des siens, l’apparente sympathie qu’elle semblait manifester pour Verneuil. ”
Ernest Choquette,
Claude Paysan
“ Claude et Fernande, bras dessus, bras dessous, follement. Toutes les routes qu’ils suivaient étaient vertes : il n’y avait que des brises douces et des chansons autour d’eux, que des roses sous leurs pas, que des soleils éblouissants partout... Les grives, les linottes curieuses, les petits chardonnerets jaunes tendaient la tête à travers les feuilles pour les regarder passer. Non, jamais Claude n’avait imaginé un bonheur semblable. Et quand il se demandait comment tout cela était arrivé, il lui fallait un peu réfléchir, car ça n’était pas très net dans sa tête. ”
“ Elle sentit qu’il se brisait quelque chose dans son cœur... Il lui monta aux lèvres une suppliante invocation où se traduisait tout son désespoir, tout le bouleversement de son âme. — Mon pauvre curé, soupira-t-elle, si vous saviez, si vous compreniez combien je suis malheureuse. — Jamais je ne t’aurais appris ces choses, reprit le curé en lui tenant les mains dans les siennes, mais ma pauvre Madeleine, c’était mon devoir de le faire et tu en serais morte que je n’aurais pas reculé. Il vaut peut-être mieux que tu souffres... la souffrance aussi grandit l’amour. ”
“ Les femmes appellent leurs petits blondins qui courent pieds-nus dans le sable. J’entends des bruits de volets qu’on ferme en claquant devant le grand soleil qui torréfie les pignons et les cailloux. Et tout à coup ce sont de brusques et profonds silences, vite interrompus, où l’attelage atteint des bouts de chemins sablonneux et roule comme sur de la ouate. Ce n’est plus qu’un bruit d’insectes... J’ai juste le temps de penser : en effet, ce pauvre petit Joseph au père Legault, et c’est de nouveau le fracas assourdissant des cailloux projetés en tous sens sous les roues. ”
Ernest Choquette,
Claude Paysan
“ Claude aussi avait fait un grand signe de croix de croyant. Et immobiles tous deux, sans rien dire, ils regardaient se déchaîner l’orage. Toujours de plus en plus terribles les rafales, la pluie et les éclairs. La maisonnette furieusement secouée craquait comme si le toit allait s’abattre ; les éclairs farouches se glissaient sinistrement entre les volets ; l’eau coulait déjà en fusant le long des planches ; mais en dehors c’était encore plus affreux. En un clin d’œil, des cours d’eau, creusés ça et là à travers les pièces de grains, charriaient à la rivière les épis fauchés ou arrachés. ”
“ « Partir ? » répéta le vieux de Beaumont, avec une anxiété subite et douloureuse. L’absence, l’éloignement, la guerre, la mort même, pourquoi tout cela, qui est pourtant horrible et répugnant, prend-il un attrait séduisant et souvent irrésistible dans l’esprit des désabusés, des désenchantés, des jeunes hommes surtout qui portent au cœur quelque blessure secrète ou quelque malaise qu’ils se refusent à avouer ? C’est à raison de cela que Yves avait senti naître en lui cette hantise étrange, éprouvé de plus en plus violemment le besoin de fuir, comme pour se dérober à un véritable lancinement. ”
“ N’est-ce pas, ce n’est pas la première fois qu’il m’est donné de refaire le tableau inoublié de mes jeunes années, passées, comme celles de ces garçonnets de tout à l’heure à manier le râteau derrière les chariots à l’époque des vacances, à gambader follement par-dessus les meules de foin ; mais comme ça m’a pris au cœur, ce jour-là, de me sentir déjà si loin de ce bon vieux temps. Comme il m’a été difficile de m’arracher à ces souvenirs qui l’un après l’autre venaient souffler sur les charbons éteints de mon cœur. Non, le bonheur n’est pas de ce monde. ”
Ernest Choquette,
Claude Paysan
“ Claude disait vrai, mais en retour, il ressentait qu’il y aurait aussi une bonne part de Jacques qui lui resterait, qui l’accompagnerait toujours, qui battrait encore le grain à son côté, qui jaserait avec lui les longs soirs d’hiver, qui doublerait son pas solitaire dans son champ... seulement il ne les entendrait plus qu’en rêve ces bruits de son fléau, de son pas, de sa voix... — Adieu, Claude ! fit brusquement Jacques qui sentait peu à peu son cœur défaillir. ”
