“ L’artiste connaissait mieux les secrets de la beauté que ceux du cœur et de l’esprit d’une femme. Mme Récamier, qui se savait très belle et s’était, à coup sûr, beaucoup regardée elle-même, ne se trouvait pas une beauté régulière, purement grecque, et faite pour conserver sous le marbre tous ses avantages. Cette personne si soigneuse de plaire, si touchée des hommages et si gracieuse pour ceux qui les lui rendaient, n’eut pas en ce moment assez d’empire sur elle-même pour dissimuler à Canova l’impression peu agréable qu’elle recevait de ce buste, œuvre d’une tendre mémoire. ”
M. Guizot
Résumé
“Madame Récamier”, est une œuvre de M. Guizot. Des thèmes tels que Mme Récamier, Mme de Staël ou Canova y sont abordés.
Citations de Madame Récamier (M. Guizot)
“ Plus d’une grande fortune féminine a commencé dans les cours à moins de frais ; mais il n’était ni dans la volonté, ni dans la destinée de Mme Récamier d’accepter celle qui s’offrait ainsi à elle, pas plus les brusques avances de Napoléon que la passion déclamatoire de Lucien. Elle avait dès lors, à vingt-trois ans, une singulière indépendance d’esprit et de cœur, et mettait son plaisir à sentir tous les mérites et à accueillir tous les hommages, sans s’inquiéter de savoir s’ils lui attireraient la faveur ou la mauvaise humeur des puissances du jour. ”
“ On ne peut assister sans quelque surprise à cet amour si dégagé de toute prétention, de tout désir, de toute jalousie, et dont pourtant il est impossible de méconnaître la puissante vérité. Et ce qui fait à Mme Récamier peut-être encore plus d’honneur que d’avoir inspiré un tel sentiment, c’est qu’en l’acceptant tout entier elle n’en abusait pas, et le payait d’un retour très inégal sans doute, mais sérieux et sincère. Elle témoignait à M. Ballanche une amitié et une confiance qui, dans ce cercle de brillans adorateurs, lui faisaient, à lui, une situation douce. ”
“ Je ne sais si Mme de Staël aussi a décrit quelque part son impression à sa première rencontre avec Mme Récamier ; mais, à coup sûr, elle aussi fut vivement frappée. Il suffit, pour en demeurer convaincu, de lire quelques-unes des lettres qu’elle lui écrivit dans le cours de leur longue intimité, et que Mme Lenormant a insérées dans ces deux volumes. C’est une effusion continue d’admiration et de tendresse passionnée, et une confiance pleine d’abandon dans la sympathie, l’affection, la fidélité de l’amie avec qui elle passe tour à tour de la contemplation à l’épanchement. ”
“ Le grand artiste, qui avait l’esprit fin, enjoué, ouvert, avec des manières simples, et presque aussi sensible à l’agrément de la conversation qu’à l’attrait de la beauté, fut charmé de ces avances faites avec tant de grâce, et qui le flattaient dans le culte de son art, en animant, sans la troubler, la paix de sa vie. Il se plaisait à voir Mme Récamier parer son atelier, à la regarder, à causer avec elle, à s’entendre louer par elle, et il prit pour elle une très tendre amitié. ”
“ La lecture des Souvenirs que publie Mme Lenormant à peine achevée, je viens de relire le volume qu’à consacré à Mme Récamier, et à ses rapports avec elle, dans les Mémoires d’Outre-Tombe, M. de Chateaubriand lui-même. Les femmes ont cela d’admirable que lorsqu’elles rencontrent, dans un homme qui s’occupe d’elles, de grandes qualités, de grands talens, l’éclat du mérite et de la renommée, elles supportent tous les défauts, toutes les prétentions, je dirais presque toutes les tyrannies, et pardonnent tout à la supériorité et à la passion. ”
“ Je ne pense pas que ce soit là de Mme Récamier une explication suffisante ni satisfaisante : quelle fût coquette et habile, et d’un cœur plus ambitieux de triomphe et d’adoration que passionné, cela est clair ; mais des vérités partielles ne sont pas la vérité, et des traits ne font pas un portrait. Les grandes, belles, spirituelles, aimables et froides coquettes ne sont pas très rares ; mais ni leur beauté, ni leur agrément, ni leur habileté ne leur valent la situation et la destinée de Mme Récamier. Je n’ai point été de son intimité ni même de sa cour ”
