“ En apercevant son visage russe, en reconnaissant du premier abord et par ses premiers mots qu’elle avait affaire à un homme de son monde, elle le regarda de son regard profond, rayonnant, et se mit à parler d’une voix entrecoupée et tremblante d’émotion. Rostov vit aussitôt dans cette rencontre quelque chose de romanesque : une jeune fille sans défense, accablée de douleur, seule, laissée à la merci de paysans grossiers révoltés. ”
Citations sur “Rostov”
“ Les Rostov connaissaient tout Moscou. Cette année, le vieux comte avait assez d’argent parce qu’il avait réengagé tous les domaines. C’est pourquoi Nikolenka devenu propriétaire d’un trotteur et portant les pantalons à la dernière mode, tels que personne n’en avait encore à Moscou, les chaussures les plus élégantes, les plus pointues, et des petits éperons d’argent, passait son temps très gaiement. Rostov éprouvait, en se retrouvant à la maison, le sentiment agréable de s’accoutumer, après un certain temps, aux anciennes conditions de la vie. ”
Léon Tolstoï,
Guerre et Paix
(1869)
“ La princesse Marie le remarqua et regarda Rostov avec reconnaissance, de son regard rayonnant qui faisait oublier la laideur de son visage. — Je ne peux vous exprimer, princesse, combien je suis heureux d’être venu ici, par hasard, et de pouvoir me mettre à votre entière disposition, dit Rostov en se levant. Partez, si cela vous plaît, je vous réponds sur l’honneur que pas un seul homme n’osera vous inquiéter, si seulement vous me permettez de vous accompagner. ”
“ Durant cette demi-heure, Rostov parcourut mille fois, d’un regard obstiné, tendu, inquiet, la lisière de la forêt : deux chênes, étalant leurs branches sur un massif de tremble, le fossé aux bords défoncés par l’eau et le bonnet de l’oncle émergeant à peine d’un buisson, à droite. « Mais je n’aurai pas cette chance, pensait-il. Et ce serait si facile ! Non, ce ne sera pas ! Dans les cartes et à la guerre et en tout, je n’ai jamais de chance ! » ”
“ Chez les Rostov c’était le jour de fête de deux Nathalie : la mère et la fille cadette. Depuis le matin, sans cesse arrivaient et défilaient les berlines amenant des visiteurs dans le grand hôtel de la comtesse Rostov, connu de tout Moscou et sis rue Povarskaia. La comtesse, avec sa jolie fille aînée et les visiteurs qui ne cessaient de se succéder, se tenait au salon. ”
“ Mais, tel un jeune homme amoureux, qui tremblant et ému n’ose dire ce à quoi il rêve pendant les nuits et regarde effrayé en cherchant l’aide ou la possibilité de l’ajournement ou la fuite quand est venu le moment désiré, quand il est seul, en tête-à-tête avec elle, tel était Rostov ; maintenant qu’il avait ce qu’il désirait le plus au monde, il ne savait comment s’approcher de l’Empereur, et à lui se présentaient mille considérations qui lui montraient que c’était incommode, inconvenant et impossible. ”
Léon Tolstoï,
Guerre et Paix
(1869)
“ La voix enthousiaste du jeune Rostov était perçue à travers les trois cents voix. Il pleurait presque : « À la santé de l’empereur ! Hourra ! » cria-t-il. D’un trait il vida sa coupe et la jeta à terre. Beaucoup suivirent son exemple. Longtemps des cris se firent entendre. Quand les voix se turent, les valets ramassèrent les débris des verres, tous se rassirent et échangèrent des regards en souriant à leurs cris. ”
Léon Tolstoï,
Guerre et Paix
(1869)
“ « Und vivat die ganze Welt. » Bien qu’il n’y eût aucun motif particulier de joie ni pour l’Allemand qui nettoyait son étable, ni pour Rostov qui était allé chercher du fourrage avec la compagnie, ces deux hommes, avec un enthousiasme heureux, un amour fraternel, se regardaient l’un l’autre, agitaient la tête en signe d’affection réciproque, puis se séparèrent en souriant : l’Allemand retournant dans son étable et Rostov dans la chaumière qu’il habitait avec Denissov. — Où est ton maître ? — demanda-t-il à Lavrouchka, le valet fripon de Denissov, connu de tout le régiment. ”
Léon Tolstoï,
Guerre et Paix
(1869)
“ Il se passe tant de choses la nuit. Eh ! cria-t-il à son cheval qui s’impatientait. Le cheval de Rostov aussi s’impatientait, frappait du pied le sol gelé, en écoutant les sons et regardant les feux. Les cris augmentaient toujours et se confondaient en une clameur générale, que seule, une armée de plusieurs milliers d’hommes pouvait produire. Les feux se dispersaient de plus en plus, probablement sur toute la ligne du camp français. Rostov n’avait plus sommeil. Les cris joyeux, triomphants, de l’armée ennemie l’excitaient : Vive l’Empereur ! l’Empereur ! — distinguait maintenant Rostov. ”