“ Comme devant un bonheur inespéré et la figure tout de suite détendue dans un brusque rayonnement de joie secrète, Lucas, sa faulx toujours au bras, s’était empressé de marcher à sa rencontre. Yves lui-même, tiré par les fils mystérieux qui le liaient à chacun des brins d’herbe de la vieille ferme de famille, pénétré par l’ombre douce qui descendait comme toujours de la montagne, et attendri surtout par le tableau ancien que sa seule présence au milieu des javelles, à côté de Lucas, faisait en ce moment revivre en son âme, Yves avait pareillement senti une indéfinissable émotion l’envahir. ”
“ Madeleine ; rien que ça : Madeleine. Mais à travers le papier, il y lit un appel éperdu de détresse. Sans peur, bravant toutes les colères, décidé à toutes les audaces, résigné à toutes les insultes, il accourt vers elle... Car Madeleine... c’est sa fiancée devant Dieu, devant sa conscience. Il entend les battements désordonnés de son cœur dès qu’il entrevoit parmi les arbres certaines fenêtres, si mornes, si tristes à voir à présent, dernièrement si gaies, où du Fort, il puisait à chaque instant du jour, de son regard projeté, tout le baume enivrant qui avait adouci sa vie de soldat. ”
Ernest Choquette,
Claude Paysan
“ Claude, qui est de l’école et de la race des vrais paysans, tranche lui aussi du soc de sa charrue tout son champ en sillons égaux. La terre fumante qu’il retourne dans la va-et-vient monotone de ses chevaux, se couche en vagues ondulantes semblables aux flots pressés du Richelieu sous les brises d’ouest. Le sable des chaumes durcis grince sur le fer ; tout le sol résiste et se lamente avant de s’entrouvrir sous la bienfaisante blessure qui le déchire sans merci. ”
“ Qu’il avait donc durement payé les moments de bonheur qu’il avait eus dans sa vie. Comme tout lui avait menti. Il s’était fait un point d’orgueil et d’honneur d’aimer sa famille et son pays ; ces sentiments si nobles, qu’il avait fièrement affichés, lui avaient menti comme le reste. Sa torture avait été plus douloureuse, ses angoisses plus poignantes, le fiel bu plus amer, justement parce que son cœur avait été meilleur, son âme plus généreuse, son patriotisme plus ardent. Sa conscience ne lui reprochait rien, non, rien,... pas même la mort de Percival. ”
“ Du fond d’une armoire vieux style, longue d’un plancher à l’autre et profondément encastrée dans le mortier des murs, Marcelle avait aussitôt extrait les objets essentiels : un cruchon de sirop d’érable, des plats de faïence, un poëlon, des serviettes de grosse toile, des cuillers. Et tout de suite sous la flambée d’une bûche nouvelle au fond du foyer, l’arôme exquis et incomparable, — que par une gâterie de la Providence, notre peuple canadien est le seul à connaître et à savourer, — n’avait pas tardé à se dégager comme une haleine de la bouche béante du poëlon. ”
Ernest Choquette,
Claude Paysan
“ Et à chacun de ses efforts de toux, toujours ce sang qui jaillissait par flots horribles. Auprès d’elle sa mère se lamentait, repoussait les gens, criait désespérément au secours... Et c’étaient aussi des piétinements affolés, des bras levés au ciel, des appels au docteur, aux passants... Fernande, comme une pauvre brebis qu’on égorge, suivait ces agissements d’un regard éperdu, entendait sans rien dire ces lamentations et ces murmures désolés. Oh ! l’angoisse de ces moments où l’on sent avec une complète lucidité d’âme sa vie s’en aller, fuser goutte à goutte de ses veines. ”
“ Madeleine avait pris une expression de joie soudaine sous le long regard doux et bon de Percival, et Gaston n’aurait déjà pas pu la lutiner sur la rêverie ennuyée qu’il avait remarquée il y a un moment chez elle. Car chez ces femmes si vite abattues aussi vite relevées, dont le cœur vibre à la moindre émotion, il s’établit un courant instantané entre leur état d’âme et leur physionomie. ”
“ C’est fort un homme que sa conscience commande... Ses larmes, il les essuiera du revers de sa main comme une souillure. Il contraindra son cœur à battre à son gré. Les décombres de son foyer, même s’ils lui barrent la route, ne l’arrêteront pas... Il enjambera par dessus, mais il ira. Et c’est bien ainsi que le docteur Duvert s’en allait maintenant, presque redevenu calme, avec une soudaine clarté en lui qui l’apaise, lui trace sa voie et lui démontre qu’il marche droit. ”
