“ Deux ou trois fois, à certains passages de la conversation du père d’Aigrigny et de la princesse, la face cadavéreuse du socius, qui paraissait en proie à un courroux concentré, s’était légèrement colorée, ses flasques paupières étaient devenues rouges comme si le sang lui eût monté à la tête par suite d’une violente lutte intérieure... puis, son morne visage avait repris sa teinte blafarde. — Il faut que j’écrive à l’instant à Rome pour annoncer cet échec... qui devient un événement de la plus haute importance, puisqu’il renverse d’immenses espérances, dit le père d’Aigrigny avec abattement. ”
Aigrigny
Définition et enjeux
Le thème de “Aigrigny” a été abordé par des auteurs tels que Eugène Sue ou Louis Huart. Il est souvent associé à des termes comme Rodin, Gabriel, Goliath, l'abbé ou jésuite.
Citations sur “Aigrigny”
“ C’est le concours de cette association qui rend l’abbé d’Aigrigny un homme si dangereux ; par elle il a pu surveiller, poursuivre, atteindre différents membres de votre famille, ceux-ci en Sibérie, ceux-là au fond de l’Inde, d’autres enfin au milieu des montagnes de l’Amérique, car, je vous l’ai dit, c’est par hasard avant-hier, en compulsant les papiers de l’abbé d’Aigrigny, que j’ai été mis sur la trace, puis convaincu de son affiliation à cette compagnie, dont il est le chef le plus actif et le plus capable. — Mais, monsieur, le nom... le nom de cette compagnie, dit Adrienne. ”
“ Le jeune prêtre ressentait malgré lui une vague émotion de crainte ; car, jusqu’à son départ pour sa mission en Amérique, le père d’Aigrigny, entre les mains duquel il avait prêté les vœux formidables qui le liaient irrévocablement à la société de Jésus, le père d’Aigrigny avait exercé sur lui une de ces influences effrayantes qui, ne procédant que par le despotisme, la compression et l’intimidation, brisent toutes les forces vives de l’âme, et la laissent inerte, tremblante et terrifiée. ”
“ Ciboule s’était précipitée sur le flacon ; le carrier le saisit, le déboucha, et dit au père d’Aigrigny en le lui tendant : — Et ça ? qu’est-ce que c’est ? — Cela n’est pas du poison !... s’écria le père d’Aigrigny. — Alors... bois-le..., repartit le carrier. — Oui... oui... qu’il le boive ! cria la foule. — Jamais ! reprit le père d’Aigrigny avec épouvante. Et il recula en repoussant vivement le flacon de la main. — Voyez-vous ! c’est du poison... il n’ose pas boire ! cria-t-on. Et déjà serré de toutes parts, le père d’Aigrigny trébuchait sur le corps de Goliath. ”
“ Est-ce cela que vous voulez savoir ? — Positivement, dit sèchement le père d’Aigrigny. — Eh bien ! je l’avoue, reprit Rodin d’un ton sardonique, autant vous avez fait de grandes choses, de grosses choses, de turbulentes choses,... autant, moi, j’en ai fait de petites, de puériles, de cachées ! Mon Dieu oui ! moi qui osais me donner pour un homme à larges vues, vous ne sauriez imaginer le sot métier que je fais depuis six semaines. — Je ne me serais jamais permis d’adresser un tel reproche à Votre Révérence... si mérité qu’il parût, dit le père d’Aigrigny avec un sourire amer. ”
“ Et le père d’Aigrigny, c’était lui, cédant à un sentiment généreux, fit de violents efforts pour arriver au premier rang des acteurs de cette scène, y parvint, et alors, pâle, indigné, menaçant, il s’écria : — Vous êtes des lâches, des assassins ! Cet homme est innocent, je le connais... vous répondrez de sa vie... Une grande rumeur accueillit ces paroles véhémentes du père d’Aigrigny. — Tu connais cet empoisonneur ! s’écria le carrier en saisissant le jésuite au collet. Tu es peut-être aussi un empoisonneur ! ”
“ L’un d’eux, c’était le père d’Aigrigny, faisant un violent effort, parvint à se dégager des bras qui l’étreignaient, et à se mettre à genoux... Ses bras retombèrent alourdis ; puis la voix expirante du maréchal murmura ses mots : — Mes enfants !... Dagobert !... — Je l’ai tué..., dit le père d’Aigrigny d’une voix affaiblie ; mais... je le sens... je suis blessé à mort... Et, s’appuyant d’une main sur le sol, le jésuite porta son autre main à sa poitrine. ”
