“ Montaigne n'avait que le mérite assez rare de dire souvent la vérité, il aurait, on peut le croire, comme Charron son imitateur, obtenu plus d'estime que de succès, et plus d'éloges que de lecteurs. Ceux mêmes qui préfèrent la raison à tout veulent encore qu'elle soit assez ornée pour être agréable; et l'on ne cherche pas l'instruction dans un livre où l'on craint de trouver l'ennui. Montaigne plaît, amuse, intéresse par la naïveté, l'énergie, la richesse de son style et les vives images dont il colore sa pensée. ”
Résumé
“Éloge de Montaigne, discours qui a remporté le prix d'éloquence décerné par la classe de la langue et de la littérature françaises de l'Institut, dans sa séance du 23 mars 1812 ; par M. Villemain,...”, publiée en 1812, est une œuvre de . Des thèmes tels que Montaigne, l'écrivain ou Essais y sont abordés.
Citations de Éloge de Montaigne, discours qui a remporté le prix d'éloquence décerné par la classe de la langue et de la littérature françaises de l'Institut… ()
“ L'imagination est la qualité dominante du style de Montaigne. Cet homme n'a point de supérieur dans l'ait de peindre par la parole. Ce qu'il pense, il le voit; et par la vivacité de ses expressions, il le fait briller à tous les yeux. Telle était la prompte sensibilité de ses organes et l'activité de son ame. Il rendait les impressions aussi fortement qu'il les recevait,. Le philosophe Mallebranche, tout ennemi qu'il était de l'imagination, admire celle de Montaigne, et l'admire trop peut-être ; il veut qu'elle fasse seule le mérite des Essais, et quelle y domine au préjudice de la raison. ”
“ Quel est ce prodigieux mérite qui survit aux variations du langage, aux changemens des moeurs ? c'est le naturel et la vérité : voilà le charme qui ne peut vieillir. La grandeur des idées, l'artifice du style ne suffisent pas pour qu'un écrivain plaise toujours : et ce n'est pas seulement de siècle en siècle, et à de longs intervalles, que le goût change, et que les ouvrages éprouvent des fortunés diverses : dans la vie même de l'homme, il est un période où, détrompés de ce monde idéal que les passions formaient autour de nous ”
“ Une pareille éloquence semble appartenir à cette philosophie austère qui ne ménage point; l'homme, et le poursuit sans cesse avec l'image de la dure vérité. Ce ton ne peut être habituel chez Montaigne, il devait porter son caractère dans ses écrits, et ce caractère qu'il a pris tant de plaisir à nous dépeindre, se compose de faiblesse pour lui-même et d'indulgence pour les autres. Il nous excuse trop aisément pour nous reprocher avec amertume nos fautes et nos erreurs; et il s'aime trop luimême pour s'irriter contre les siennes. ”
“ Mais en écartant les plus brillantes productions de Voltaire j en me bornant à une seule partie de sa gloire, ses mélanges de métaphysique et de morale, ne puis-je en effet établir plusieurs rapports remarquables entre deux hommes si différents ? Des deux côtés, je vois une vaste lecture, une immense variété de souvenirs, et cette même mobilité d'imagination qui passe rapidement sur chaque objet, dans l'impatience de les parcourir tous à-la-fois. ”
“ Si Montaigne nous dit avecr autant de vérité que de bonhommie : Nous avons abandonné nature, et lui voulons apprendre sa leçon, elle qui nous menait si heureusement et si sûrement ; Rousseau ne craint pas de nous redire : Tout est bien sortant des mains de l'auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l'homme. ”
“ Mais la mort vient briser des liens si forts et si doux : le plus à plaindre des deux, celui qui survit, demeure frappé d'une incurable blessure; il ne fait plus que traîner languissant ; il n'a plus de goût aux plaisirs. Ils me redoublent, dit-il, le regret de sa perte. Nous étions à moitié de tout, il me semble que je lui dérobe sa part. ”
