“ Il enveloppa sa mère de ses bras vigoureux et il laissa voir à nu sa plaie : — Non, mère, murmura-t-il suffoqué, Isabelle ne sera jamais à moi, mais je ne suis pas abandonné. Ne me restez-vous pas, ne serez-vous pas toujours avec moi ? Cœur contre cœur, ils s’étreignaient tandis que le drame de la vie brisée, l’effroi de l’avenir dépouillé et la certitude d’une inévitable séparation, future torturaient leur esprit ; enfin la mère murmura, la voix tremblante : — Tant que j’aurai un souffle de vie, tu ne seras pas seul. Tant que le cœur de ta vieille mère battra, tu ne seras pas abandonné ! ”
Eugénie Pradez
Élements biographiques
Eugénie Pradez (1848-1932), écrivaine et peintre suisse, explore avec délicatesse les profondeurs de la psyché humaine, les dilemmes moraux et les trajectoires tragiques dans une œuvre marquée par la bienveillance et la clarté. Née dans une famille liée à la culture et à l’art, elle passe de la peinture à l’écriture après la perte de la vue, affirmant un style sobre, introspectif et imprégné de spiritualité.
Ses romans, tels Les Ignorés ou Réparation, dépeignent des personnages confrontés au destin et à la vulnérabilité humaine, tandis que ses textes journalistiques et critiques, notamment sur l’impressionnisme ou le féminisme, révèlent une pensée impliquée. Son héritage littéraire, récompensé par des distinctions prestigieuses, témoigne d’une œuvre profondément ancrée dans la réalité sociale et morale de son époque.
Citations de Eugénie Pradez
Eugénie Pradez,
La Revanche du passé
“ Élisabeth ! Il y avait dans l’intonation basse et contenue un accent de vérité inusité. La résistance de la jeune femme fléchit aussitôt. La sincérité du ton la touchait en plein cœur. Elle n’avait pas trouvé d’autre philtre pour guérir la plaie de sa jeunesse, l’âpre déception due à sa mère, que l’amour de cet homme, elle n’avait pas d’autre refuge, pour échapper à ses réminiscences, à l’obsession du passé que la foi, la foi absolue en l’homme qu’elle avait choisi. Elle s’appuya sur la poitrine d’André et balbutia. ”
“ Catherine hésita. Nommer Jules dans ce moment, non, c’était impossible. Se pourrait-il que Jérôme ne la crût plus sans le secours d’une trahison ? — Est-ce moi que tu accuserais d’avoir pris ton argent, demanda-t-elle enfin sourdement ? Moi, Catherine, je t’aurais volé, je t’aurais dépouillé ! Après ces quatre années passées ensemble, tu pourrais croire cela... tu pourrais croire cela ?... Non, ce n’est pas possible. Jérôme la saisit par le poignet et l’attira sous le rayon de la lanterne. Une vive lumière inonda les traits pâles, les grands yeux bleus cernés, la toison blonde et frisée. ”