“ Ainsi donc à cette heure, dit le père d’Aigrigny d’un air de satisfaction triomphante, tous les descendants de cette famille, dont la présence pouvait ruiner nos projets, sont dans l’impossibilité de se trouver avant midi rue Saint-François, tandis que Gabriel seul y sera... Enfin nous touchons au but. Deux coups discrètement frappés interrompirent le père d’Aigrigny. — Entrez, dit-il. Un vieux serviteur vêtu de noir se présenta et dit : — Il y a en bas un homme qui désire parler à l’instant à M. Rodin pour affaire très-urgente. — Son nom ? demanda le père d’Aigrigny. ”
“ Épouvanté de tant de sang-froid, de tant d'acharnement, le père d'Aigrigny s'écria:— Mais c'est donc l'enfer!...— Non... c'est un père dont on a tué les enfants, dit le maréchal d'une voix sourde en assurant son poignard dans sa main; et une larme fugitive mouilla ses yeux, qui redevinrent aussitôt ardents et farouches.Le jésuite surprit cette larme... Il y avait dans ce mélange de haine vindicative et de douleur paternelle quelque chose de si terrible, de si sacré, de si menaçant, que, pour la première fois de sa vie, le père d'Aigrigny éprouva un sentiment de peur... de peur lâche... ”
“ Aimons-nous les uns les autres. Ce fut à ce moment que le père d’Aigrigny revint à lui... et ouvrit les yeux. Il se crut sous l’impression d’un rêve... Il avait perdu les sens à la vue d’une populace en furie, qui, l’injure et le blasphème aux lèvres, le poursuivait de cris de mort jusque dans le saint temple. Le jésuite rouvrait les yeux... et à la pâle clarté des lampes du sanctuaire, aux sons religieux de l’orgue, il voyait cette foule naguère si menaçante, si implacable, alors agenouillée, silencieuse, émue, recueillie, et courbant humblement le front devant la majesté du saint lieu. ”
“ Et ainsi que Dagobert et Agricol, l'Étrangleur ne pouvait détacher ses yeux de ce portrait étrange.— Quelle mystérieuse ressemblance! pensait le père d'Aigrigny... puis, comme frappé d'une idée subite, il dit à Gabriel:— Mais cette femme est celle qui vous a sauvé la vie en Amérique?— C'est elle-même... répondit Gabriel en tressaillant, et pourtant elle m'avait dit qu'elle s'en allait vers le nord de l'Amérique... ajouta le jeune prêtre en se parlant à lui-même.— Mais comment se trouve-t-elle ici dans cette maison? dit le père d'Aigrigny en s'adressant à Samuel. Répondez, gardien... ”
“ Le socius, parfaitement indifférent à ce nouvel ordre, s’approcha de la cheminée, à laquelle il tourna le dos, redressa son dos voûté, se campa ferme sur ses jarrets, frappa le tapis du talon de ses gros souliers huilés, croisa les mains derrière les pans de sa vieille redingote graisseuse, et redressant la tête, regarda fixement le père d’Aigrigny. ”
“ Enfin, un dernier héritier, malheureux artisan, tombant dans un piège habilement tendu, a été jeté dans une prison pour dettes. — Mais, monsieur, dit tout à coup Adrienne, au profit de qui cet abominable complot, qui, en effet, m’épouvante, était-il donc tramé ? — Au profit de M. l’abbé d’Aigrigny ! répondit Rodin. — Lui ! et comment ? de quel droit ? il n’était pas héritier ? — Ce serait trop long à vous expliquer, ma chère demoiselle ; vous saurez tout un jour ; soyez seulement convaincue que votre famille n’avait pas d’ennemi plus acharné que l’abbé d’Aigrigny. ”
“ En tout cas, il y a des lois, dit le père d’Aigrigny en mordant ses lèvres blêmes de colère, car il ressentait profondément l’injure que venait de lui adresser le maréchal ; si vous avez à vous plaindre... adressez-vous à la justice ;... elle est égale pour tous. ”
