“ VIII Ce même soir, les Rostow allèrent à l’Opéra, où Marie Dmitrievna leur avait procuré une loge. Natacha n’y tenait guère, mais, comme cette attention était à son adresse, il ne lui était pas possible de refuser. Elle s’habilla, et, en allant à la grande salle pour y attendre son père, elle passa devant une psyché, qui refléta son image : elle ne put s’empêcher de se regarder dans la glace et de se trouver jolie, si jolie même qu’en se voyant elle se sentit pénétrée d’une amoureuse langueur. ”
Citations sur “Natashka Rostova”
“ Natacha rougit. — Tu dois te rappeler, tu sais, avant ton départ... Eh bien, elle assure que tu oublieras tout cela... Et elle dit : « Je l’aimerai, moi, toujours ; mais lui il faut qu’il soit libre ! » N’est-ce pas que c’est beau et que c’est noble, bien noble, n’est-ce pas ? » Et Natacha demandait cela avec un tel sérieux et avec une telle émotion, qu’on voyait bien qu’elle devait s’être attendrie plus d’une fois déjà sur ce sujet. Rostow réfléchit quelques secondes. ”
“ « C’est une vraie grande dame, elle est charmante, et l’on voit qu’elle m’aime de tout son cœur. Pourquoi donc ne pas m’amuser un peu ? » se demandait Natacha en la regardant de ses yeux grands ouverts, qui exprimaient une vague surprise. Marie Dmitrievna revint pour dîner : il était facile de voir, à son silence et à son air absorbé, qu’elle avait subi une défaite. Trop émue pour parler avec calme des incidents de son entrevue avec le vieux prince, elle répondit au comte que tout marchait bien, et qu’il en saurait davantage le lendemain. ”
“ Il n’y a rien à comprendre ! s’écriait Natacha avec une obstination volontaire, il est méchant, il n’a pas de cœur ! Quant à ton Denissow, je l’aime ! C’est un mauvais sujet, c’est possible, et pourtant je l’aime !... C’est pour te dire que je comprends ! Tout est calculé chez l’autre, et c’est ce que je n’aime pas ! — Oh ! Denissow, c’est autre chose, répondit Rostow en ayant l’air de donner à entendre que celui-là ne pouvait être comparé à Dologhow. — Son âme si belle !... Il faut le voir avec sa mère... quel cœur ! ”
“ Natacha devina qu’ils parlaient d’elle, et elle en fut flattée : elle se plaça même de façon à leur montrer son profil, ce qui, dans son sentiment intime, devait mieux faire valoir sa jolie figure. Un peu avant le second acte, on vit paraître Pierre, que les Rostow n’avaient pas encore aperçu. Il semblait triste et il avait encore engraissé. À la vue de Natacha, il pressa le pas, s’approcha d’elle, et ils échangèrent quelques mots. Se retournant par hasard, elle rencontra au même moment le regard du beau Kouraguine. ”
Fédor Dostoïevski,
Humiliés et offensés
“ Quelle admiration elle aurait pour toi, si elle te voyait, ma Natacha bien-aimée ! Vous êtes créées pour être sœurs : il faut que vous vous aimiez, c’est une pensée qui ne me quitte pas. Je voudrais vous voir ensemble, et être là, à vous regarder. Ne va pas t’imaginer quoi que ce soit, Natacha, et laisse-moi te parler d’elle. Quand je suis avec toi, j’ai le désir de parler d’elle, et avec elle, celui de parler de toi. Tu sais bien que je t’aime plus que toute autre, plus qu’elle... Tu es tout pour moi ! Natacha le regardait d’un œil doux, mais plein de tristesse. ”
Eugène-Melchior de Vogüé,
Revue des Deux Mondes
“ Tout autre est Natacha Rostof, l’enfant vibrante et séduisante, aimée de tous, éprise de plusieurs, et qui traverse toute cette œuvre sévère, laissant derrière elle un parfum d’amour. Elle est bonne, droite, sincère, mais esclave de sa sensibilité ”
“ Il écrivait ensuite qu’il savait que ses parents ne la lui donneraient pas vu certaines causes mystérieuses, qu’il ne pouvait expliquer qu’à elle seule, mais que, si elle l’aimait, qu’elle dise ce mot : oui, et aucune force humaine n’empêcherait leur bonheur ; l’amour vaincrait tout. Il l’enlèverait et l’emmènerait au bout du monde. » — « Oui, oui, je l’aime ! » pensait Natacha en relisant cette lettre pour la vingtième fois, et cherchant en chaque mot, un sens particulier, profond. Ce soir-là Maria Dmitrievna alla chez les Arkharov, et proposa aux jeunes filles d’y venir avec elle. ”