“ Tant d’empressement à plaire, tant d’agrémens de tout genre pour plaire, tant de charme affectueux et de tendres soins pour ceux à qui elle avait plu, et tant de retenue et d’indépendance en même temps avec ceux qui lui plaisaient le plus, tant de sympathie et si peu d’entraînement, c’est surtout à ce rare mélange que Mme Récamier a dû ses universels et inépuisables succès. ”
“ Ce n’est pas une des moindres singularités du caractère et de la vie de Mme Récamier que, dans toutes ces sociétés et ces opinions si diverses où elle avait tant de chauds et persévérans amis, elle ait eu aussi beaucoup de vraies et fidèles amies. Malgré les vicissitudes des situations, les animosités paniques, les rivalités d’amour-propre, même les jalousies de ménage, elle avait auprès des femmes presque autant d’attrait et de succès qu’auprès des hommes. Dans le monde napoléonien, la reine de Naples et la reine Hortense lui témoignaient une amitié pleine de coquetterie. ”
“ C’est cette enfant, Mlle Cyvoct, aujourd’hui Mme Lenormant, qui publie les Souvenirs de Mme Récamier. La tante a été une mère, une mère qui avait choisi sa fille. La fille, après trente-huit ans de vie commune et dix ans de mort, porte à sa mère adoptive une tendresse au moins filiale, autant d’admiration que de tendresse, et un ardent désir d’attirer encore aujourd’hui à l’objet de son culte, de la part de tout le monde, tous les hommages de cœur et d’esprit qu’elle lui offre tous les jours. ”
“ Fouché fit un pas de plus ; il avait probablement pensé plus d’une fois et dit peut-être à ses affidés que le plus sur moyen de faire Mme Récamier dame du palais, c’était d’en faire aussi la maîtresse de l’empereur, à qui cela plairait, et qui se déferait d’elle ensuite quand il voudrait. Les femmes ne savent pas à quel point la pensée et le langage de la plupart des hommes sont cyniques lorsqu’entre eux ils parlent d’elles, et le feu monterait au visage des moins délicates si elles entendaient quelques-unes de ces conversations. ”
“ « A quoi bon ? lui dit-elle ; à nos âges, quelle convenance peut s’opposer aux soins que je vous rends ? Si la solitude vous est une tristesse, je suis toute prête à m’établir dans la même maison que vous. Si nous étions plus jeunes, je n’hésiterais pas : j’accepterais avec joie le droit de vous consacrer ma vie ; ce droit, les années et la cécité me l’ont donné ; ne changeons rien à une affection parfaite. » Je ne sais si M. de Chateaubriand trouva parfaite une affection qui ne partageait pas le tendre vœu qu’il exprimait, le pied déjà posé sur les marches de son tombeau ”
“ La Rochefoucauld verrait, je crois, dans Mme Récamier, une grande, spirituelle, aimable et très habile coquette, une coquette à la fois conquérante et prudente, insatiable dans sa soif d’hommages et d’adorateurs, consommée dans l’art de mesurer, de distribuer et d’approprier convenablement ses grâces et ses amitiés, et mettant sa vanité à garder les titres de ses conquêtes aussi bien qu’à les acquérir ; bien plus aimée quelle n’aimait ”
“ C’était une nature pleine à la fois d’attrait et de mesure, de douceur harmonieuse, de fine prudence et de fermeté cachée, prompte à se laisser charmer par le mérite, le talent, la distinction, le nom, la gloire, jamais dominée, même par ce qui la charmait, et donnant à ses amis un grand sentiment de confiance en elle et dans son affection, en leur laissant toujours à désirer et à attendre quelque chose de plus que ce qu’elle leur donnait. ”
