“ Trois ans après sa mort, Lionel Groulx demeure au centre de nos luttes, de nos aspirations et de notre quête collectives. Pour avoir longtemps vécu de sa pensée dynamique et exaltante, la génération actuelle éprouve encore le besoin d’entendre cette grande voix libre de toute entrave, fière et d’une autorité indéniable. Au-delà de l’expérience vécue, chacun aura vite fait de retrouver, dans ces Mémoires, une âme généreuse et combative, de belle trempe et de haute exigence. ”
Citations sur “Lionel Groulx”
Lionel Groulx,
L’appel de la race
“ À ce moment un homme entra dans sa vie qui devait y exercer une action profonde. C’est alors que Lantagnac se mit à fréquenter le Père Fabien. Depuis quelques temps, du reste, l’avocat ne savait trop quel vague malaise, quelle nostalgie d’un passé qu’il croyait éteint, l’agitait jusqu’au fond de l’âme. Serait-il le jouet d’une simple illusion ? Il sent qu’avec l’amour de sa race envolé, un coin de son cœur lui est froid comme s’il était mort. Il lui paraît que tout son esprit est désaxé, que sa mystique anglo-saxonne se dissout comme une creuse idéologie. ”
“ « Mais la question de l’école n’est pas grave seulement au Canada. L’État de Fribourg, avec raison, apporte aux questions scolaires le soin le plus vigilant, et il a le droit de se féliciter, par exemple, pour ce corps admirable d’instituteurs qu’il possède. C’est dire que, aux esprits de tout pays, le livre de M. Lionel Groulx propose une leçon intéressante. » L’état de drame où vit un petit pays français tel que la Suisse romande, si cernée, si pressée par d’autres et opulentes cultures, avait aidé Serge Barrault à comprendre la situation dramatique du Canada français. ”
Lionel Groulx,
L’appel de la race
“ On s’est ingénié à me faire oublier que j’avais pu être coupable. — Soyez francs, leur disais-je ; vous ne m’attendiez plus ? — Mais non, on attend toujours tant qu’on n’est pas venu, me répondait-on. — Ne vous l’avais-je pas dit, Lantagnac ? interrompit le religieux. Nulle urbanité ne vaut la délicatesse paysanne, vraie fille de la charité chrétienne. Mais alors, cher grand seigneur, ajouta-t-il demi-taquin, qu’est devenue votre pitié pour le pauvre « habitant » ? — Ma pitié ! dit l’avocat, franchement contrit, si nous parlions d’autre chose. ”
“ Presque en même temps que ma démission à la direction de L’Action française, un notable événement fait courbe en ma vie. Depuis la mort de son mari, ma mère vivait paisiblement dans notre maison natale, à Vaudreuil, au milieu de la famille de son fils Honorius. La chère vieille aurait pu se permettre, après sa longue vie de travail, quelques années de tranquillité et de joie. Ses enfants presque tous établis dans la paroisse l’entouraient de leur affection. Il est des existences qui ont conquis le droit, ce semble, de finir dans le calme d’un beau soir. ”
Lionel Groulx,
L’appel de la race
“ Lantagnac qui connaissait le caractère cassant, effroyablement impérieux de Maud, ne fit rien pour la retenir. Hélas ! quels seraient les jours qui allaient venir ! Le pauvre mari dut assister, silencieux, sans y participer, aux préparatifs de la séparation. Du fond de son cabinet de travail où il s’enfermait, dès son arrivée chez lui, il entendait dans les chambres et les couloirs, le bruit des meubles qu’on emportait, et, dans les escaliers, la descente des malles et des objets emballés. Chacun de ces bruits résonnait dans son cœur, comme le choc d’un marteau à l’intérieur d’un tombeau. ”
Lionel Groulx,
L’appel de la race
“ Un aristocrate comme vous est né diplomate ; vous surmontrez l’obstacle extérieur. Quant à l’autre, n’ayez crainte davantage. Vous avez entendu quelque chose d’irrésistible : l’appel de la race. Il y a plus. Le coin de fer est entré en vous ; il achèvera son œuvre, malgré vous s’il le faut. Et comme l’avocat paraissait attendre une explication, l’oblat reprit : — Vous êtes-vous jamais demandé, Lantagnac, le pourquoi de ces conversions, de ces retournements de vie comme le vôtre qui s’accomplissent vers la quarantaine ? Voici ma théorie à moi, que j’appelle : la théorie du coin de fer. ”