“ Oubliant le danger d’être reconnu, Rostov, avec quelques bourgeois curieux, s’approcha du perron même et de nouveau, après deux années, il revit les traits qu’il adorait : le même visage, le même regard, la même démarche, la même union de majesté et de douceur... et le sentiment d’enthousiasme et d’amour pour l’empereur renaissait avec la force ancienne dans l’âme de Rostov. L’empereur, en uniforme du régiment Préobrajensky : pantalons et hautes bottes, et une étoile que Rostov ne connaissait pas (la Légion d’honneur) , sortit sur le perron, le chapeau sous le bras et mettant ses gants. ”
“ À l’automne la famille Rostov revint à Moscou. Denissov y retourna au commencement de l’hiver et s’arrêta chez eux. Ces premiers mois de l’hiver de 1806 que Rostov passa à Moscou furent des plus heureux et des plus gais pour lui et toute sa famille. Nicolas attirait beaucoup de jeunes gens dans la maison de ses parents. Véra était une belle fille de vingt ans, Sonia une jolie belle de seize ans, dans tout l’éclat d’une fleur qui vient de s’épanouir. Natacha, mi femme, mi enfant, avec tantôt les drôleries d’une enfant, tantôt le charme de la jeune fille. ”
“ Mais le colonel ne se tourna pas une seule fois vers Rostov et, comme toujours, dans le rang, il regardait fièrement et solennellement. On attendait le commandement. — Vite, vite ! criaient autour de lui quelques voix. En accrochant leurs sabres dans les guides, avec un bruit d’éperons et en se hâtant, les hussards descendaient de cheval, ne sachant pas eux-mêmes ce qu’ils allaient faire. Les hussards se signèrent. Déjà Rostov ne regardait plus le colonel, il n’en avait pas le temps. Il avait peur, le cœur lui battait de la crainte que les hussards ne fussent en retard. ”
Léon Tolstoï,
Guerre et Paix
(1869)
“ Eh bien, que fait ici le Teuton ? prononça Rostov avec un sourire de mépris. — C’est un homme très brave, très honnête et très agréable, dit Boris. De nouveau Rostov regarda fixement Boris dans les yeux et soupira. Berg revint, et devant la bouteille de vin la conversation des trois officiers s’anima. Les officiers de la garde racontèrent à Rostov leur campagne, les fêtes qu’on leur avait offertes en Russie, en Pologne et à l’étranger. Ils racontaient les paroles et gestes de leur commandant en chef, le grand duc ; des anecdotes sur sa bonté et son emportement. ”
“ Le blessé était si sale, si grossier, si laid, que Rostov était choqué qu’il fut si près de l’empereur. Rostov vit les épaules de l’empereur frissonner comme sous l’influence du froid, son pied gauche éperonner nerveusement le flanc du cheval, tandis que le cheval, habitué, regardait avec indifférence, sans bouger. Un aide de camp descendit de cheval, prit le soldat sous les bras et l’installa sur un brancard. Le soldat gémissait. — Plus doucement ! plus doucement ! Ne peut-on pas plus doucement ? prononça l’empereur, qui semblait souffrir davantage que le soldat mourant ; et il s’éloigna. ”
“ À l’avant-dernier relais, Denissov rencontra un camarade et but avec lui trois bouteilles de vin, et, en s’approchant de Moscou, malgré les secousses de la route, il ne s’éveillait pas. Il s’était couché au fond du traîneau près de Rostov dont l’impatience croissait au fur et à mesure qu’ils s’approchaient de Moscou. « Est-ce bientôt ? Est-ce bientôt ? Oh ! ces insupportables rues, ces boutiques, ces réverbères, ces cochers ! » pensait Rostov après qu’ils eurent montré leur permission à la barrière en entrant à Moscou. — Denissov ! nous sommes arrivés !... Il dort ! ”
Léon Tolstoï,
Guerre et Paix
(1869)
“ Rostov caressa la crinière de son cheval, puis la croupe et s’arrêta sur le perron. « Mais ! ce sera un bon cheval, » — se dit-il ; et en souriant, il arrangea son sabre et gravit les marches en faisant sonner ses éperons. Le propriétaire allemand, en gilet de flanelle et coiffé d’un bonnet, tenant la fourche avec laquelle il chargeait le fumier, regardait de l’étable. Le visage de l’Allemand s’éclaira tout à coup en voyant Rostov. Il eut un sourire jovial et lui cligna des yeux : « Schön, gut Morgen ! Schön, gut Morgen ! [1] » répéta-t-il visiblement heureux de la présence du jeune homme. ”
Léon Tolstoï,
Guerre et Paix
(1869)
“ Il prononça le salut, et le premier régiment, cria : « Hourra ! » si longuement, si fort et si joyeusement que les hommes eux-mêmes s’effrayaient de leur nombre et de la force de l’énorme masse qu’ils composaient. Rostov se trouvait au premier rang de l’armée de Koutouzov, de qui l’Empereur s’approcha tout d’abord. Il éprouvait le sentiment de tous les hommes de cette armée : l’oubli de soi-même, la conscience fière de la puissance et de l’enthousiasme passionné pour celui qui était le centre de ce triomphe. ”