“ Tout d’abord il lui fut impossible de fixer son attention sur le manuscrit maçonnique : elle se portait involontairement sur la signification cabalistique de son nom lié à celui de Bonaparte. La pensée qu’il était prédestiné à mettre un terme au pouvoir de « la Bête » ne lui venait toutefois encore à l’esprit que comme une de ces vagues rêveries qui traversent parfois le cerveau sans y laisser de traces. Lorsque le hasard lui fit rencontrer les Rostow, et que Natacha se fut écriée : « Vous restez à Moscou ! Ah ! que c’est bien ! » ”
“ ÉPILOGUE [1] I Le mariage de Natacha, devenue la femme de Besoukhow en 1813, fut le dernier heureux événement pour nos vieux amis les Rostow. Le comte Ilia Andréïévitch mourut la même année, et, comme il arrive toujours, avec lui s’effondra sa famille, telle que nous l’avons connue. L’incendie de Moscou, la mort du prince André, la douleur de Natacha, la fin prématurée de Pétia, le désespoir de la comtesse, tous ces coups successifs finirent par accabler le pauvre comte. ”
“ Il chantait d’une voix passionnée, en fixant sur Natacha, effrayée et heureuse, ses yeux noirs brillants. — C’est beau ! admirable ! criait Natacha. Encore l’autre couplet, dit-elle sans remarquer Nicolas. — Ici, toujours la même chose, — pensa Nicolas, en regardant le salon où il aperçut Véra et sa mère avec la vieille dame. — Ah ! voilà Nikolenka ! Natacha courut vers lui. — Papa est à la maison ? demanda-t-il. — Comme je suis heureuse que tu sois venu ! dit Natacha sans répondre ; nous sommes si gais. Vassili Dmitrievitch est resté une journée de plus pour moi, tu sais ? ”
“ Natacha avait à peine réussi à enlever le corsage qu’elle essayait, que la porte s’ouvrit, et dans la chambre entra, brillante d’un sourire doux et tendre, la comtesse Bezoukhov, en robe de velours lilas foncé avec un haut col. — Ah ! ma délicieuse ! charmante ! — dit-elle à Natacha toute rouge. Non, ça ne ressemble à rien, mon cher comte, dit-elle à Ilia Andréiévitch, qui entrait derrière elle. Comment ! vivre à Moscou et n’aller nulle part ? ”
graf Leo Tolstoy, La guerre et la paix, Tome I
“ Malgré son peu de fortune, il employait ses derniers roubles à être mieux habillé que les autres, et pour ne pas se montrer en uniforme râpé, pour ne pas se promener par les rues dans une vilaine voiture, il était capable de se refuser bien des choses! Il ne recherchait que les personnes placées au-dessus de lui et qui pouvaient lui être utiles; il aimait Pétersbourg et méprisait Moscou. Le souvenir de la famille Rostow, de son amour d'enfant pour Natacha, lui était désagréable, et, depuis son retour de l'armée, il n'avait pas mis les pieds chez eux. ”
“ L’héroïsme des troupes a été incomparable et l’on ne saurait assez l’exalter, répéta-t-il en tâchant de gagner les bonnes grâces de Natacha par un sourire à son adresse. La Russie n’est pas à Moscou, elle est dans le cœur de ses enfants, n’est-ce pas, papa ? ”
“ Natacha, en arrondissant les bras, prit sa jupe, comme à la danse, s’éloigna un peu en courant, se retourna, fit un entrechat, sauta d’un pied sur l’autre, et se dressant sur les pointes, fit quelques pas. — Je reste debout, tu vois ! dit-elle. Mais elle ne pouvait se tenir sur la pointe des pieds. Eh bien, voilà ce que je suis ! Je ne me marierai jamais, je serai danseuse. Seulement ne le dis à personne. Rostov éclata de rire si fort et si gaiement que Denissov, dans sa chambre, en devint jaloux. Natacha, ne pouvant se contenir, riait avec son frère. ”
