“ Le portier des Stcherbatzkï assurément savait déjà tout ; Lévine le remarqua au sourire de ses yeux et à la façon dont il lui dit : « Eh bien ! il y a longtemps que vous n’êtes venu, Constantin Dmitritch ! » Et non seulement il savait tout, mais il en était heureux et faisait tous ses efforts pour cacher sa joie. En voyant les bons yeux du vieillard, Lévine sentit encore s’augmenter son propre bonheur. ”
Konstantin Lévine
Définition et enjeux
Citations sur “Konstantin Lévine”
“ On entendit enfin le bruit lointain de la locomotive sur les rails et l’ébranlement sourd d’une masse pesante. — Non, — reprit Stépan Arkadiévitch que démangeait l’envie de raconter à Vronskï les sentiments de Lévine pour Kitty, — tu n’apprécies pas bien mon Lévine. C’est un garçon très nerveux et parfois un peu désagréable, mais au fond, il est charmant. C’est une nature très droite, très sincère, et un cœur d’or. ”
“ Le jour du mariage, Lévine, selon la coutume (la princesse et Daria Alexandrovna se montraient très strictes sur ce point) ne vit pas sa fiancée. Il dîna à son hôtel en compagnie de trois célibataires, réunis chez lui par hasard : Serge Ivanovitch, Katavassov, son camarade de l’Université, maintenant professeur des sciences naturelles, que Lévine avait rencontré par hasard, dans la rue, comme il rentrait chez lui, enfin Tchirikov, son témoin, juge de paix à Moscou, et son compagnon de chasse. ”
“ Mais après les couches de sa femme, quand il vécut à Moscou dans l’oisiveté, une pensée, résolvant la question, se présentait à Lévine de plus en plus fréquemment et avec une ténacité de plus en plus grande. C’était celle-ci : « Si je n’admets pas la réponse que donne le christianisme aux questions de ma vie, quelles réponses admettrai-je ? » Et dans tout l’arsenal de ses convictions, il ne trouvait pas même un semblant de réponse. Il était dans la situation d’un homme qui viendrait chercher de quoi manger dans un magasin de jouets ou d’armes. ”
“ « Non, c’est absurde. De quoi ai-je peur ? Je n’ai rien fait de mal. Il en adviendra ce qu’il pourra ! je dirai la vérité. Oui, avec lui il n’est pas utile de dissimuler ; le voilà, » se dit-elle en apercevant Lévine, si fort et en même temps si timide, dont les yeux brillants étaient fixés sur elle. ”
Léon Tolstoï,
Anna Karénine
(1877)
“ Toutes ces démarches, ces courses, ces pourparlers avec de très braves gens, tous désireux de rendre service mais qui ne pouvaient rien, tout cela faisait à Lévine l’effet de ces efforts inutiles qu’on fait en rêve. Il éprouvait souvent quelque chose de semblable en causant avec son avoué, un excellent homme qui semblait faire tout son possible et dépenser toutes ses forces intellectuelles pour le tirer d’embarras. ”
Léon Tolstoï,
Anna Karénine
(1877)
“ Constantin Lévine l’écoutait et la critique de ces absurdités inhérentes aux institutions sociales, lui était désagréable maintenant dans la bouche de son frère, bien que lui-même partageât son avis. — Dans l’autre monde nous comprendrons tout cela, fit-il en plaisantant. — Dans l’autre monde ! Ah ! je n’aime pas l’autre monde ! Je ne l’aime pas ! fit-il fixant des yeux hagards et effrayés sur le visage de son frère. — Et pourtant il semble que se soustraire à toute cette lâcheté si compliquée où nous vivons tous, doive être bon ; mais moi, j’ai peur de la mort, j’en ai une peur terrible ! ”
“ Le prince Stépan Arkadiévitch n’est pas encore arrivé. Le suisse connaissait non seulement Lévine, mais ses parents et ses amis, et il lui parlait aussitôt de toutes les personnes de sa connaissance. Traversant le premier salon, où un paravent fermait une salle, à droite, dans laquelle était assis, sur un banc, l’homme qui vendait des fruits, et dépassant un vieillard à la marche trop lente, Lévine entra dans la salle à manger pleine de monde et où se faisait un grand bruit. Il circula autour des tables, presque toutes occupées, regardant les convives. ”
Eugène-Melchior de Vogüé,
Revue des Deux Mondes