“ Montaigne, je l'avoue, ne connaît pas l'art d'anéantir les passions ; il réclamerait volontiers , avec La Fontaine, contre cette philosophie rigide qui fait cesser de vivre avant que l'on soit mort. Il aime à vivre-,c'est-à-dire, à goûter les plaisirs que permet la nature bien ordonnée Pour moi , dit-il, j'aime la vie et la cultive, telle qu'il a plu à Dieu nous l'octroyer; Il croit que c'est le parti de la sagesse, et qu'on serait coupable autant que malheureux de se refuser l'usage des biens que nous avons reçus en partage. ”
“ Montaigne haïssait le pédantisme, mais il aimait la science. Quoiqu'il en ait médit quelquefois , il convient que c'est un grand ornement et un outil de merveilleux service. Cependant ce qu'il exige avant tout dans un gouverneur, c'est le jugement. ”
“ Dans le siècle suivant, la littérature se rendit plus accessible : il fut permis d'être médiocre sans être méprisable, et la faiblesse ornée avec art put mériter quelque estime. Ceux qui ne pouvaient atteindre aux grandes beautés composèrent ingénieusement de petites choses. ”
“ Un siècle nouveau succède, aussi fameux que lé précédent, plus éclairé peut-être, plus exercé à juger, plus difficile à satisfaire, parce qu'il peut comparer davantage : cette seconde épreuve n'est'pas moins favorable à la gloire de Montaigne. On l'entend mieux , on l'imite plus hardiment ; il sert à rajeunir la littérature, qui commençait à s'épuiser ; il inspire nos plus illustres écrivains; et ce philosophe du siècle de Charles IX semble fait pour instruire le dix-huitième siècle. ”
“ Si vous voulez qu'on tâche d'atteindre au but, ne le mettez pas hors de la portée commune. Le sage pour faire monter la foule jusqu'à lui, doit se pencher vers elle. C'est le mouvement naturel de Montaigne; Il vient à nous le premier, en nous montrant les imperfections de son esprit, ses erreurs, ses torts, ses petitesses ; mais jamais il n'a rien de bas ni de- criminel à nous révéler ; et ce bonheur, ou cette discrétion me paraît plus utile pour le lecteur que la franchise trop peu mesurée de Rousseau. J'apprends dans les aveux du premier quelles peuvent être les fautes d'un honnête homme ”
“ Et pourquoi en effet la discussion d'une vérité morale intéressante pour l'humanité, le besoin de combattre une erreur honteuse, un préjugé funeste, ne pourrait-il échauffer l'ame de l'écrivain, l'a grandir lui communiquer cette force persuasive qui commande aux esprits, et du philosophe éclairé faire un orateur éloquent ? Le zèle de là vertu né serait-il pas aussi puissant que les passions ? c est ainsi que Montaigne me paraît s'élever au-dessus dé lui-même, lorsqu'il nous exhorte a fortifier nôtre ame contre ta crainte de la mort. ”
“ Quelque chose de plus rare, c'est un génie qui ne doive rien à son siècle, ou plutôt qui, malgré son siècle, par la seule force de sa pensée, se place, de lui-même, à côté des écrivains les plus parfaits, nés dans les temps, les plus. polis : tel est Montaigne. Penseur profond, sous le règne du pédantisme,, auteur brillant et ingénieux dans une langue informe et grossière, il écrit avec le secours, de sa raison et des anciens : son ouvrage reste, et fait seul toute la gloire littéraire d'une nation ”
“ N'est-il pas également vrai de dire qu'avec plus d'esprit encore, on découvrirait l'homme original, dont tous les hommes ne sont que des nuances et des variétés qui le reproduisent avec diverses altérations, mais ne le dénaturent jamais ? ”
“ La morale de Montaigne n'est pas sans doute assez parfaite pour des Chrétiens : il serait à souhaiter quMle servît de guide, à tous ceux qui n'ont pas le bonheur de l'être. Elle formera toujours un bon citoyen et un honnête homme. Elle n'est pas fondée sur l'abnégation de soi-même, mais elle a pour premier principe la bienveillance envers les autres, sans distinction dé pays, de moeurs, de croyance religieuse. ”
