“ Les femmes qui chantaient s’approchaient de Lévine, et il lui semblait qu’un nuage chargé d’une gaîté bruyante s’avancait vers lui. Le nuage s’avancait, l’enveloppait, lui, la meule sur laquelle il était couché, d’autres meules et d’autres charrettes, toute la prairie en un mot avec ses chars lointains, tout cela s’agitait et se balançait aux sons de cette chanson sauvage, pleine de gaieté, accompagnée de sifflets et de cris. Lévine enviait cette gaieté saine. ”
Karl Lévine
Définition et enjeux
Le thème de “Karl Lévine” a été abordé par des auteurs tels que Léon Tolstoï, Fédor Dostoïevski ou Eugène-Melchior de Vogüé. Il est souvent associé à des termes comme le paysan, la pierre, Vladimir, la mort ou Kitty.
Citations sur “Karl Lévine”
“ Toutes ces démarches, ces courses, ces pourparlers avec de très braves gens, tous désireux de rendre service mais qui ne pouvaient rien, tout cela faisait à Lévine l’effet de ces efforts inutiles qu’on fait en rêve. Il éprouvait souvent quelque chose de semblable en causant avec son avoué, un excellent homme qui semblait faire tout son possible et dépenser toutes ses forces intellectuelles pour le tirer d’embarras. ”
“ Le jour du mariage, Lévine, selon la coutume (la princesse et Daria Alexandrovna se montraient très strictes sur ce point) ne vit pas sa fiancée. Il dîna à son hôtel en compagnie de trois célibataires, réunis chez lui par hasard : Serge Ivanovitch, Katavassov, son camarade de l’Université, maintenant professeur des sciences naturelles, que Lévine avait rencontré par hasard, dans la rue, comme il rentrait chez lui, enfin Tchirikov, son témoin, juge de paix à Moscou, et son compagnon de chasse. ”
Fédor Dostoïevski,
Journal d’un écrivain
“ Je sais qu’il y a des gens grossiers et brutaux que rien n’émeut, mais Lévine nous est présenté comme un homme fort sensible. Est-ce la distance qui rend pour lui les choses moins poignantes ? Je sais bien, sans plaisanterie, que si l’on nous disait que dans la planète Mars on a crevé les yeux de petits enfants avec une aiguille, l’émotion pourrait ne pas être très profonde sur terre. Admettons que la grande distance atténue tout de la même façon, dans les limites de notre monde. ”
“ Le portier des Stcherbatzkï assurément savait déjà tout ; Lévine le remarqua au sourire de ses yeux et à la façon dont il lui dit : « Eh bien ! il y a longtemps que vous n’êtes venu, Constantin Dmitritch ! » Et non seulement il savait tout, mais il en était heureux et faisait tous ses efforts pour cacher sa joie. En voyant les bons yeux du vieillard, Lévine sentit encore s’augmenter son propre bonheur. ”
“ Une même pensée les occupait tous les deux à ce moment — la maladie et la mort prochaine de Nicolas — et cette pensée à elle seule absorbait toutes les autres. Mais ni l’un ni l’autre n’osait y faire allusion, c’est pourquoi leur conversation n’exprimait nullement le fond de leur pensée. Jamais Lévine ne vit arriver avec autant de soulagement la fin de la soirée et le moment d’aller se coucher. Jamais avec aucun étranger, dans aucune visite officielle, il n’avait été moins naturel ni plus faux que ce soir. ”
“ Le prince Stépan Arkadiévitch n’est pas encore arrivé. Le suisse connaissait non seulement Lévine, mais ses parents et ses amis, et il lui parlait aussitôt de toutes les personnes de sa connaissance. Traversant le premier salon, où un paravent fermait une salle, à droite, dans laquelle était assis, sur un banc, l’homme qui vendait des fruits, et dépassant un vieillard à la marche trop lente, Lévine entra dans la salle à manger pleine de monde et où se faisait un grand bruit. Il circula autour des tables, presque toutes occupées, regardant les convives. ”
“ Il sortit de la prairie et prit la grand’route qu’il se mit à suivre dans la direction du village. Un vent léger s’élevait, la nature prenait une teinte grise et triste, comme il arrive ordinairement avant l’aurore, qui précède la victoire éclatante de la lumière sur les ténèbres. Tout frissonnant de froid, Lévine marchait rapidement les yeux baissés. « Tiens, se dit-il tout à coup, une voiture qui vient par ici ! » On entendait en effet un bruit de grelots ; il leva la tête : à quarante pas de lui, sur la grand’route qu’il suivait, venait à sa rencontre une voiture attelée de quatre chevaux. ”
