“ Il n’y a pas une de vos pensées d’amour qui n’ait eu de l’écho dans son cœur... Toutes vos ardentes adorations pour elle, elle les a ressenties pour vous... L’amour n’a pas deux langages, et, sans vous voir, vous vous êtes dit... tout ce que vous aviez à vous dire... Maintenant... aujourd’hui même agissez en maître,... et elle est à vous. — Cela est étrange,... étrange, dit Djalma une seconde fois, en ne quittant pas des yeux Faringhea. Se méprenant sur le sens que le prince attachait à ces mots, le métis reprit : — Croyez-moi, monseigneur, si étrange que cela vous semble, cela est sage... ”
Résumé
Le Juif errant d’Eugène Sue, publié en feuilleton dans Le Constitutionnel entre 1844 et 1845, est un roman épique qui mêle aventure, mystère et critique sociale. Bien que son titre suggère une attention portée au personnage mythique du Juif errant, l’œuvre tourne en réalité autour des héritiers de la famille Rennepont, descendants d’un protestant persécuté sous Louis XIV. Ces héritiers, dispersés à travers le monde, doivent se réunir à Paris en 1832 pour récupérer un héritage considérable, ciblé par les Jésuites.
Le roman suit leurs épreuves, protégés par le Juif errant et sa sœur Hérodiade, symboles de résistance contre le fanatisme religieux. Avec des personnages comme les orphelines Rose et Blanche, le prince Djalma ou le jésuite Rodin, Sue dénonce l’intolérance et les manœuvres de l’ordre, en faisant de l’œuvre un best-seller qui multiplie par sept le nombre d’abonnés du journal.
Citations de Le Juif errant (Eugène Sue)
“ Le Christ n’a-t-il pas intercédé auprès de son père, pour la Madeleine pécheresse et pour la femme adultère ? Pauvres créatures, il ne les a pas repoussées, il ne les a pas maudites, il a prié pour elles... parce qu’elles avaient beaucoup aimé..., a dit le Sauveur des hommes. — Oh ! je vous comprends, enfin ! s’écria M. Hardy ; la prière... c’est encore aimer ;... la prière, c’est pardonner... au lieu de maudire ;... c’est espérer au lieu de se désespérer ; la prière... enfin, ce sont des larmes qui retombent sur le cœur comme une rosée bienfaisante... au lieu de ces pleurs qui le brûlent... ”
“ Non... je suis fier... oui, fier... à ma manière... et ma fierté consiste à ne jamais paraître au-dessus de ma position, si subalterne qu’elle soit ! Savez-vous pourquoi ? C’est qu’alors, si hautains que soient mes supérieurs... je me dis : « Ils ignorent ma valeur ; ce n’est donc pas moi, c’est l’infériorité de la condition qu’ils humilient... » À cela, je gagne deux choses : mon amour-propre est à couvert, et je n’ai à haïr personne. — Oui, je comprends cette sorte de fierté, dit Adrienne, de plus en plus frappée du tour original de l’esprit de Rodin. ”
“ Il y eut quelques secondes d'un silence profond, solennel, seulement interrompu par les sanglots des deux soeurs, car alors seulement elles se mirent à pleurer.— Oh! mon Dieu! s'aimer ainsi... et se quitter... pour jamais, dit Céphyse, c'est bien cruel!... pourtant.— Se quitter!... s'écria la Mayeux... et son pâle et doux visage inondé de larmes resplendit tout à coup d'une divine espérance; se quitter, soeur, oh! non, non. Ce qui me rend calme... vois-tu... c'est que je sens là, au fond du coeur, une aspiration profonde, certaine, vers ce monde meilleur où une vie meilleure nous attend! ”