“ On entra dans le cabinet particulier de l’artiste, on s’assit ; Canova, avec un mouvement de satisfaction impatiente, tira un rideau vert qui fermait le fond de la pièce, et deux bustes de femme modelés en terre apparurent, l’un coiffé en cheveux, l’autre la tête à demi couverte d’un voile : l’un et l’autre reproduisaient les traits de Mme Récamier. « Voyez si j’ai pensé à vous (mira se ho pensalo a lei) , » lui dit Canova avec une effusion joyeuse et s’attendant à un juste retour de surprise reconnaissante. ”
“ Plus spirituel et plus frivole, le duc de Laval, homme du monde élégant et distrait, diplomate intelligent et digne, causeur agréable, fertile en mots heureux et imprévus, garda toute sa vie à Mme Récamier, malgré bien des embarras de situation, cette sincère, amitié qui peut, entre honnêtes gens, succéder à un sentiment plus tendre. ”
“ Il est impossible de ne pas être touché de ce qui vibre encore dans le cœur de cet illustre vieillard, et de ne pas lui rendre la justice que bien des mauvais démons en sont sortis. C’est que Mme Récamier avait en général avec ses amis et eut surtout avec M. de Chateaubriand le beau don de développer ce qu’il y avait en eux de meilleur et de plus satisfaisant pour eux-mêmes comme pour leurs relations avec les hommes, leurs instincts élevés, leurs bons désirs, leurs sentimens généreux et équitables. ”
“ Je serais tenté d’en penser autrement : il y a, pour les créatures humaines vraiment supérieures, plus d’une destinée possible, et elles portent en elles bien des puissances qu’une vie humaine, toujours si étroite, n’éveille et ne développe point. Je soupçonne que la nature de Mme Récamier était moins superficielle que ne l’a été sa vie, qu’elle eût pu éprouver des sentimens plus forts que ceux qu’elle a connus, et faire d’elle-même un plus sérieux emploi que ne l’ont exigé ses mondains triomphes ”
“ « Des circonstances plus fortes que la volonté humaine ne permirent point, disent les Souvenirs, que l’entrevue projetée se réalisât ; l’exil frappa Mme Récamier à son arrivée à Coppet. » J’ai peine à comprendre comment un exil prononcé en France empêchait une course rapide en Suisse, de Coppet à Schaffhouse, et j’incline à penser que Mme Récamier, un peu embarrassée de l’entrevue, saisit, avec une insouciance un peu dure, un prétexte pour s’y soustraire. ”
“ Par quels mérites ou par quel art une femme a-t-elle pu acquérir et garder toute sa vie tant d’amis, des amis si divers et plusieurs si éclatans, très inégalement aimés d’elle, et tous contens ou résignés à se contenter de la part qu’elle leur faisait, vivant tous en paix autour d’elle, comme un petit peuple de croyans fidèles, heureux d’adorer ensemble leur commune idole ? ”
“ Quand l’amitié, la tendresse et la sensibilité enflamment une âme aimante, tout ce qu’elle exprime est profondément senti. Je n’ai pas cessé de vous adresser mes vœux et mes souhaits, et quoique né pour vous aimer toujours, je n’ai pas dû hasarder de vous fatiguer de mes lettres. ”
“ Les désordres et les périls de la révolution avaient mis la famille de Mme Récamier en rapport avec quelques-uns des hommes importans de ce régime : Barrère venait chez ses parens, elle allait quelquefois aux fêtes de Barras. Sa nièce prend avec raison grand soin de dire « qu’elle resta tout à fait étrangère au monde du directoire, surtout aux femmes qui en étaient les héroïnes. » Pour une nature élevée, fine et honnête comme la sienne, c’était bien assez que les nécessités du temps lui en fissent entrevoir les hommes. ”
“ Dans l’histoire des amitiés humaines, je n’en connais guère de plus belle, ni qui honore plus l’une et l’autre personne, que celle de Mme Récamier et de M. Ballanche. Aucun attrait, aucun motif tant soit peu mondain ne recommandait le modeste imprimeur de Lyon, je ne dis pas à l’affection, mais seulement à l’attention de la belle dame de Paris. ”