“ « Non, c’est absurde. De quoi ai-je peur ? Je n’ai rien fait de mal. Il en adviendra ce qu’il pourra ! je dirai la vérité. Oui, avec lui il n’est pas utile de dissimuler ; le voilà, » se dit-elle en apercevant Lévine, si fort et en même temps si timide, dont les yeux brillants étaient fixés sur elle. ”
“ Comment il vit pour son âme ! s’écria Lévine. — C’est connu, selon la vérité, selon Dieu. Tous les hommes ne sont pas pareils. Ainsi vous, par exemple, vous non plus, vous ne ferez pas de mal à un homme... — Oui, oui, au revoir, prononça Lévine, suffocant d’émotion ; et se détournant, il prit son bâton et se dirigea rapidement vers la maison. En entendant le paysan dire que Focanitch vivait pour son âme, selon la vérité et selon Dieu, des pensées vagues mais importantes surgirent en foule dans l’âme de Lévine ”
“ « Pauvre malheureux ! » pensa Lévine ; et des larmes de tendresse et de pitié pour cet homme lui montèrent aux yeux. Il aurait voulu lui parler, le consoler, mais, se souvenant qu’il était en chemise, il revint s’asseoir près des vasistas pour se baigner dans l’air frais et regarder cette croix d’une forme merveilleuse qui dans le silence de la nuit prenait pour lui une importance particulière ainsi que la belle étoile jaune pâle. Vers six heures le cireur se mit à frotter le parquet. Les cloches d’une église se firent entendre. Lévine commença à sentir le froid. ”
“ Mais après les couches de sa femme, quand il vécut à Moscou dans l’oisiveté, une pensée, résolvant la question, se présentait à Lévine de plus en plus fréquemment et avec une ténacité de plus en plus grande. C’était celle-ci : « Si je n’admets pas la réponse que donne le christianisme aux questions de ma vie, quelles réponses admettrai-je ? » Et dans tout l’arsenal de ses convictions, il ne trouvait pas même un semblant de réponse. Il était dans la situation d’un homme qui viendrait chercher de quoi manger dans un magasin de jouets ou d’armes. ”
“ On entendit enfin le bruit lointain de la locomotive sur les rails et l’ébranlement sourd d’une masse pesante. — Non, — reprit Stépan Arkadiévitch que démangeait l’envie de raconter à Vronskï les sentiments de Lévine pour Kitty, — tu n’apprécies pas bien mon Lévine. C’est un garçon très nerveux et parfois un peu désagréable, mais au fond, il est charmant. C’est une nature très droite, très sincère, et un cœur d’or. ”
Le procès du "Bloc des droitiers et des trotskistes" antisoviétique… (1938)
“ Il lui découvre son jeu avec un franc cynisme; il lui révèle dans l'intérêt de qui Lévine a besogné. Et d'apolitique qu'il était, le sans-parti Lévine devient un politicien malgré lui. Sans partager les convictions de ces messieurs, Lévine est pra.. tiquement avec eux. Il comprend que, maintenant qu'il est leur complice, il ne peut pas ne pas exécuter leurs directives. Lié à la contre-révolution et à l'œuvre criminelle de l'organisation, il partage le sort de Yagoda. Telle est la logique de la contre-révolution. ”
“ Lévine savait tout cela et il lui était pénible de voir ce regard suppliant, plein d’espoir, et cette main maigre qui se soulevait avec effort pour faire les signes de croix sur le front plissé par l’attention, sur les épaules décharnées et cette poitrine enfoncée, râlante, qui ne pouvait plus contenir la vie qu’implorait le malade. Pendant la cérémonie, Lévine fit ce qu’il avait fait des milliers de fois, tout incrédule qu’il était. Il répétait, s’adressant à Dieu : « Si tu existes, fais que cet homme guérisse, et tu nous sauveras tous deux. » ”