“ Gabriel... c’est un ange, c’est ce qu’il y a de plus pur, de plus courageux, de plus noble au monde ! c’est le type du vrai prêtre, du bon prêtre. — Ah ! pauvre femme, dit Dagobert avec amertume, si tu n’avais jamais eu d’autre confesseur que Gabriel !... — J’y avais bien pensé avant ses voyages, dit naïvement Françoise. J’aurais tant aimé me confesser à ce cher enfant... Mais, vois-tu, j’ai craint de fâcher l’abbé Dubois et que Gabriel ne fût trop indulgent pour mes péchés. — Tes péchés, pauvre chère mère..., dit Agricol, en as-tu seulement jamais commis un seul ? ”
“ Allons donc, ma chère Julie... vous n’y songez pas ;... c’est dans l’ombre, c’est dans la solitude, qu’un malheur arrive... jamais au milieu d’une foule joyeuse, à l’éclat des lumières... — Ciel ! Adrienne... prenez garde ! s’écria la marquise, ne pouvant retenir un cri d’effroi et saisissant le bras de mademoiselle de Cardoville comme pour l’attirer à elle, la voyez-vous ? Et la marquise, de sa main tremblante, désignait l’ouverture de la caverne. Adrienne avança vivement la tête et regarda. — Prenez garde !... ne vous avancez pas tant, lui dit vivement madame de Morinval. ”
“ « Meurs ! » quitte à mourir avec vous. — Oh ! noble femme !... ma mère était ainsi ! s’écria Djalma avec entraînement. — Elle !... reprit Rodin dans un enthousiasme croissant, et se rapprochant de la fenêtre cachée par le store sur lequel il jeta un regard oblique et inquiet. Votre protectrice !... mais figurez-vous donc le courage, la droiture, la loyauté en personne. Oh ! loyale surtout !... Oui, c’est la franchise chevaleresque de l’homme de grand cœur jointe à l’altière dignité d’une femme qui, de sa vie... entendez-vous bien ? de sa vie, non-seulement n’a jamais menti... ”
“ Causer de grands chagrins à notre père, quelle peut en être la cause ? — Peut-être, vois-tu, Blanche, dit Rose, dont les larmes coulèrent lentement, peut-être qu’il ne nous trouve pas telles qu’il nous aurait désirées ; il nous aime bien comme les filles de notre pauvre mère qu’il adorait ;... mais, pour lui, nous ne sommes pas les filles qu’il avait rêvées. Me comprends-tu, ma sœur ? — Oui... oui... c’est peut-être cela qui le chagrine tant... Nous sommes si peu instruites, si sauvages, si gauches, qu’il a sans doute honte de nous ; et, comme il nous aime malgré cela... il souffre... ”
“ Croyez-moi, mon tendre fils, vos larmes et votre intarissable douceur sont une offrande qui, auprès du Seigneur, méritera pour vous et pour vos frères... Oui, car l’homme n’étant né que pour souffrir en ce monde... souffrir avec reconnaissance envers Dieu qui nous envoie nos peines... c’est prier ;... et qui prie, ne prie pas pour soi seul... mais pour l’humanité tout entière. — Fasse du moins le ciel... que mes douleurs ne soient pas stériles !... Souffrir, c’est prier, répéta M. Hardy, en s’adressant à lui-même, comme pour réfléchir sur cette pensée. Souffrir, c’est prier... ”
“ Aimons-nous les uns les autres. Ce fut à ce moment que le père d’Aigrigny revint à lui... et ouvrit les yeux. Il se crut sous l’impression d’un rêve... Il avait perdu les sens à la vue d’une populace en furie, qui, l’injure et le blasphème aux lèvres, le poursuivait de cris de mort jusque dans le saint temple. Le jésuite rouvrait les yeux... et à la pâle clarté des lampes du sanctuaire, aux sons religieux de l’orgue, il voyait cette foule naguère si menaçante, si implacable, alors agenouillée, silencieuse, émue, recueillie, et courbant humblement le front devant la majesté du saint lieu. ”