“ La jeunesse des environs de 1900 ne se tient pas pour satisfaite de ces « nourritures terrestres ». Elle porte en l’âme un autre idéalisme. Elle est en réaction décisive contre ses aînés. À notre entrée dans la vie, je ne me le rappelle que trop, l’atmosphère nous a paru asphyxiante. Le jeune homme qui, alors, veut faire quelque noble emploi de son existence d’homme, je crois l’avoir écrit plus haut, ne peut songer ni à l’action économique, ni à l’action sociale, très peu à l’action intellectuelle, encore moins à l’action catholique. ”
“ « Il y a du drame partout où il y a de la vie... Cessons d’être aveugles ou expatriés et nous cesserons d’être improductifs ou livresques... Le temps est venu où quiconque croit posséder une idée féconde, n’a plus le droit de la garder pour soi tout seul. » En feuilletant le premier volume de la revue, je note la large part que j’y ai déjà prise ou qu’on m’y a fait prendre dès les débuts. Encore à Valleyfield, j’avais souhaité la naissance d’une revue qui serait une « grande revue ». Le 28 mai 1915, il m’arrive même d’inciter M. Henri Bourassa à fonder ce périodique. ”
“ À l’heure où disparaît le vieux chef qui fut le centre de tant de débats, dont les méthodes et les tactiques appartiennent à l’histoire, c’est cette formelle et lucide constatation de la lutte inévitable et prolongée, c’est ce suprême conseil d’action directe qu’il nous paraît le plus utile de recueillir ici ; c’est le meilleur hommage à déposer sur la tombe de celui qui n’est plus. Wilfrid Laurier ! Nom prestigieux pour les gens de ma génération. Quelque chose comme un météore dans le ciel politique au Canada. Que cet homme aura soulevé de vitupérations et d’anathèmes ”
“ Il y avait là une belle cause à servir, un petit peuple à sauver de soi-même, une entité culturelle et spirituelle de haut lignage à continuer. Il se voua à la tâche par conscience, par esprit de devoir. Il se posa surtout en défenseur des lois françaises. Il le fit, sans doute, pour le plaisir intellectuel que ce système de vieilles lois apportait à son esprit latin ; il se porta à la rescousse du système en péril, parce qu’il y voyait au premier chef l’un des éléments de la culture originelle dont, pour lui, l’on ne devait rien sacrifier. ”
“ Le causeur n’est pas venu — comme font certains — avec une causerie secrètement préparée. Les sujets ne lui manquent pas. Relativement jeune encore, — en 1917, il n’a pas quarante-neuf ans, — il a fréquenté tant de milieux, vu de près tant de grands hommes, au Canada, en Europe, aux États-Unis ; il a vécu une existence politique déjà longue à Ottawa et à Québec, a passé à travers tant de crises, que sa mémoire regorge de souvenirs pittoresques, de scènes comiques ou tragiques où il a tenu un rôle de témoin ou d’acteur. ”
Lionel Groulx,
L’appel de la race
“ Lantagnac regarda son beau-frère. Celui-ci, les yeux bien au fond de son assiette, s’occupait de manger tout en poussant volontiers le débat. Virginia, seule, pour le moment, lui tenait tête. — Vous avez une singulière façon, mon oncle, reprenait-elle, d’apprécier le courage. Moi, je crois à la sincérité qui se prouve par des sacrifices. — Oh ! il y a aussi la galerie, mon enfant, répondit un peu durement Duffin ; il y a la galerie et les applaudissements que les bons acteurs connaissent bien, et dont ils se grisent. C’est un sport comme un autre, vois-tu. ”
“ Tout aussitôt les yeux du pauvre malade s’agrandissent démesurément. On l’eût dit fou de terreur. D’un geste brusque, il saisit sa couverture, s’en voile la tête, et nous tourne le dos. J’entraîne M. Bernard, aussi navré que moi-même. Revenu dans la rue, je ne puis m’arracher cette scène de l’esprit. Longtemps je verrai ces yeux épouvantés. Bourassa n’eut pas à m’imposer scène semblable. Après ses articles contre les « Sentinellistes », il ne reparut plus, ai-je dit, chez l’abbé Perrier. Je fus quinze ans sans le revoir. Entre lui et ses compatriotes, un mur de solitude se dressa. ”