“ Les fluctuations de sa vie morale, au cours de ces années, se reflètent dans la vie du fils et du confident de sa pensée, Constantin Lévine. Lévine, la nouvelle incarnation du Bézouchof de Guerre et Paix, est le héros de roman moderne, celui qu’aimait Tourguénef et qu’aiment les jeunes filles ; un gentilhomme de campagne, raisonnable, instruit, pas brillant, rêveur spéculatif, passionné pour la vie rurale et pour toutes les questions sociales qu’elle soulève en Russie. ”
“ Comment il vit pour son âme ! s’écria Lévine. — C’est connu, selon la vérité, selon Dieu. Tous les hommes ne sont pas pareils. Ainsi vous, par exemple, vous non plus, vous ne ferez pas de mal à un homme... — Oui, oui, au revoir, prononça Lévine, suffocant d’émotion ; et se détournant, il prit son bâton et se dirigea rapidement vers la maison. En entendant le paysan dire que Focanitch vivait pour son âme, selon la vérité et selon Dieu, des pensées vagues mais importantes surgirent en foule dans l’âme de Lévine ”
“ Les femmes qui chantaient s’approchaient de Lévine, et il lui semblait qu’un nuage chargé d’une gaîté bruyante s’avancait vers lui. Le nuage s’avancait, l’enveloppait, lui, la meule sur laquelle il était couché, d’autres meules et d’autres charrettes, toute la prairie en un mot avec ses chars lointains, tout cela s’agitait et se balançait aux sons de cette chanson sauvage, pleine de gaieté, accompagnée de sifflets et de cris. Lévine enviait cette gaieté saine. ”
Léon Tolstoï,
Anna Karénine
(1877)
“ Lévine réussit seulement à lui dire qu’il était heureux, qu’il l’aimait et qu’il n’oublierait jamais ce qu’il avait fait pour lui. Le regard et le sourire de Stépan Arkadiévitch montrèrent à Lévine qu’il le comprenait entièrement. — Eh bien ! tu ne songes plus à mourir ! dit-il, en serrant avec attendrissement la main de Lévine. — Non, non ! fit celui-ci. Daria Alexandrovna, en lui disant adieu, eut aussi l’air de le féliciter quand elle lui dit : — Comme je suis heureuse que vous vous soyez rencontré de nouveau avec Kitty ! Il faut s’en tenir aux vieilles amitiés. ”
Léon Tolstoï,
Anna Karénine
(1877)
“ Lévine s’embarrassait : — Mais je ne sais pas... Je sais seulement que nous mourrons bientôt. — Pourquoi bientôt ? — Vois-tu, la pensée de la mort peut enlever de son charme à la vie ; on ne saurait nier néanmoins qu’elle la rend plus calme. — Je suis d’avis, au contraire, qu’il est bon de jouir de son reste. Mais, il faut que je m’en aille, dit Stépan Arkadiévitch en se levant pour la dixième fois. — Mais non, reste donc, dit Lévine le retenant. Quand nous verrons-nous maintenant ? Je pars demain. ”
“ Stépan Arkadiévitch eut un sourire imperceptible. — Mais comment donc ! tu avais dit que tu ne porterais plus jamais l’habit européen ! dit-il en regardant le costume neuf de son ami qui sortait évidemment de chez un tailleur français. Oui, oui, je le vois, tu es dans une nouvelle phase ! Lévine rougit soudain non pas à la manière d’un homme fait dont le visage se colore légèrement, mais comme un tout jeune homme qui se sent d’une ridicule timidité, et en éprouve un trouble plus grand encore, si bien qu’il rougit jusqu’aux larmes. ”
Léon Tolstoï,
Anna Karénine
(1877)
“ Chacun considérait sa propre vie comme la seule vraie et celle de son ami lui paraissait vaine. Oblonskï ne pouvait retenir un léger sourire railleur chaque fois que Lévine arrivait à Moscou venant de la campagne où il avait quelque occupation. Mais que faisait-il au juste, Stépan Arkadiévitch ne se l’expliquait pas trop et ne s’y intéressait guère. Lévine arrivait toujours à Moscou ému, pressé, un peu gêné et agacé de sa gêne, et la plupart du temps avec une opinion tout à fait nouvelle et inattendue sur les événements. ”
“ Il sortit de la prairie et prit la grand’route qu’il se mit à suivre dans la direction du village. Un vent léger s’élevait, la nature prenait une teinte grise et triste, comme il arrive ordinairement avant l’aurore, qui précède la victoire éclatante de la lumière sur les ténèbres. Tout frissonnant de froid, Lévine marchait rapidement les yeux baissés. « Tiens, se dit-il tout à coup, une voiture qui vient par ici ! » On entendait en effet un bruit de grelots ; il leva la tête : à quarante pas de lui, sur la grand’route qu’il suivait, venait à sa rencontre une voiture attelée de quatre chevaux. ”