“ Une fois persuadés, nous croyons que (a) c'est ouvrage de charité de persuader les autres, et, pour ce fàirè^ chacun ne craint pas d'ajouter de son invention autant qu'il en voit être nécessaire a son conte, pour suppléer à là résistance et du défaut qu il pense être en la conception d'autruy..Et c'est ainsi que les sottises s'accréditent ' et se perpétuent. Il est des sottises qui ne sont que ridicules, il en est d'affreuses. Montaigne'se moque des unes, et combat les autres avec les armes:delà raison et del'humanité. ”
“ Le désordre est souvent pénible : faut du moins qu'il ait quelque chose d'amusant. Montaigne abuse beaucoup de son lecteurides chapitres qui parlent de tout, excepté dé ce que promettait le titre, ces digressions qui s'embarrassent l'une-dans l'autre, ces longues parenthèses qui donnent le temps d oublier l'idée principale, ces exemples qui viennent à la suite dres raisonnemens et ne s'y rapportent passées idées qui n'ont d'autré liaison que le voisinage des mots, enfin cette manie continuelle de dérouter l'attention du lecteur, pourrait fatiguer ”
“ Nous l'aimons comme un ami plein de candeur et de simplicité que nous serions tentés de croire notre égal, si la .supériorité de sa raison et la vivacité de son esprit ne se décélaient à chaque instant par des traits ingénieux et soudains, que toute sa bonhommie ne peut cacher à nos yeux. • •■ Sa vie nous offre peu d'événemens ; elle ïïe fut point agitée : c'est le dévéloppemènt paisible d'un caractère aussi noble que droit. Sa jeunesse tout entière est consacrée au sentiment le plus respectable, la tendresse pour son père. ”
“ Mais Montaigne s'adresse'à ceux qui, comme lui, éprouvent plutôt les faiblesses que les fureurs des passions; et c'est le grand nombre. Il est le conseiller qui leur convient. Il ne les effraie pas sur leurs fautes qui lui paraissent une consequence.de leur nature. Il ne s'indigne (15 ) pas de cette alternative de bien et de mal, qu'il regarde comme une - faiblesse dont il trouve l'explication en lui-même. Il ne désespère personne, il n'est mécontent ni de lui, ni des autres. Ses principes ne sont jamais sévères : s'ils pouvaient l'être, ses exemples seraient là pour nous défendre et nous ”
“ Les Essais, ce monument impérissable de la plus saine raison et du plus heureux génie, ;ne furent pour Montaigne qu'un amusement facile, Un jeu de son esprit et dé sa plume, heureux: lecrivàin qui, rassemblant ses idées comme au hazard, et s'entretenant avec luimeme sans songer à la postérité se fait cependant écouter d'elle ! On lira toujours avec plaisir ce qu'il a produit sans effort. Toutes les inspirations de sa pensée fixées à jamais par le style, passeront aux siècles à' venir. ”
“ Cet art d'être court ,sans ôter rien à. la justesse et à la clarté, semble une des perfections du langage humain : c'est au moins un des avantages que les langues obtiennent avec le plus depeine et le plus tard, après avoir été long-temps travaillées en tous sens par d'habiles écrivains. ”
“ Virgile est pour lui le premier des poètes ; et si la; philosophie de Cicéron, lui paraît trop chargée, de longueries d'apprêts., il tronve son éloquence; incomparable. Quand il emprunte quelque idée brillante à/Lucain ou à Sénèque, jamais il ne l'affaiblit, mais il sait presque toujours la rendre plus naturelle. Les bon sens tempérait en. lui t'imagination, et retenait sa pensée dans de justes bornes, lors même que ses paroles trop vives et trop impétueuses s'élançaient avec une sorte d'irrégularité. ”