“ Lévine les compta et se réjouit à la pensée que tout le travail pourrait se faire ; puis, à la vue des prairies, il se mit à penser au fauchage ; cette question le préoccupait toujours particulièrement. Au bord de la prairie Lévine arrêta le cheval. L’herbe était encore humide de la rosée du matin, aussi Serge Ivanovitch, pour ne pas se mouiller les pieds demanda-t-il à son frère de lui faire traverser le pré en cabriolet et de le mener jusqu’au buisson de cytise où l’on pêchait la perche. Lévine traversa la prairie tout en regrettant d’écraser l’herbe. ”
“ Les suivants furent déjà plus faciles, cependant Lévine devait faire tous ses efforts pour ne pas se laisser dépasser par les paysans. Il ne songeait à rien, ne désirait rien, sauf une chose : ne pas se laisser devancer et améliorer son travail. Il n’entendait que le bruit des faux ; il ne voyait que la taille droite de Tite qui s’éloignait devant lui, le demi-cercle décrit par la faux sur l’herbe et les têtes des fleurs qui tombaient lentement autour du tranchant de sa faux, puis, plus loin, l’extrémité du rang où il y aurait un moment de repos. ”
“ Stépan Arkadiévitch eut un sourire imperceptible. — Mais comment donc ! tu avais dit que tu ne porterais plus jamais l’habit européen ! dit-il en regardant le costume neuf de son ami qui sortait évidemment de chez un tailleur français. Oui, oui, je le vois, tu es dans une nouvelle phase ! Lévine rougit soudain non pas à la manière d’un homme fait dont le visage se colore légèrement, mais comme un tout jeune homme qui se sent d’une ridicule timidité, et en éprouve un trouble plus grand encore, si bien qu’il rougit jusqu’aux larmes. ”
Léon Tolstoï,
Anna Karénine
(1877)
“ Lévine avait cessé de penser et semblait écouter des voix mystérieuses causant entre elles joyeusement et avec intérêt. « Est-ce la foi ? » pensa-t-il, ayant peur de croire à son bonheur. « Mon Dieu, je te remercie ! » prononca-t-il en refoulant les sanglots qui se soulevaient dans sa poitrine et essuyant les larmes qui remplissaient ses yeux. XIV Lévine regarda devant lui et aperçut le troupeau, puis il vit son cabriolet attelé de Veronoï, et le cocher, qui, s’approchant du troupeau, disait quelque chose au berger. ”
“ Une fois éveillé, Lévine se mit à évaluer la quantité de travail fait et celle que l’on pourrait encore faire ce jour-là. Pour quarante-deux travailleurs, il y avait beaucoup de besogne de faite. Toute la grande prairie, qu’au temps du servage trente hommes mettaient deux jours à faucher, l’était déjà entièrement, sauf les coins et les rangs très courts. Mais Lévine désirait en faire ce jour-là le plus possible, et il en voulait au soleil de descendre si rapidement. Il ne ressentait aucune fatigue ; son seul désir était de travailler encore et encore et d’en faire le plus qu’il pourrait. ”
Léon Tolstoï,
Anna Karénine
(1877)
“ Lévine réussit seulement à lui dire qu’il était heureux, qu’il l’aimait et qu’il n’oublierait jamais ce qu’il avait fait pour lui. Le regard et le sourire de Stépan Arkadiévitch montrèrent à Lévine qu’il le comprenait entièrement. — Eh bien ! tu ne songes plus à mourir ! dit-il, en serrant avec attendrissement la main de Lévine. — Non, non ! fit celui-ci. Daria Alexandrovna, en lui disant adieu, eut aussi l’air de le féliciter quand elle lui dit : — Comme je suis heureuse que vous vous soyez rencontré de nouveau avec Kitty ! Il faut s’en tenir aux vieilles amitiés. ”
Fédor Dostoïevski,
Journal d’un écrivain
“ Je veux simplement dire que les Lévine, si longtemps qu’ils vivent près du peuple, ne deviendront jamais peuple. Lui, est gentilhomme terrien ; il travaille parfois et, en tous cas, connaît tous les travaux du moujik ; il saura même atteler un chariot. Mais qui qu’il fasse, il demeurera toujours en lui une trace de ce que je pourrais, je crois, appeler le parasitisme, ce parasitisme que le paysan voit si bien chez le seigneur, avec des yeux qui ne sont pas les nôtre. ”
“ Calme et pensive, sa physionomie reflétait cette vie élégante et compliquée, qui était si étrangère à Lévine ; elle regardait les lueurs empourprées de l’aurore. Au moment où la vision allait disparaître, un regard limpide se porta sur lui. Ce fut comme un éclair. Il l’avait reconnue, et une joie mêlée de stupeur illumina son visage. Il ne pouvait se tromper ; ces yeux étaient uniques au monde. Une seule créature sur terre représentait pour lui l’univers entier et constituait en même temps la seule raison d’être de sa vie. ”