“ Le jour où l’ange m’a dit qu’elle aimait, mon bonheur a été bien grand : le matin j’avais un ennemi implacable ; le soir, sa haine s’était changée en amitié... Va, crois-moi, Faringhea, le malheur fait les méchants ; le bonheur fait les bons : sois heureux... À ce moment, deux heures sonnèrent. Le prince tressaillit ; c’était le moment de partir pour son rendez-vous avec Adrienne. L’admirable figure de Djalma, encore embellie par la douce et ineffable expression dont elle s’était animée en parlant au métis, sembla s’illuminer d’un rayon divin. ”
“ Épouvanté de tant de sang-froid, de tant d'acharnement, le père d'Aigrigny s'écria:— Mais c'est donc l'enfer!...— Non... c'est un père dont on a tué les enfants, dit le maréchal d'une voix sourde en assurant son poignard dans sa main; et une larme fugitive mouilla ses yeux, qui redevinrent aussitôt ardents et farouches.Le jésuite surprit cette larme... Il y avait dans ce mélange de haine vindicative et de douleur paternelle quelque chose de si terrible, de si sacré, de si menaçant, que, pour la première fois de sa vie, le père d'Aigrigny éprouva un sentiment de peur... de peur lâche... ”
“ À ces mots d'Adrienne, M. d'Aigrigny et la princesse tressaillirent. Tous deux échangèrent rapidement un regard d'inquiétude et d'angoisse.Adrienne ne s'en aperçut pas et continua:— Mais pour en finir avec vos exigences, madame, voici mon dernier mot: Je veux vivre comme bon me semblera... Je ne pense pas que si j'étais un homme on m'imposerait, à mon âge, l'espèce de dure et humiliante tutelle que vous voulez m'imposer pour avoir vécu comme j'ai vécu jusqu'ici, c'est-à-dire honnêtement, librement et généreusement, à la vue de tous. ”
“ Maintenant, je le vois, le succès, grâce à vous, n’est pas douteux. — Et ceci est une exagération, reprit Rodin avec une impatience fiévreuse ; toutes ces passions sont à cette heure en ébullition ; mais le moment est critique ;... comme l’alchimiste penché sur son creuset, où bouillonne une mixture qui peut lui donner des trésors ou la mort... moi seul je puis, à cette heure... Rodin n’acheva pas, il porta brusquement ses deux mains à son front avec un cri de douleur étouffée. — Qu’avez-vous ? dit le père d’Aigrigny ; depuis quelques instants... vous pâlissez d’une manière effrayante. ”
“ Mais ce couvent, s’écria le maréchal Simon en se redressant, la figure pâle et bouleversée par la douleur et la colère, ce couvent, où est-il ? Ces gens-là ne savent donc pas ce que c’est qu’un père à qui on enlève ses enfants ? Au moment où le maréchal Simon prononçait ces paroles, tourné vers Dagobert, Rodin, tenant Rose et Blanche par la main, apparut à la porte, laissée ouverte. En entendant l’exclamation du maréchal, il tressaillit de surprise ; un éclair de joie diabolique éclaira son sinistre visage, car il ne s’attendait pas à rencontrer Pierre Simon si à propos. ”
“ Maintenant, je n'en doute pas, dit la Mayeux.— Et vous avez raison, mon enfant. Eh bien, cette horrible méchanceté, qui a failli causer votre mort, tourne, à cette heure, à la confusion des méchants; leur trame est dévoilée... celle-là, et heureusement bien d'autres encore, dit Adrienne en songeant à Rose-Pompon.Puis elle reprit avec une joie profonde:— Enfin, nous voici plus unies, plus heureuses que jamais, et retrouvant dans notre félicité même de nouvelles forces contre nos ennemis; je dis nos ennemis, car tout ce qui m'aime est odieux à ces misérables... ”