“ Comme je me serais battu joyeusement, follement, sans aigreur, sans colère vis-à-vis de mes adversaires, sans doute, mais bien déterminé à me faire tuer. — Ne dites pas ça, Percival, je vous en supplie. — Non, je ne le dis plus, Madeleine ; j’ai d’autres pensées en mon âme ; je veux maintenant un lendemain, un éternel lendemain, où le rêve s’évanouira pour faire place à la réalité ; où la fée sera remplacée par vous, par toi, Madeleine... Veux-tu qu’il existe ce lendemain, Madeleine ?... Dis, le veux-tu. ”
Ernest Choquette,
Claude Paysan
“ Le printemps avait tout réveillé à la vie, et, dans son petit champ, lui aussi joyeux de sourire à sa manière, Claude travaillait à ses semailles. Marchant d’un pas lent et martelé, il jetait à pleines mains, dans un grand geste circulaire, l’avoine, le blé, toute l’ondée vivante de la semence dont il aspergeait le sol, certain que celui-ci la lui rendrait plus tard en la décuplant. ”
“ Aussi, pendant qu’il pleuvait là-bas sur les moissons abandonnées, il pleuvait pareillement, et bien plus amèrement encore, à l’intérieur du laboratoire de la Poudrerie, sur les projets, les espérances, les illusions, sur tout le cœur de Yves. Et alors qu’un rayon de soleil pouvait à la rigueur suffire pour sécher le foin trempé de pluie de Lucas, le rayon d’amour qui seul peut-être eût réussi à sécher le cœur trempé de larmes de Yves, ce rayon ne brillait pas pour lui. ”
“ Et ils avaient ainsi vieilli tous deux, se couvrant, l’un de cheveux blancs, l’autre de mousse ; leurs voix s’étaient fêlées dans les mêmes appels ; et les éraillures de la soutane du curé n’étaient que de la franche sympathie envers les fissures du toit de l’église. Rien n’est grand, rien n’est solennel comme une humble église de campagne. Et, devant ces murs froids et nus qui inspirent en entrant des pensées qui ne sont déjà plus de la terre, Madeleine ressentit une impression jamais reçue auparavant, comme une sensation d’abandon irrémédiable. ”
Ernest Choquette,
Claude Paysan
“ Et comme par une fatalité attachée à mes jours, moi, qui aurais tant désiré répandre la joie et le bonheur dans le cœur de ceux que j’aime, je n’ai servi au contraire qu’à leur faire répandre des larmes. Jusqu’à la vieille Julienne et Claude, comme s’ils n’avaient pas été assez malheureux auparavant, pour qui je suis venue gâter, — sans qu’il y ait de ma faute, il est vrai, grand Dieu ! — les quelques rares moments de bonheur qui pouvaient traverser leur humble existence. ”
“ Pourquoi l’idée de quelque mal physique subit s’attaquant à Yves ne vint-elle nullement à l’esprit du vieux de Beaumont ? À cause sans doute du merveilleux don de deviner que les pères et les mères possèdent et qui, au seul timbre de la voix, à la simple expression de la figure — que nulle nuit assez noire ne peut les empêcher de percevoir — leur permet tout de suite de découvrir chez leurs enfants le véritable point douloureux. Le vieux de Beaumont resta muet, se tassant sur lui-même comme pour se garer contre un nouvel éclat du sort. Déjà il avait compris que Yves souffrait. ”
Ernest Choquette,
Claude Paysan
“ Bonjour, monsieur Claude... Oh ! cette voix qu’il reconnaissait ! elle lui fit peur... Il sursauta et se mit à trembler, ne sachant que faire, honteux et embarrassé de son chapeau plein de cerises. En même temps, c’était comme un bruit de galop rapide dans sa poitrine. Il aurait voulu fuir... mais il ne le pouvait pas... ces deux grands yeux bons et vifs qui le regardaient en souriant. À la fin, en réponse, en portant gauchement à sa tête sa main libre pour saluer : Bonjour, mademoiselle. Il devint très rouge d’une marée subite de tout son sang à ses joues. ”
“ Dès avant son arrivée, elle entend déjà le cliquetis des armes que l’on astique, le grincement des baïonnettes ajustées aux canons des carabines, des bruits de talons qui résonnent en cadence sur le pavé des salles, des crosses de fusils échappées des mains des sentinelles distraites et retombant avec fracas, tout ce vacarme de guerre si épouvantable. Mais rien ne l’arrête, Madeleine, jusqu’à ce qu’elle se trouve sous la massive porte d’entrée du Fort, en face d’un soldat en faction droit et rigide. ”