“ Natacha jeta sur les glaces un regard curieux, mais ne put parvenir à s’y voir, tellement tout se confondait et se mêlait dans ce chatoyant défilé ! À son entrée dans le premier salon, elle fut tout assourdie et ahurie par le bourdonnement des voix, le bruit de la foule, l’échange des compliments et des saluts, et aveuglée par l’éclat des lumières. Le maître et la maîtresse de la maison se tenaient à la porte et accueillaient depuis une heure leurs invités avec l’éternelle phrase : « Charmé de vous voir, » que les Rostow durent, comme tous les autres, entendre à leur tour. ”
“ Et les mêmes paroles d’amour et de pitié qu’il lui avait déjà adressées, se retrouvèrent sur ses lèvres, mais Natacha ne lui donna pas le temps d’achever : — Oh ! vous, c’est bien différent ! s’écria-t-elle avec exaltation. Je ne connais pas d’homme meilleur et plus généreux que vous, il n’en existe pas ! ”
“ Les meilleures élèves, parmi lesquelles Natacha se distinguait par sa grâce, y dansaient parfois le pas du châle ; mais ce jour-là la préférence était aux « anglaises », « aux écossaises » et à la mazurka, qui commençait à être à la mode. La salle choisie par Ioghel était une des grandes salles de l’hôtel Besoukhow et, au dire de chacun, la soirée était admirablement réussie. Les jolies figures se comptaient par douzaines, et les demoiselles Rostow, heureuses et radieuses encore plus que de coutume, étaient les reines du bal. ”
“ Natacha regardait autour d’elle d’un air effaré, et paraissait plus agitée que de coutume. Après « l’écossaise » vint le tour du « Grossvater » ; son père voulut l’emmener, elle le pria de la laisser danser encore, et cependant, de quelque côté qu’elle se tournât, elle se sentait sous le feu des yeux d’Anatole. Au moment où elle entrait dans la chambre de toilette des dames pour arranger un volant de sa robe qui venait de se découdre, elle fut rejointe par Hélène, qui lui reparla, en riant, de l’amour de son frère. ”
“ Natacha riait à chaque mot, non parce qu’ils étaient drôles, mais parce qu’elle était gaie et que, n’étant pas capable de contenir sa joie, elle l’exprimait par le rire. — Ah ! comme c’est bien ! À merveille ! — ajoutait-elle à tout. Pour la première fois depuis un an et demi, Rostov, sous l’influence des chauds rayons de l’amour, sentait s’épanouir en son âme et sur son visage ce sourire enfantin qu’il n’avait pas eu une seule fois depuis son départ de la maison. — Non, écoute, dit-elle, maintenant tu es tout à fait un homme ? ”
“ « Comment pourrait-il être mécontent, pensa Natacha, surtout un homme si bon que ce Bezoukhov ! » Aux yeux de Natacha, tous ceux qui étaient à ce bal étaient bons, charmants, délicieux, s’aimaient les uns les autres. Personne ne pouvait offenser autrui, c’est pourquoi tous devaient être heureux. ”
“ « C’est pour toi ! La pauvrette s’inquiète. Elle craint que tu ne doutes de son affection. — C’est vrai, elle ne m’aime pas, dit Natacha. — Quelle folie ! mais tais-toi donc ! s’écria Marie Dmitrievna avec emportement. — Je ne m’en rapporte à personne... Je le sais, elle ne m’aime pas, repartit Natacha en prenant la lettre d’un air irrité et décidé, qui frappa Marie Dmitrievna : elle l’examina et fronça les sourcils. — Tu me feras le plaisir, ma très chère, de ne point me contredire : ce que j’ai dit est vrai... va lui répondre. » Natacha quitta le salon sans répliquer. ”
Léon Tolstoï,
Guerre et Paix
(1869)
“ Depuis son mariage, Natacha vivait avec son mari à Moscou, à Pétersbourg, à la campagne près de Moscou et chez sa mère, c’est-à-dire chez Nicolas. Dans le monde on voyait très peu la jeune comtesse et ceux qui la rencontraient se montraient déçus : elle n’était ni gracieuse ni aimable. Ce n’est pas qu’elle aimât la solitude (elle ne savait pas au juste si elle l’aimait ou non) , mais mettant au monde et allaitant des enfants, participant à chaque moment de la vie de son mari, elle était obligée de renoncer au monde. ”