“ En un mot, c’est un cœur, je le crois du moins, presque au niveau du tien. — Elle a mes yeux... elle a mon cœur, dit la Mayeux en souriant, c’est singulier comme nous nous ressemblons. Agricol ne s’aperçut pas de l’ironie désespérée que cachaient les paroles de la Mayeux ; et il reprit, avec une tendresse aussi sincère qu’inexorable : — Est-ce que tu crois, ma bonne Mayeux, que je me serais laissé prendre à un amour sérieux, s’il n’y avait pas eu dans le caractère, dans le cœur, dans l’esprit de celle que j’aime, beaucoup de toi ? ”
“ Mais cette blessure au cœur ne l’empêchera pas d’hériter ? — Qui vous l’a dit ? demanda froidement Rodin avec assurance. Savez-vous pourquoi j’ai tant fait pour la rapprocher, d’abord malgré elle, de Djalma, et ensuite pour l’éloigner de lui encore malgré elle ? — Je vous le demande, dit le père d’Aigrigny, en quoi cet orage de passions empêchera-t-il mademoiselle de Cardoville et le prince d’hériter ? — Est-ce d’un ciel serein ou d’un ciel d’orage que part la foudre qui éclate et qui frappe ? Soyez tranquille, je saurai où placer le paratonnerre. ”
“ « Gloire au Seigneur, gloire à toi, ô mon amant bien-aimé !... Tes prières ineffables, tes austérités m’ont sauvée ;... le Seigneur m’a placée parmi ses élus... Gloire à toi, mon amant bien-aimé !... » Alors, radieuse dans sa félicité, elle se baissait et effleurait de ses lèvres parfumées d’immortalité les lèvres du religieux en extase ;... et bientôt leur âme s’exhalait dans un baiser d’une volupté brûlante comme l’amour, chaste comme la grâce, immense comme l’éternité [5] . — Oh !... s’écria M. Hardy en proie à un complet égarement, oh ! toute une vie de prières... ”
“ Cette jeune ouvrière est une rare et excellente créature ; jamais pensée, jamais cœur plus généreux n’ont été cachés sous des dehors moins... Mais s’arrêtant en pensant à Rodin qui lui semblait à peu près réunir les mêmes contrastes physiques et moraux que la Mayeux, Adrienne ajouta en regardant avec une grâce inimitable le jésuite, assez étonné de cette soudaine réticence : — Non... cette noble fille n’est pas la seule personne qui prouve combien la noblesse de l’âme, combien la supériorité de l’esprit fait prendre en indifférence de vains avantages dus seulement au hasard ou à la richesse. ”
“ Après quelques instants de silence, le cardinal dit tout à coup au père d’Aigrigny : — Puisque nous parlons du père Rodin... franchement, qu’en pensez-vous ?... — Votre Éminence connaît sa capacité... dit le père d’Aigrigny d’un air contraint et défiant ; notre révérend père général... — Lui a donné mission de vous remplacer, dit le cardinal ; je sais cela ; il me l’a dit à Rome ; mais que pensez-vous... du caractère du père Rodin ?... Peut-on avoir en lui une foi complètement aveugle ? — C’est un esprit si tranchant, si entier, si secret, si impénétrable... ”
“ Le hasard fait que je ressemble sans doute à l’ange que vous avez vu en songe et que vous ne pouviez voir qu’en rêve... car il n’y a pas d’ange visible pour nous. — Il n’y a pas d’anges visibles ? dirent les orphelines en se regardant avec tristesse. — Il n’importe, mes chères sœurs, dit Gabriel en prenant affectueusement les mains des jeunes filles entre les siennes, les rêves... comme toute chose... viennent de Dieu ;... puisque le souvenir de votre mère était mêlé à ce rêve... bénissez-le doublement. À ce moment une porte s’ouvrit et Dagobert parut. ”
“ Que dites-vous ? un pareil moment ! s’écria Rodin, dont le crâne jaune était baigné de sueur comme celui d’un magnétiseur, et prenant M. Hardy par la main, afin de lui parler de plus près encore, comme s’il eût voulu lui insuffler le délire brûlant où il voulait le plonger ; ce n’est pas une fois dans sa vie religieuse... mais presque chaque jour, que M. de Rancé, plongé dans l’extase d’un divin ascétisme, goûtait ces voluptés profondes, ineffables, inouïes, surhumaines, qui sont, aux voluptés terrestres... ce que l’éternité est à la vie humaine. ”