Lionel Groulx,
L’appel de la race
“ Hélas ! cette dernière consolation lui serait peut-être ravie. La veille du jour où, il le savait par son enfant bien-aimée, Maud devait partir, Virginia entra soudain dans le cabinet de travail de son père. À ses yeux rougis et gonflés, il vit qu’elle avait abondamment pleuré. — Mon père, dit-elle en s’asseyant en face de lui, vous avez de grands chagrins. J’ai le regret de vous en apporter un autre. — Qu’as-tu donc, et que veux-tu dire, ma Virginia ? demanda Lantagnac qui devint plus pâle et plus triste encore. Tu veux partir, toi aussi ? ”
Lionel Groulx,
L’appel de la race
“ Lantagnac, leva les mains pour le geste de bénir. Aussitôt il les sentit lourdes de tout le sacerdoce des patriarches, ses pères. Il lui parut qu’une atmosphère sacrée l’environnait. Très ému, à ce point que les mots faillirent lui rester dans la gorge, il mit les mains sur la tête de sa fille ; puis lentement, il prononça les vieilles et augustes paroles, celles que, ces mêmes matins, avaient prononcées avant lui tous les ancêtres de sa lignée : — « Oui, mon enfant, je le veux bien ; mais que Dieu lui-même, non pas moi, te bénisse du haut du ciel. » Wolfred, Nellie, William étaient là. ”
Lionel Groulx,
L’appel de la race
“ Je veux, moi, enseigner la langue de mes aïeules et de mon père ; je veux la répandre pour que l’action des autres soit neutralisée. Il y aura aussi, vous le craignez encore, des Lantagnac que le mariage mixte exposera à la perte de la foi : Nellie a un fiancé protestant, Wolfred une fiancée protestante. J’espère que, pour eux, le Bon Dieu me comptera mon sacrifice. — Ah ! noble enfant ! dit Lantagnac, qui l’attira vers lui. Sois bénie, ma Virginia, et va où Dieu t’appelle. Ton pauvre père pansera, comme il pourra, ses incurables blessures. ”
“ Homme de convictions franches, absolues, qui, par ce côté-là, ne pouvait déplaire à LaVergne. Se retremper ! Comme mon ami sent alors ce besoin ! « Ne venez-vous jamais à Québec ? m’écrit-il un jour. J’aurais besoin de me retremper à la source et je serais heureux si vous me faisiez signe. » Blessé à mort, conscient d’une carrière à sa fin, il oscille facilement entre la désillusion, la crainte de s’être trompé et, malgré tout, l’invincible conviction d’avoir marché droit. ”
“ Certes, les mouvements de jeunesse se multipliaient, grossissaient ; à coup sûr, un réveil s’annonçait. Autour de moi, des amis me gourmandaient. Ils me reprochaient mon scepticisme. « Mais enfin, me disait-on, une aube se lève. Ne voyez-vous point ce qui s’en vient ? » Oui, quelque chose s’en venait. Mais au profit de qui ? Le soir des élections de 1936 qui allaient porter au pouvoir la jeune Union nationale, j’étais à ma maison de campagne de Saint-Donat. Des amis s’y étaient installé un appareil de radio de fortune, anxieux de capter les résultats du vote dans la province. ”
“ Cependant je ne me séparai point sans chagrin de cette œuvre d’Action française. Je ne la vis point mourir sans beaucoup de peine. Par quoi serait-elle remplacée ? Impossible pour moi d’oublier ces dix ans où un groupe d’hommes avaient librement, gratuitement donné le meilleur d’eux-mêmes. Pouvais-je oublier, entre bien d’autres souvenirs, ces soirs où, après nos réunions et nos discussions parfois vives à l’immeuble de la rue Saint-Denis, je remontais à pied, vers le presbytère du Mile End, seul avec Antonio Perrault ? ”
“ « Nous serions-nous trompés ? » « Et j’ai vu certain vieux politicien, notait un autre (L’Action catholique, 16 février 1935) , s’oublier l’autre jour jusqu’à émettre quelques hourras durant l’ovation finale. » Et naturellement on va prononcer le mot fatal, celui qui allait jeter la jeune génération sur un faux aiguillage. Sous le titre : « Le programme de M. Groulx », L’Illustration (13 février 1935) , alors rédigé par Louis Francœur, si je ne me trompe, débute par ce paragraphe : On se prend souvent à regretter que M. Lionel Groulx soit prêtre. ”