“ C’est l’un des sentimens qui sont le fait de notre destinée, non de notre choix, et auxquels Dieu semble avoir voulu attacher le beau caractère de la durée, comme pour nous rappeler sans cesse que nos propres œuvres restent flottantes, et qu’aux siennes seules il appartient de ne pas changer. La piété filiale qui a voulu faire revivre pour le public Mme Récamier a quelque chose de particulier et d’original : elle est un sentiment à la fois naturel et libre, venu en même temps de la destinée et de la volonté humaine. Mme Récamier n’avait et ne devait point avoir d’enfans. ”
“ Jamais femme n’a été plus sensible au mérite personnel, quel qu’en fût le genre, ne lui a témoigné plus de sympathie et ne lui est demeurée plus fidèle, malgré les embarras des situations ou même les désagrémens des apparences. ”
“ Ce livre est un monument de piété filiale. La piété filiale n’est pas rare, ni prompte, quand la mort lui enlève l’objet de son culte, à se dissiper dans l’oubli, ce honteux remède aux souffrances du cœur. ”
“ À mesure qu’on avance dans les Souvenirs, la figure de M. de Chateaubriand se rassérène et s’épure ; naturellement grande et noble, elle devient plus douce et plus affectueuse ; les petites passions s’éloignent, un sentiment vrai se déploie. ”
“ On s’étonne quelquefois de n’apercevoir, de toutes ces grandes figures, que le côté, quelquefois petit, par lequel elles se rattachent à Mme Récamier ; on ne voit pas toujours sans un peu de surprise tant de publicité donnée à tant d’intimité, et l’auteur, passionnément préoccupé des intérêts ou des sentimens de cette personne chérie, n’a pas toujours assez pensé à ceux des personnes étrangères auxquelles il touchait en passant. ”
“ Il y a bien de la dignité, et aussi bien de la force cachée sous une douce apparence, dans cette indépendance et cette permanence de la personne morale, quels que soient l’air qu’elle respire, les circonstances qui l’entourent et les spectacles auxquels elle assiste. ”
“ C’est grâce à ce mérite général que Mme Récamier a possédé un mérite particulier, rare en tout temps et précieux surtout de nos jours et pour elle ; elle est restée modérée et équitable au milieu des passions politiques les plus vives ; ses plus intimes amis, ses plus fervens adorateurs ont été, la plupart du moins, des hommes politiques, souvent adversaires, quelquefois ennemis ”
“ Elle vous supplie de venir la moins belle que vous pourrez. Elle dit que vous éblouissez tout le monde, et que par là toutes les âmes sont troublées et toutes les attentions impossibles. Vous ne pouvez pas déposer votre charme, mais ne le rehaussez pas. ”
“ Jamais peut-être existence de femme n’a été plus habilement gouvernée à travers les difficultés des relations intimes et les écueils du monde, ni plus exempte de mécomptes à côté des succès, ni plus brillante sans grande aventure ni grand bruit. ”
“ Ce serait inexplicable, s’il n’y avait pas un peu d’éternité dans certains sentimens. On dirait que les âmes, en se touchant, se dérobent à toutes les conditions de notre pauvre existence, et que, plus libres et plus heureuses, elles obéissent déjà aux lois d’un monde meilleur. ”
“ Un autre homme, bien différent de ceux-là, mais en grand crédit au commencement de ce siècle, parmi les adversaires passionnés que la révolution s’était faits par ses folies et ses crimes, un philosophe converti, M. de La Harpe, prit aussi place dans la cour naissante de Mme Récamier, et apporta son tribut à cette jeune renommée. ”
“ Le 10 décembre 1797, le directoire donna une fête triomphale en l’honneur et pour la réception du vainqueur de l’Italie, Cette solennité eut lieu dans la grande cour du palais du Luxembourg : au fond de cette cour, un autel et une statue de la liberté ”