“ Ainsi, cette fois encore, noble spectacle, touchant symbole... mademoiselle de Cardoville et la Mayeux, les deux extrêmes de la chaîne sociale, se touchaient et se confondaient dans une attendrissante égalité... car l’ouvrière et la patricienne se valaient par l’intelligence, par l’âme et par le cœur ;... elles se valaient encore parce que celle-ci était un idéal de richesse, de grâce et de beauté... celle-là un idéal de résignation et de malheur immérité. Hélas ! le malheur souffert avec courage et dignité n’a-t-il pas aussi son auréole ? ”
“ Oh! oui, bien rare, car ce courage-là est le plus admirable des courages, reprit Agricol. Comment! tu sais aller à une mort presque certaine, et tu pars, seul, un crucifix à la main, pour prêcher la charité, la fraternité chez les sauvages; ils te prennent, ils te torturent, et toi tu attends la mort sans te plaindre, sans haine, sans colère, sans vengeance... le pardon à la bouche... le sourire aux lèvres... et cela au fond des bois, seul, sans qu'on le sache, sans qu'on le voie, sans autre espoir, si tu en réchappes, que de cacher tes blessures sous ta modeste robe noire... ”
“ Djalma ne répondit pas, mais son regard brillait de tant de bonheur, de tant de sérénité, que le métis se sentit complètement rassuré ; aucun nuage de défiance ou de doute, si léger qu’il fût, n’obscurcissait les traits radieux du prince. Celui-ci, après quelques moments de silence, releva sur le métis ses yeux à demi voilés d’une larme de joie, et répondit avec l’expression d’un cœur qui déborde d’amour et de félicité : — Oh ! le bonheur,... le bonheur ;... c’est bon et grand comme Dieu ;... c’est Dieu... — Ce bonheur vous était dû, monseigneur, après tant de souffrances... ”
“ Plus le forgeron parlait, plus la Mayeux s’enhardissait... Ce qu’elle avait surtout redouté dans la révélation de son secret, c’était de le voir accueilli par la raillerie, le dédain, ou une compassion humiliante ; loin de là, la joie et le bonheur se peignaient véritablement sur la mâle et loyale figure d’Agricol ; la Mayeux le savait incapable de feinte ; aussi s’écria-t-elle cette fois sans confusion, et au contraire, elle aussi... avec une sorte d’orgueil : — Toute passion sincère et pure a donc cela de beau, de bien, de consolant, mon Dieu ! ”
“ Elle attend Agricol Baudoin, son amant... traversèrent le cerveau et le cœur de Djalma, aiguës, brûlantes comme un trait de feu... Un nuage de sang passa devant sa vue ; il poussa un rugissement sourd, que l’épaisseur de la glace empêcha de parvenir jusqu’à la pièce voisine, et le malheureux se brisa les ongles en voulant arracher le treillis de fer de l’œil-de-bœuf... Arrivé à ce paroxysme de rage délirante, Djalma vit la lumière, déjà si indécise, qui éclairait l’autre chambre, s’affaiblir encore, comme si on l’eût discrètement ménagée ”
“ Sacrilège ! oser dire qu’un père d’une bonté immense, infinie, se réjouit dans les douleurs de ses enfants... lui ! lui ! juste ciel ! lui qui n’a de souffrances que celles de ses enfants ! lui qui n’a qu’un vœu, leur bonheur ! lui qui les a magnifiquement doués de tous les trésors de la création ! lui enfin qui les a reliés à son immortalité par l’immortalité de leur âme ! — Oh ! vos paroles sont belles, sont consolantes, s’écria M. Hardy, de plus en plus ébranlé ; mais, hélas ! pourquoi tant de malheureux sur la terre malgré la bonté providentielle du Seigneur ? ”