“ Bientôt 1 il sent que pour connaître les hommes , il ne suffit pas de les étudier dans l'histoire : il voyage ; et, quoique les peuples modernes fussent encore bien peu avancés, il ne les compare point, sans3utilité ni sans intérêt, avec ces Grecs et Ces Romains qui leur étaient si supérieurs, et qui "lui étaient si familiers. ”
“ On fait tort à ce grand et tout-puissant donneur de refuser son don, Vannuller et desfigurer.-Tout bon, il a fait tout bon. Ces maximes peuvent être rejetées par quelques esprits austères, qui ne conçoivent pas de vertu sans combat, et jugent du mérite par l'effort. Elles pourraient être dangereuses pour quelques âmes ardentes et:passionnéesi que leurs désirs emporteraient trop loin, et qui doivent être retenues, parce qu'elles ne savent pas s'arrêter. ”
“ Une imagination vive et? curieuse lui fait parcourir mille objets ;unedisposition particulière de son esprit lui fait observer tout ce qui se rapporte à l'homme, ses lois ses moeurs , ses coutumes, et l'intéresse non seulement à l'histoire génerale, mais , pour ainsi dire, aux anecdotes dé 'l'espèce humaine.Enfin, parvenu à l'age mur ils'amuse à se rappeler tout ce qu'il a vu , senti,pensé, découvert en soi-même ”
“ Elle n'est pas héroïque, mais elle n'a rien de faible souvent même elle agrandit, elle transporte notre ame par la peinture des fortes vertus dé l'antiquité, par lé mépris des choses mortelles, et l'enthousiasme des grandes vérités. ”
“ A-t-il les mêmes doutes lorsqu'il s'agit de nos devoirs Gomme il siérait mal d'employer l'art des rhéteurs avec un écrivain qui s^n est tâilt moqué, nous avouerons que si l'on peut disculpé* sa philosophie d'un pyrrhonisnie absolu, sa morale tient beau-' coup de l'école d'Épicure. ”
“ Socrate,dit-on , ramena le premier la philosophie sur la terre. IL en fit une science usuelle qui, s'appliquait à nojsv.hesoins eti à. nos^ faiblesses ; science d'observation et de raîs'ôhiie-'. ment qui iaous prenait tels que nous sommes, pour nous rendre tels que nous devons être,, et nous étudiait pour nous corriger. Considérée sous ce point de vue, la morale ne-peut se trouver que chez les peuples civilisés.; elle suppose des esprits développés par l'exercice de la réflexion, et des caractères mis en jeupar les rapports de la vie sociale. ”
“ TU retraças, non les formes incertaines et passagères de la société, mais l'homme tel qu'il est toujours et. par-tout. Tes peintures ne sont pas vieillies après trois siècles; et |ces copies, si fidèles et si.vives, toujours en présence de l'original qui n'a pas changé, conservant toute leur vérité, n'ont rien perdu de leur éclat; et paraissent même embellies par l'épreuve du temps. ”
“ Il est permis d'être sévère avec Rousseau, la plus; C; rigoureuse censure n'atteindra jamais jusqu'à sa gloire; ses admirateurs même peuvent lui reprocher en général d'outrer les idées qu'il emprunte. ”
“ Mais bientôt elle nous; ramène à la simplicité de la vie commune, nous y fixe par un nouvel attrait; et semble ne nous avoir élevés si -haut dans ses théories sublimes, que pour nous réduire avec plus d'avantagé.à la facile pratique des devoirs habituels et des vertus ordinaires. ”
“ N'est-ce pas dans Montaigne que je trouve la 'peinture de l'homme de coeur qui tombe obstiné en son courage ; qui, pour quelque danger de la mort 'voisine, ne relasche aucun point de son asseurance; qui regarde encore, en rendant l'ame, son ennemi d'une vue ferme et dédaigneuse ”
“ Mais qui pourrait se lasser d'un livre de bonne;fojr{ij écrit par un homme de génie? Ces épanchemens familiers de l'auteur, ces révélations inattendues sur de grands objets et sur des bagatelles, en donnant à ses écrits la forme d'une-longue confidence, font disparaître la peine légère que l'on éprouve à lire un ouvrage ?dé morale.- On croit ”
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