“ Dans les villes, on ignore généralement tout de l’émotion poignante du malheureux qui court au loin, dans la nuit, à la poursuite du médecin et qui garde dans ses oreilles les gémissements et les râles de son foyer. La nerveuse sonnerie du téléphone escamote tout. Mais dans les campagnes lointaines, combien cette émotion — que prolonge et martèle interminablement le choc monotone des roues et des sabots sur les chemins rocailleux — combien cette émotion tenaille le pauvre paysan qui galope, seul dans l’ombre traîtresse, pour porter son appel au docteur. ”
Ernest Choquette,
Claude Paysan
“ Angelus... il jetait bien un moment un regard furtif vers ce ciel dont devait lui parler la prière latine, mais maintenant qu’il était plus âgé, plus en possession de ses facultés de cœur et d’âme, des visions rapides d’autres paradis qu’il imaginait lui traversaient l’esprit. Le vrai paradis, celui d’en haut, était si loin, si insaisissable et vaporeux, que ses conceptions ne parvenaient jamais à le tirer de l’indécision du rêve et tout de suite Claude se perdait dans des distractions infinies. ”
“ On se bat aujourd’hui quelque part. C’est vrai que les coups de feu résonnent, que les balles sifflent, que le sang coule. Comment suis-je donc faite pour que cette chose monstrueuse : la guerre, n’étouffe pas entièrement les sentiments de folle passion de mon cœur ? Ou plutôt, comment l’amour est-il constitué qu’il résiste à tout autre sentiment ? Car, dans tout le désordre de mes idées, une chose reste encore nette, mon amour. Et quand j’entends éclater à mon oreille ces imaginaires coups de fusil, mon cœur bat plus vite et plus fort à chaque détonation ”
“ Il avait enfourché sa bicyclette et comme il se trouvait légèrement en retard, il s’était mis à pédaler à grande allure. Il gardait encore aux lèvres un reste de sourire, lorsqu’il s’engagea dans la route ombreuse qui borde les rives du Richelieu et conduit à la Poudrerie ; mais lorsqu’il aperçut tout à coup Jacqueline qui s’en allait à quelque distance devant lui, son rire se figea brusquement et sa figure reprit son expression timide et embarrassée. ”
Ernest Choquette,
Claude Paysan
“ Deux gars s’en venaient lentement le long du chemin. Ils devaient être des mauvais drôles. Ils riaient trop fort, paraissaient trop indifférents, comme sans âme devant la superbe nature qui s’offrait aux regards. Claude, qui s’en allait à leur rencontre, les avait d’abord vus de loin et avait été choqué de leurs rauques éclats de voix qui insultaient au calme de ce beau soir. ”
“ Est-ce que Henshaw, loin, à mille lieues des siens, ne revit point alors, dans un éclair, son foyer, son home, ses compagnons de là-bas, des arbres sur la colline un coin vert de prairie, une mèche blonde d’amoureuse ?... Quant à Gabriel, tout lui tourbillonna dans la tête, non sous le coup de la peur, sans doute, mais une espèce de vertige lui déroula à l’esprit tout le tableau si heureux de sa jeunesse et il se sentit une incontrôlable comme une torturante envie de crier, d’appeler son père, sa mère... sa petite Madeleine. ”
“ « Je sais tout... tout... Nous pouvons passer le front haut, vieux père... Lucas ne reste-t-il pas un homme de cœur aux yeux de ceux qui sont eux-mêmes des hommes de cœur ?... Se trouve-t-il quelqu’un pour le blâmer ? » — « Tu sais tout, vrai ? » avait murmuré le père Beaumont, dans un bégaiement attendri où se reflétait sa joie de sentir enfin s’évanouir le tourment si longtemps redouté : celui d’entendre jaillir des lèvres révoltées de Yves des paroles de condamnation et de mépris à l’adresse de Lucas. ”
Ernest Choquette,
Claude Paysan
“ Bientôt ce fut la montagne qui apparut... sa montagne, bossuée des nombreuses collines qu’il avait naguère si souvent escaladées, couverte d’épais sapins encore verts qui étendaient à ras de terre leurs larges branches comme des ailes pour couver... À un tournant de coteau, d’où l’express dégringolait furieusement, il sentit son cœur se serrer plus fort ; il venait de reconnaître son humble clocher, la lisière d’argent du Richelieu, les chaumes familiers d’autrefois. ”
“ C’est la lampe qui veille toujours, la lampe qui perce de ses rayons les consciences les plus sombres ; c’est la lampe qui éclaire les âmes ballottées dans la nuit ; c’est la lampe qui chasse les ténèbres devant les désespérés de la vie ; c’est la lampe qui découvre aux meurtris de la route à ceux qui se sont déchirés, écorchés, aux ronces et aux cailloux du chemin, les véritables clartés, et Madeleine était venue s’adresser à elle. — Faites, mon Dieu, dit-elle, que Percival... ”