“ Rodin, retiré dans un coin de la chambre, regardait cette scène avec un secret malaise ; instruit du refus plein de dignité opposé par la Mayeux aux tentations perfides de la supérieure du couvent de Sainte-Marie, sachant le dévouement profond de cette généreuse créature pour Agricol, dévouement qui s’était si valeureusement reporté depuis quelques jours sur mademoiselle de Cardoville, le jésuite n’aimait pas à voir celle-ci prendre à tâche d’augmenter encore cette affection. Il pensait sagement qu’on ne doit jamais dédaigner un ennemi ou un ami, si petits qu’ils soient. ”
“ Cher poëte... je commence par vous déclarer que ce n’est pas pour moi que je vous demande cela..., ajouta gaiement Adrienne. — Je m’en doute, répondit la Mayeux en souriant un peu ; eh bien ! à vrai dire, il est impossible d’imaginer une toilette plus à votre avantage. Cette robe, d’un vert tendre et d’un rose pâle, relevée par le doux éclat de ces garnitures de jais blanc, qui s’harmonise si merveilleusement avec l’or de vos cheveux, tout cela fait que de ma vie, je vous le répète, je n’ai vu un aussi gracieux tableau... ”
“ M. Hardy secoua tristement la tête. — Je vous le répète, mon ami, reprit-il, la vie active est finie pour moi ; en peu de temps, voyez-vous, j’ai vieilli de vingt ans ; je n’ai plus ni la force, ni la volonté, ni le courage de recommencer à travailler comme par le passé ; j’ai fait, et je m’en félicite, ce que j’ai pu pour le bien de l’humanité... J’ai payé ma dette... Mais, à cette heure, je n’ai plus qu’un désir, le repos ;... qu’une espérance... les consolations et la paix que procure la religion. ”
“ Oh ! je ne veux pas mourir seule. — Tu le vois donc bien, sœur chérie... nous avons raison de ne pas nous quitter, et pourtant, ajouta Céphyse d’une voix émue, j’ai parfois le cœur brisé quand je songe que tu veux mourir comme moi... — Égoïste ! dit la Mayeux avec un sourire navrant, quelles raisons ai-je plus que toi d’aimer la vie ? quel vide laisserai-je après moi ? — Mais toi, sœur, reprit Céphyse, tu es une pauvre martyre... Les prêtres parlent de saintes ! en est-il seulement une qui te vaille ?... Et pourtant, tu veux mourir comme moi... oui, comme moi... ”
“ L'ange Gabriel s'est penché vers nous en nous regardant d'un air doux et triste, en nous disant: «Venez, mes enfants... venez, mes soeurs, votre mère vous attend... Pauvres enfants venues de si loin, a-t-il ajouté de sa voix pleine de tendresse, vous aurez traversé cette terre, innocentes et douces comme deux colombes, pour aller vous reposer à jamais dans le nid maternel...»— Oui... ce sont bien les paroles de l'archange, dit l'autre orpheline d'un air pensif; nous n'avons fait de mal à personne, nous avons aimé ceux qui nous ont aimées... pourquoi craindre de mourir? ”
“ Eh bien ! ce n’est pas d’un incendie qui ne brûle que le corps que vous devez les arracher... c’est d’un incendie où leur âme brûlerait pour l’éternité. — Excusez-moi, je vous en supplie, si j’insiste, mon père, dit la pauvre femme, dont l’indécision et les angoisses augmentaient à chaque minute, éclairez-moi dans mes doutes... puis-je agir ainsi après avoir juré obéissance à mon mari ? — Obéissance pour le bien... oui ;... pour le mal, jamais ! et vous convenez vous-même que grâce à lui le salut de ces orphelines serait compromis, impossible peut-être. ”