“ Puis, courbant le front sur le siége de son fauteuil, il cacha sa figure dans ses mains, et continua de pleurer amèrement. Soudain on entendit un bruit de voix qui allait toujours croissant, puis celui d’une espèce de lutte ; bientôt la porte de l’appartement s’ouvrit avec violence sous le choc du père d’Aigrigny, qui fit quelques pas à reculons en trébuchant. Agricol venait de le repousser d’un bras vigoureux. — Monsieur... osez-vous bien employer la force et la violence ? s’écria le révérend père d’Aigrigny, blême de colère. — J’oserai tout pour voir M. Hardy, dit le forgeron. ”
“ Ne m’en parlez pas, mademoiselle, dit le médecin, qui ne put cacher un mouvement de surprise en reconnaissant l’écriture de M. d’Aigrigny ; ces diables de malades croient en vérité que nous sommes de fer et que nous accaparons toute la santé qui leur manque ;... ils sont impitoyables... Mais vous permettez, mademoiselle, dit M. Baleinier en interrogeant Adrienne du regard avant de décacheter la lettre. Mademoiselle de Cardoville répondit par un gracieux signe de tête. La lettre du marquis d’Aigrigny n’était pas longue ; le médecin la lut d’un trait ”
“ Le révérend père, d’abord frappé d’une extinction de voix, a éprouvé ensuite un accès de désespoir si violent, si furieux, causé par de déplorables nouvelles, dit le père d’Aigrigny, qu’un moment nous avons craint pour sa vie... ”
“ Devant Dieu, qui me voit et m’entend ; devant vous, révérend père d’Aigrigny, et M. Rodin, témoins de mon serment, je renouvelle à cette heure librement et volontairement la donation entière et absolue que j’ai faite à la compagnie de Jésus, en la personne du révérend père d’Aigrigny, de tous les biens qui vont m’appartenir, quelle que soit la valeur de ces biens. ”
“ Nous allons voir, dit le maréchal. Et sa main tomba d’aplomb sur la joue du père d’Aigrigny. Le jésuite poussa un cri de fureur ; tout son sang reflua sur sa face si rudement souffletée ; la bravoure de cet homme, car il était brave, se révolta ; son ancienne valeur guerrière l’emporta malgré lui, ses yeux étincelèrent ”
“ Aussi, lorsque la princesse reprit, d’un ton courroucé en s’adressant à Adrienne : « Mademoiselle, je vous défends de sortir ! » M. d’Aigrigny dit à madame de Saint-Dizier avec une inflexion de voix particulière : — Il me semble, madame, que l’on peut confier mademoiselle aux soins de M. le docteur. Le marquis prononça ces mots aux soins de M. le docteur d’une manière si significative, que la princesse, ayant regardé tour à tour le médecin et M. d’Aigrigny, comprit tout, et sa figure rayonna. ”
“ Le père d’Aigrigny avait donné à sa physionomie, en s’approchant de son pensionnaire, l’apparence la plus bénigne, la plus affectueuse ; son regard était rempli de douceur et d’aménité ; jamais l’inflexion de sa voix n’avait été plus caressante. — Eh bien ! mon cher fils, dit-il à M. Hardy en l’embrassant avec une hypocrite effusion (le jésuite embrasse beaucoup) , comment vous trouvez-vous aujourd’hui ? — Comme d’habitude, mon père. — Continuez-vous à être satisfait du service des gens qui vous entourent, mon cher fils ? — Oui, mon père. ”
“ Les impressions de la première jeunesse sont ineffaçables, et c’était la première fois, depuis son retour d’Amérique, que Gabriel se retrouvait avec le père d’Aigrigny ; aussi, quoiqu’il ne sentît pas faillir la résolution qu’il avait prise, Gabriel regrettait de n’avoir pu, ainsi qu’il l’avait espéré, prendre de nouvelles forces dans un franc entretien avec Agricol et Dagobert. Le père d’Aigrigny connaissait trop les hommes pour n’avoir pas remarqué l’émotion du jeune prêtre et ne s’être pas rendu compte de ce qui la causait. Cette impression lui parut d’un favorable augure ”
“ Rappelez-vous, mon cher fils, reprit le père d’Aigrigny, pâle et torturé par des angoisses croissantes, rappelez-vous que la veille du jour fixé pour la prononciation de vos vœux, je vous ai offert, selon la règle de notre compagnie, de renoncer à être des nôtres, vous laissant complètement libre, car nous n’acceptons que les vocations volontaires. ”