Ernest Choquette,
Claude Paysan
“ Au bout du champ, l’attelage un instant suspendu, pivote sur lui-même. Claude, d’un effort vigoureux de ses bras retourne la charrue dont il replonge le fer luisant pour ouvrir un autre sillon, et de nouveau le sol tranché se penche, se renverse, s’abat en laissant voir toutes les racines profondes des herbes mises à nu. Et ainsi, à perte de vue, aux flancs de la montagne, aux penchants des coteaux ou sur les vastes plaines, on voit disséminés partout les hardis laboureurs de Saint-Hilaire. ”
“ Vrai, l’église de Chambly ressemblait à son curé, l’abbé Michaudin. Il y a parfois de ces ressemblances singulières entre l’homme et la chose. Car, de l’avoir vu tant de fois et depuis si longtemps, l’excellent homme, se promener, son bréviaire à la main, sous les vieux sapins, fouler les feuilles mortes avec un froufrou de soutane, saluer les passants d’un bon sourire, il semblait que sa physionomie débonnaire avait déteint sur l’église. ”
Ernest Choquette,
Claude Paysan
“ C’était pendant la messe, une humble et fervente messe dont une couple de voix robustes de paysans entonnaient les parties avec âme. De loin, on entendait les Gloria, les Kyrie, qui jaillissaient par les fenêtres en ces intonations langoureuses et dolentes que prennent les voix inexercées. L’église remplie, avait l’air toute joyeuse, tant il y avait dans les jubés, dans la nef, de beaux gars en costumes des dimanches, de gaies jeunes filles qui secouaient les plumes et les rubans de leurs chapeaux pimpants. Il y avait aussi beaucoup de vieux et de vieilles très proprement mis. ”
“ Mais puisqu’il faut que je vous aime... puisque mon cœur en est déchiré de cet amour, et Madeleine tendait ses mains comme dans une invocation suprême de prière,... si vous m’aimez aussi vous-même, ne sentez-vous pas un autre devoir, plus impératif que toutes les lois de la discipline et qui nous fait un point d’honneur, à vous, de ne pas verser le sang de mes compatriotes... à moi, de mourir, de mourir plutôt que d’accoler à mon amour la honte de trahir mon sang et ma race ? car, n’est-ce pas déjà une trahison que de vous aimer ? ”
Ernest Choquette,
Claude Paysan
“ Quoique beau le ciel avait été, pendant la calme matinée sans vent ni brise, d’une lourdeur de plomb, et maintenant il arrivait de petites rafales qui jetaient de la fraîcheur dans l’air et faisaient du bien aux faucheurs. Bientôt cependant une rafale plus froide qui fit presque frissonner Claude l’arrêta dans son travail. Il leva un instant la tête, le nez au vent, comme pour voir et pour humer... ”
“ C’est avec une émotion encore vibrante qu’il m’en a répété chacun des détails : Ce pauvre Gabriel foudroyé à la première balle ; mon père, affolé de douleur et de colère se précipitant au même moment sur la scène ; l’abbé Michaudin complètement atterré ; Percival lui-même, bien que témoin adverse, empoigné jusqu’aux larmes en face de cet héroïque enfant, tout à l’heure la jeunesse et la vie, déjà cadavre, qui venait avec tant de grandeur d’âme sacrifier les illusions de ses vingt ans à ce qu’ils appellent l’honneur. ”
Ernest Choquette,
Claude Paysan
“ Rien n’avait fait prévoir cet effondrement subit du robuste et vert vieillard que paraissait être le père Claude Drioux, mais ces énergiques paysans, — endurcis au travail vivifiant de la terre, sacrifiant toute douleur à cette besogne, toujours très rude de chaque jour, qui jeunes les fortifie pour les ruiner à l’âge mûr, — succombent tout d’un coup. La surface apparemment solide ne peut plus à un certain moment soutenir le mécanisme rouillé, usé du dedans et tout s’écroule dans un dernier râle qui rappelle le craquement du chêne dans sa chute. ”
Ernest Choquette,
Claude Paysan
“ Elles étaient meilleures les petites veillées passées avec elle ; meilleurs leurs entretiens naïfs dans la demi-ombre où ils s’embrumaient parfois, la lampe baissée. Les soirs que Jacques venait après le souper fini, qu’il l’entendait cogner aux planches du perron ses grosses bottes pour en secouer le grésil et la neige, il lui semblait alors qu’il n’y avait rien de bon comme ça. Il accourait au-devant de lui dans un élan, le prenait gaiement par les épaules et l’entraînait comme un enfant s’asseoir sur le grand sofa brun. ”