“ Calme et pensive, sa physionomie reflétait cette vie élégante et compliquée, qui était si étrangère à Lévine ; elle regardait les lueurs empourprées de l’aurore. Au moment où la vision allait disparaître, un regard limpide se porta sur lui. Ce fut comme un éclair. Il l’avait reconnue, et une joie mêlée de stupeur illumina son visage. Il ne pouvait se tromper ; ces yeux étaient uniques au monde. Une seule créature sur terre représentait pour lui l’univers entier et constituait en même temps la seule raison d’être de sa vie. ”
“ « Je suis venu pour demander la main de ta belle-sœur ! » puisque c’était là le seul but de son voyage. Les familles Lévine et Stcherbatzkï appartenaient à la vieille noblesse de Moscou et avaient toujours entretenu des relations amicales et suivies. Ces liens s’étaient encore resserrés pendant les études de Lévine à l’Université. Il s’était préparé aux examens avec le jeune prince Stcherbatzkï frère de Dolly et de Kitty, et ils avaient fait ensemble leurs études universitaires. À cette époque Lévine venait souvent chez les Stcherbatzkï dont il aimait la maison. ”
“ Lévine savait tout cela et il lui était pénible de voir ce regard suppliant, plein d’espoir, et cette main maigre qui se soulevait avec effort pour faire les signes de croix sur le front plissé par l’attention, sur les épaules décharnées et cette poitrine enfoncée, râlante, qui ne pouvait plus contenir la vie qu’implorait le malade. Pendant la cérémonie, Lévine fit ce qu’il avait fait des milliers de fois, tout incrédule qu’il était. Il répétait, s’adressant à Dieu : « Si tu existes, fais que cet homme guérisse, et tu nous sauveras tous deux. » ”
“ Lévine regarda encore une fois le portrait et son visage, quand, prenant son frère par le bras, elle passa sous la haute porte, et il ressentit pour elle une tendresse et une pitié dont lui-même s’étonna. Elle demanda à Lévine et à Vorkouiev de passer au salon, et elle-même resta à causer avec son frère. « Du divorce, de Vronskï, de ce qu’il fait au cercle, de moi ? » pensait Lévine ; et il était si ému à la pensée de ce qu’elle pouvait dire à Stépan Arkadiévitch qu’il n’entendit pas ce que lui disait Vorkouiev des grandes qualités du roman écrit par Anna Arkadievna pour les enfants. ”
“ Une même pensée les occupait tous les deux à ce moment — la maladie et la mort prochaine de Nicolas — et cette pensée à elle seule absorbait toutes les autres. Mais ni l’un ni l’autre n’osait y faire allusion, c’est pourquoi leur conversation n’exprimait nullement le fond de leur pensée. Jamais Lévine ne vit arriver avec autant de soulagement la fin de la soirée et le moment d’aller se coucher. Jamais avec aucun étranger, dans aucune visite officielle, il n’avait été moins naturel ni plus faux que ce soir. ”
Léon Tolstoï,
Anna Karénine
(1877)
“ Constantin Lévine jeta un coup d’œil à travers la porte et vit que celui qui parlait ainsi était un jeune homme en lévite, à la chevelure épaisse ; il aperçut aussi une jeune femme légèrement grêlée, vêtue d’une robe de lainage, sans manchettes ni col, et qui se tenait assise sur le divan. Il ne voyait pas son frère. Son cœur se serra à la pensée qu’il vivait au milieu d’étrangers. Personne ne l’avait entendu, et Constantin, en retirant ses galoches, écoutait ce que disait l’homme en lévite. Il parlait d’une entreprise quelconque. — Que le diable emporte la classe privilégiée ! ”
Fédor Dostoïevski,
Journal d’un écrivain
“ Je sais qu’il y a des gens grossiers et brutaux que rien n’émeut, mais Lévine nous est présenté comme un homme fort sensible. Est-ce la distance qui rend pour lui les choses moins poignantes ? Je sais bien, sans plaisanterie, que si l’on nous disait que dans la planète Mars on a crevé les yeux de petits enfants avec une aiguille, l’émotion pourrait ne pas être très profonde sur terre. Admettons que la grande distance atténue tout de la même façon, dans les limites de notre monde. ”