“ Natacha se négligeait à tel point, que sa façon de s’habiller, de se coiffer, sa jalousie surtout, car elle était jalouse de Sonia, de la gouvernante, de toute femme jolie ou laide, étaient devenues un sujet continuel de plaisanteries pour tous les siens ; ils disaient bien haut que Pierre était sous la pantoufle de sa femme. C’était vrai. Dès les premiers jours de son mariage, Natacha lui avait déclaré comment elle comprenait ses droits : chaque minute de son existence devait lui appartenir à elle et à sa famille. ”
Fédor Dostoïevski,
Humiliés et offensés
“ Et, insensiblement, on lui enlève, à cette Natacha, au lieu d’un instant, une journée, une seconde, une troisième... et pendant tout ce temps la jeune fille apparaît au jeune homme sous un aspect nouveau, inattendu : elle est toute noblesse, tout enthousiasme, et, en même temps, elle reste la naïve petite fille, en tout semblable à lui pour le caractère. Ils se jurent amitié, ils seront frère et sœur et ne se quitteront plus de toute leur vie. « Au bout de quelques heures d’entretien », son âme s’est ouverte à des sensations inconnues, son cœur s’abandonne tout entier... ”
“ « Natacha tient à voir le comte, dit-elle. — Mais comment le mener chez elle, où tout est en désordre ? demanda Marie Dmitrievna. — Elle s’est levée, et attend le comte au salon, » répliqua Sonia. Marie Dmitrievna haussa les épaules : « Quand sa mère arrivera-t-elle ? Je suis à bout de forces. Quant à toi, ménage-la, ne lui dis pas tout ; elle fait tellement pitié, qu’on n’a pas le cœur de l’accabler. » Natacha, amaigrie, pâle, mais n’ayant nullement l’air humilié, comme Pierre s’y attendait, le reçut debout au milieu du salon. ”
“ Natacha aperçut avec joie cette figure connue, « ce pantin, » comme disait Mlle Péronnsky, qui lui avait promis de venir à ce bal et de lui amener des danseurs. Il était déjà tout près d’elle, lorsqu’il s’arrêta pour causer avec un militaire en uniforme blanc, de taille moyenne et d’une figure agréable, qui s’entretenait avec un homme de haute taille, chamarré de décorations : c’était Bolkonsky, que Natacha reconnut aussitôt. ”
“ Natacha devint pourpre à ces mots. « Oh ! comme elle rougit, la chère enfant... vous viendrez, bien sûr ?... Si vous aimez quelqu’un, ce n’est pas une raison pour vous cloîtrer, et, à supposer que vous soyez fiancée, je suis sûre que votre futur serait charmé de savoir que vous allez dans le monde en son absence plutôt que de périr d’ennui. » « Elle sait que je suis fiancée, se disait Natacha, et cependant elle a plaisanté de tout cela avec Pierre, avec Pierre qui est la droiture même !... Donc, il n’y a rien de mal là dedans. » ”
Fédor Dostoïevski,
Humiliés et offensés
“ Je t’aimais de toute la force de mon âme, je me serais arraché le cœur, je l’aurais jeté sanglant à tes pieds... ô ma fille !... — Oui, embrassez-moi, cruel, sur les lèvres, sur le visage, comme maman m’embrasse ! s’écria Natacha d’une voix émue, faible et entrecoupée par les larmes. — Et sur les yeux aussi ! sur les yeux ! comme autrefois, tu t’en souviens, reprit le vieillard. Ô Natacha ! Ne me voyais-tu pas quelquefois dans tes rêves ? Je te voyais chaque nuit, moi ! une fois je t’ai vue toute petite encore : tu avais dix ans, tu te rappelles, alors que tu commençais à étudier le piano ”
“ Sachant que Natacha ne donnait pas de commissions pour elle-même et ne le faisait pour les autres que quand lui-même proposait ses services, il éprouvait maintenant un plaisir enfantin, qu’il n’aurait pu s’imaginer, à ces achats de cadeaux pour toute la maison, et il n’oubliait jamais personne. Maintenant s’il méritait des reproches de Natacha, c’était pour avoir acheté trop et trop cher. À tous ses défauts, selon l’opinion de tout le monde : négligence de la toilette, laisser-aller, qualités selon Pierre, Natacha en avait acquis un autre : l’avarice. ”