“ Bon, tout de suite, répondit Lévine, courant droit chez elle. Elle ne dormait pas et causait à voix basse avec sa mère du prochain baptême. Habillée, peignée, coiffée d’un élégant bonnet à rubans bleus, les mains appuyées sur la couverture, du regard elle l’attira près d’elle. Son regard, toujours clair, devenait encore plus limpide à mesure qu’il s’approchait d’elle. Son visage avait changé son expression terrestre pour cette expression supra-terrestre qu’on remarque sur les visages des morts, mais au lieu d’un adieu c’était comme un retour à la vie. ”
Léon Tolstoï,
Anna Karénine
(1877)
“ Quand il sut tout, jusqu’à ce détail, qu’elle n’avait pu contenir son trouble pendant la première seconde seulement mais qu’ensuite elle s’était sentie à l’aise comme avec n’importe qui, Lévine se montra tout à fait gai, déclara qu’il était très heureux et que, dorénavant, il ne se conduirait pas aussi sottement qu’aux élections mais qu’il profiterait de la première occasion pour en finir avec lui. — C’est si pénible de penser qu’il existe un homme, presque un ennemi, avec qui il est désagréable de se rencontrer, dit Lévine. ”
Léon Tolstoï,
Anna Karénine
(1877)
“ Lévine s’embarrassait : — Mais je ne sais pas... Je sais seulement que nous mourrons bientôt. — Pourquoi bientôt ? — Vois-tu, la pensée de la mort peut enlever de son charme à la vie ; on ne saurait nier néanmoins qu’elle la rend plus calme. — Je suis d’avis, au contraire, qu’il est bon de jouir de son reste. Mais, il faut que je m’en aille, dit Stépan Arkadiévitch en se levant pour la dixième fois. — Mais non, reste donc, dit Lévine le retenant. Quand nous verrons-nous maintenant ? Je pars demain. ”
“ Et quand il faut faire une affaire c’est nous qui sommes les plus habiles. Crois-moi, j’ai tout calculé, et la forêt est bien vendue, j’ai même peur que l’autre ne se dédise. Après tout ce n’est pas une forêt de mâts ! dit Stépan Arkadiévitch, désirant par le mot «mâts » convaincre tout à fait Lévine de l’injustice de ses doutes. Mais c’est du bois ordinaire. Et il n’y en aura pas plus de trente sagènes [1] par déciatine. Et il m’en donne deux cents roubles. Lévine eut un sourire de mépris. ”
“ Le jour de l’arrivée de Serge Ivanovitch à Pokrovskoié, Lévine était dans un de ses jours particulièrement tourmentés. C’était l’époque où il y avait le plus à faire, quand chez tous les travailleurs, chez tout le peuple, se manifeste une suractivité qui ne se présente dans aucune autre condition de la vie et qui serait hautement appréciée si les hommes qui tendent ainsi leurs forces, l’appréciaient eux-mêmes, si elle ne se renouvelait pas chaque année et si les conséquences n’en étaient pas si simples. ”
Fédor Dostoïevski,
Journal d’un écrivain
“ Quoiqu’il soit un aristocrate, il ne compte plus sa noblesse pour rien depuis l’émancipation. Parmi les hommes il ne connaît que celui dont il a besoin, le fonctionnaire influent ou le ploutocrate. Le banquier et le constructeur de chemins de fer sont devenus des puissances et, tout de suite, il est allé à eux. Sa causerie avec Lévine, son parent et son ami, a même commencé par des reproches de ce dernier à ce sujet. Lévine est aussi un propriétaire rural mais d’un type tout différent : il vit sur son domaine et le fait valoir lui-même. ”
“ Le mourant était allongé les yeux fermés, mais les muscles de son front s’agitaient de temps en temps comme chez un homme dont l’esprit est tendu par des réflexions profondes. Involontairement Lévine cherchait à comprendre ce qui pouvait se passer en lui, mais malgré tous les efforts de sa pensée pour le suivre, il voyait à l’expression de ce visage calme et sévère, au jeu des muscles et des sourcils, que le mourant entrevoyait de plus en plus clairement des mystères qui restaient cachés pour lui. ”