Lionel Groulx,
L’appel de la race
“ Un moment, il crut sa vie et son courage à jamais brisés. Pourtant, chaque fois que ses yeux se portaient vers la photographie de Virginia, une force secrète entrait en lui. Etait-ce déjà le sacrifice de la noble enfant, sa puissance mystérieuse qui commençait d’opérer ? Il se redit la dernière parole qu’elle avait prononcée devant lui et dont le souvenir lui était doux comme un baume. Puis, en homme qui sentait le besoin de se raccrocher à la moindre espérance, il se prit à songer à Wolfred. Un télégramme était là sur sa table qui lui annonçait l’arrivéê de l’étudiant par le train du soir. ”
“ Il a collaboré à quelques-unes des grandes enquêtes de L’Action française. On remarquera qu’en aucune il n’a su se rendre justice. Ses articles de revue sont trop rapides, étriqués. Au milieu de nous, il compense cette faiblesse par sa sûreté de jugement. D’un mot il calme nos emballements, nous ramène au sens des réalités. Henri Bourassa estimait précisément Héroux pour cette éminente qualité. Longtemps Bourassa ne voudra, pour les comptes rendus de ses discours ou conférences, presque toujours improvisés, nul autre reporter qu’Omer Héroux. ”
Lionel Groulx,
L’appel de la race
“ Le vieillard s’était dit : — Lantagnac a du talent ; il en a même beaucoup. Indépendant, il fera peur au ministère qui fera tout pour se l’attacher. En somme il perd pour mieux gagner, pour gagner plus vite. L’indépendance et le talent ne sont-ce pas les grands chemins qui mènent aux honneurs ? Cela se voit souvent. Ainsi avait parlé à sa fille Maud, le père Davis Fletcher. Et il avait ajouté : — Au surplus, Lantagnac est député au parlement fédéral. La question française, tu sais, c’est à Toronto qu’elle se discute, pas ici. En définitive que fera ton mari pour ceux de sa race ? ”
“ L’audience, en pareille conjoncture, ne pouvait produire, sur Bourassa — et nous dirons plus loin pourquoi — qu’un effet foudroyant. Il se jeta aux pieds de Pie XI dans l’effondrement d’un coupable ; il s’engagea à réparer, à recommencer sa vie. Ses attitudes d’hier ne pourront donc que se roidir. Aussitôt son retour au Canada, je me souviens qu’on chuchota au presbytère du Mile End : « Bourassa est revenu ; il est malade ; il s’est enfermé chez lui ; il est plus sombre que jamais. » Ce n’est qu’après plusieurs jours qu’il réapparut chez l’abbé Perrier. ”
Lionel Groulx,
L’appel de la race
“ Alors, très sincèrement, je me pose cette question : n’est-il pas plus sage d’obtenir par l’habileté, par la diplomatie, ce qui ne peut être reconquis par la force ? On tue le feu en l’étouffant, non pas en l’attisant, si je ne me trompe ? — Est-ce là toute votre difficulté, demanda le Père Fabien, que son calme ne quittait point. — Non pas, se hâta de répondre Lantagnac qui redevint plus pensif et plus douloureux. Il y a autre chose. La stratégie qu’adopteront demain les chefs de la minorité ontarienne influe singulièrement sur mon cas et sur ma vie. ”
“ Mais le bon M. Roy était joyeux, paraissait triompher. Il avait l’air de me dire : « Vous voyez : je ne pouvais faire plus, parce que j’ai tout fait pour vous marquer mon estime et mon amitié. » Par bonheur, il n’y eut pas de discours, seulement quelques mots de M. Roy pour me remercier de mon passage à Paris et me souhaiter excellent retour au Canada. ”
Lionel Groulx,
L’appel de la race
“ Un soir Lantagnac veillait seul avec Maud. Depuis une heure au moins Virginia et Nellie avaient gagné leur chambre. Entre les deux époux, cependant, la conversation languissait. À peine un mot par ci par là, une réflexion restée souvent sans réponse, rompait la monotonie du lent tic-tac de la grande horloge normande au coin du salon. Chacun tenait un livre à la main ; mais les yeux des deux erraient bien au delà des pages. ”