“ Boire ça... c’est la mort ! — Mais... écoutez-moi donc !... s’écria l’abbé en joignant les mains, ce flacon... c’est... Des cris furieux interrompirent le père d’Aigrigny. — Ciboule ! achève celui-là ! cria le carrier en poussant du pied Goliath ; moi, je vais commencer celui-ci ! Et il saisit le père d’Aigrigny à la gorge. ”
“ Le père d'Aigrigny, en recevant le dernier outrage qu'un homme déjà outragé puisse recevoir, perdit la tête, oublia ses intérêts, ses résolutions, sa peur, oublia jusqu'à Rodin; une ardeur de vengeance effrénée, voilà tout ce qu'il ressentit, puis, une fois son courage revenu, au lieu de redouter cette lutte, il s'en félicita en comparant sa vigoureuse carrure à la maigreur du maréchal presque épuisé par le chagrin; car, dans un pareil combat, combat brutal, sauvage, corps à corps, la force physique est d'un avantage immense. ”
“ Voyons cette dernière note, dit le père d’Aigrigny, après un moment de silence méditatif. J’ai assez de confiance dans la personne qui me l’envoie pour ne pas douter de la rigoureuse exactitude des renseignements qu’elle contient. Puissent-ils contredire absolument les autres ! ”
“ Deux ou trois fois une écume sanglante vint aux lèvres de l'abbé, sa position était désespérée... «Mourir assommé par ces brutes, après avoir tant de fois, à la guerre, échappé à la mort!» Telle était la pensée du père d'Aigrigny, lorsque le carrier s'élança vers lui. Soudain, et au moment où l'abbé, cédant à l'instinct de sa conservation, appelait une dernière fois au secours d'une voix déchirante, la porte à laquelle il s'adossait s'ouvrit derrière lui... une main ferme le saisit et l'attira vivement dans l'église. ”
“ En un mot, j'avais ordre de M. l'abbé d'Aigrigny de mettre votre ancien régisseur dans l'alternative ou d'être renvoyé, ou de se prêter à une indignité... oui, à quelque chose qui ressemblait fort à de l'espionnage et à de la calomnie... mais l'honnête et digne homme a refusé...— Mais qui êtes-vous donc? dit Mlle de Cardoville de plus en plus étonnée.— Je suis... Rodin... ex-secrétaire de M. l'abbé d'Aigrigny... bien peu de chose, comme vous le voyez.Il faut renoncer à rendre l'accent à la fois humble et ingénu du jésuite en prononçant ces mots, qu'il accompagna d'un salut respectueux. ”
“ Cette position était assez favorable ; le père d’Aigrigny, adossé au mur, se trouvait ainsi à l’abri d’une partie des attaques. Mais le carrier, voulant lui ôter cette dernière chance de salut, se précipita sur lui, afin de le saisir et de l’entraîner au milieu du cercle, où il eût été foulé aux pieds ; la terreur de la mort donnant au père d’Aigrigny une force extraordinaire, il put encore repousser rudement le carrier et rester comme incrusté dans l’angle où il s’était réfugié. La résistance de la victime redoubla la rage des assaillants ”
“ Le _socius _n'avait pas dit un mot, mais ses traits hideux, alors légèrement colorés, révélaient tout à coup une telle conscience de sa supériorité, un si souverain mépris pour le père d'Aigrigny, une audace si calme, et pour ainsi dire si sereine, que le révérend père et la princesse restèrent confondus. Ils se sentaient étrangement dominés et imposés par ce vieux petit homme si laid et si sordide. ”
“ Je quitte Robert, dit le père d’Aigrigny ; son signalement, son âge peuvent se rapporter à l’âge et au signalement du maréchal ; celui-ci est parti avec ces papiers. Seulement une chose a profondément surpris votre émissaire. ”
“ Mon unique ressource est ma place de secrétaire de l'abbé d'Aigrigny, et c'est lui qu'il me faut attaquer! il est tout-puissant, et je ne suis rien; lutter contre lui, c'est me perdre sans espoir de sauver cette infortunée. Tandis que, au contraire, sachant ce que vous étiez, ma chère demoiselle, ma foi! je me suis révolté dans mon infériorité. Non, non, me suis-je dit, mille fois non! Une si belle intelligence, un si grand coeur, ne seront pas victimes d'un abominable complot... Peut-être je serai brisé dans la lutte, mais du moins j'aurai tenté de combattre. ”