Léon Tolstoï,
Anna Karénine
(1877)
“ Si l’on avait demandé à Constantin Lévine s’il aimait le peuple, il eût été absolument incapable de répondre d’une façon catégorique. Il aimait les paysans sans les aimer positivement, comme en général, tous les hommes. Naturellement doué d’un bon cœur, il éprouvait plutôt de l’affection que de la haine envers le genre humain, et ce même sentiment s’étendait aux paysans. ”
Léon Tolstoï,
Anna Karénine
(1877)
“ Quand il sut tout, jusqu’à ce détail, qu’elle n’avait pu contenir son trouble pendant la première seconde seulement mais qu’ensuite elle s’était sentie à l’aise comme avec n’importe qui, Lévine se montra tout à fait gai, déclara qu’il était très heureux et que, dorénavant, il ne se conduirait pas aussi sottement qu’aux élections mais qu’il profiterait de la première occasion pour en finir avec lui. — C’est si pénible de penser qu’il existe un homme, presque un ennemi, avec qui il est désagréable de se rencontrer, dit Lévine. ”
“ Les suivants furent déjà plus faciles, cependant Lévine devait faire tous ses efforts pour ne pas se laisser dépasser par les paysans. Il ne songeait à rien, ne désirait rien, sauf une chose : ne pas se laisser devancer et améliorer son travail. Il n’entendait que le bruit des faux ; il ne voyait que la taille droite de Tite qui s’éloignait devant lui, le demi-cercle décrit par la faux sur l’herbe et les têtes des fleurs qui tombaient lentement autour du tranchant de sa faux, puis, plus loin, l’extrémité du rang où il y aurait un moment de repos. ”
“ Tu ne saurais croire, disait-il à son frère, quel plaisir me procure cette oisiveté. Je ne pense plus, ma tête est vide comme une boule. Mais Constantin Lévine s’ennuyait de rester assis à l’écouter ; il pensait que pendant ce temps-là on fumerait le champ et que ce travail serait mal fait, s’il n’était pas là pour surveiller ; que les paysans profiteraient de son absence pour dévisser les charrues afin de dire ensuite qu’elles constituent une mauvaise invention et que les vieux araires sont bien préférables, etc. ”
“ Lévine se leva hâtivement, plein d’épouvante, et ne la quittant pas des yeux. Il endossa sa robe de chambre, et s’arrêta, toujours la regardant. Il fallait agir, mais il ne pouvait détacher d’elle son regard. ”
Fédor Dostoïevski,
Journal d’un écrivain
“ Lévine aime à dire qu’il fait partie du peuple ; mais c’est un gentilhomme moscovite, entre « moyenne » et « haute » noblesse, de ce monde dont l’historiographie par excellence est le comte Léon Tolstoï. Le moujik n’a rien dut de nouveau à Lévine, mais il l’a poussé vers une idée qui le mène à la foi. C’est à cela même que Lévine pourrait voir qu’il n’est pas tout à fait dans le vrai quand il dit : « Moi-même je suis du peuple. » Je veux simplement dire que les Lévine, si longtemps qu’ils vivent près du peuple, ne deviendront jamais peuple. ”
“ Lévine était marié depuis deux mois. Il était heureux mais autrement qu’il ne l’avait pensé. À chaque pas, c’était le désenchantement de ses anciens rêves mais aussi un nouvel enchantement imprévu. Il était heureux mais la vie conjugale, telle qu’il la découvrait à chaque instant, n’était pas du tout ce qu’il s’était imaginé. À chaque instant il éprouvait ce qu’éprouverait un homme qui, ayant admiré la marche calme et régulière d’un bateau sur un lac, voudrait le diriger lui-même ”
Léon Tolstoï,
Anna Karénine
(1877)
“ Elles signifiaient clairement pour Lévine : « Tu vois et tu sais que je me meurs et que peut-être nous ne nous reverrons plus. » Et des larmes jaillirent de ses yeux. Il embrassa de nouveau son frère mais ne trouva rien à lui dire. Trois jours après son départ Lévine partit à son tour pour l’étranger. Ayant rencontré le prince Stcherbatzkï, cousin germain de Kitty, celui-ci se montra surpris de son air sombre. — Qu’as-tu ? lui demanda-t-il. — Mais rien, rien ; seulement la vie n’est pas gaie. — Comment, la vie n’est pas gaie ! ”