Léon Tolstoï,
Guerre et Paix
(1869)
“ Quelques blessés se traînaient sur la route. Les injures, les cris, les gémissements se confondaient dans un grondement général. La canonnade cessa, et Rostov reconnut après que c’étaient des soldats russes et autrichiens qui tiraient les uns sur les autres. « Mon Dieu ! qu’est-ce donc ? pensa Rostov. Et cela se passe ici, quand, à chaque moment, l’empereur peut les voir... Mais non, ce ne sont, sans doute, que quelques lâches... Ce n’est pas cela, non... cela ne peut être ; que seulement je les dépasse plus vite, plus vite ! » ”
“ Pour cette raison, il ne put aller à la campagne avec sa famille et passa tout l’été à Moscou, dans sa nouvelle fonction. Dolokhov se rétablit, et Rostov resserra ses liens d’amitié avec lui surtout pendant sa convalescence. Dolokhov malade était soigné chez sa mère qui l’aimait passionnément. La vieille Marie Ivanovna, qui s’attachait à Rostov à cause de son amitié pour son Fédia, lui causait souvent de son fils. — Oui, comte, il a trop de noblesse et de pureté d’âme pour notre monde aujourd’hui si dépravé, — disait-elle. — Personne n’aime la vertu, elle gêne tout le monde. ”
Léon Tolstoï,
Guerre et Paix
(1869)
“ Rostov répondit : — Que veux-tu... elle est pour moi comme une sœur... Et je ne puis te dire combien j’étais offensé... parce que... parce que... Denissov le tapa sur l’épaule et se mit à marcher à grands pas dans la chambre sans regarder Rostov, ce qu’il faisait dans les moments d’émotion. — Ah ! quelle diable de race les Rostov, — prononça-t-il ; et Rostov remarqua des larmes dans les yeux de Denissov. XVI Au mois d’avril, les troupes s’animèrent à la nouvelle de l’arrivée de l’empereur à l’armée. ”
“ Quand Rostov s’approcha d’elle, elle était debout et payait sa perte aux cartes. Elle cligna les yeux sévèrement, le regarda avec importance, et continua de faire des reproches au général qui avait gagné. — Très heureuse, mon cher, dit-elle ensuite à Rostov, en lui tendant la main. Je vous invite chez moi, s’il vous plaît. ”
“ Je puis le voir d’un moment à l’autre, pensa Rostov ; si seulement je pouvais lui remettre personnellement la supplique, et lui dire tout. Est-ce qu’on m’arrêterait à cause de mon habit. Pas possible ! Il comprendrait de quel côté est la justice. Il comprend tout ; il sait tout. Qui peut être plus juste et plus magnanime que lui ? Eh bien ! Si même on m’arrêtait parce que je suis ici, quel malheur ? pensa-t-il en regardant l’officier qui entrait dans la maison occupée par l’empereur. Eh bien ! On rentre après tout ! Bah ! tout n’est que sottise ! J’irai et remettrai la lettre à l’empereur. ”
Léon Tolstoï,
Guerre et Paix
(1869)
“ De la colline, Bagration lui cria de n’aller pas plus loin que le ruisseau, mais Rostov feignit de ne pas entendre, et, sans s’arrêter, il allait de plus en plus loin, en se trompant sans cesse : prenant les buissons pour les arbres, les ravins pour des hommes, et en expliquant toujours ses méprises. Descendant la colline au trot, bientôt il ne voyait plus ni les feux des nôtres, ni ceux de l’ennemi, mais entendait plus hauts et plus distincts les cris des Français. Dans le creux, il aperçut devant lui quelque chose comme une rivière, mais quand il fut auprès, il reconnut la grand’route. ”
Léon Tolstoï,
Guerre et Paix
(1869)
“ La pensée de voir l’ empereur d’un moment à l’autre était à la fois si séduisante et si terrible pour lui, qu’il était prêt à fuir, mais l’officier de chambre qui le rencontra lui ouvrit la porte de la chambre de service et Rostov entra. Un gros homme, pas grand, d’une trentaine d’années, en pantalons blancs, en hautes bottes et seulement en chemise de batiste, qu’évidemment il venait de mettre, se tenait dans cette chambre. Un valet de chambre lui mettait derrière des bretelles neuves, en soie, que, sans savoir pourquoi, Rostov remarqua. ”
“ Toutes les cartes de Rostov étaient tuées ; huit cents roubles étaient déjà inscrits à son compte. Il voulait inscrire huit cents roubles sur une carte, mais pendant qu’on lui servait le champagne, il réfléchit et mit de nouveau l’enjeu ordinaire, vingt roubles. — Laisse, tu te rattaperas plus vite, — dit Dolokhov sans regarder Rostov. — Je fais gagner les autres, et toi, tu perds. As-tu peur de moi ? ”
Léon Tolstoï,
Guerre et Paix
(1869)
“ « Une seule fois dans la vie, tuer un vieux loup ; je n’en demande pas davantage » ; et il tendait l’oreille et les regards à gauche, et de nouveau à droite, en écoutant les moindres échos du bruit de la poursuite. Il regarda encore à droite et vit dans l’espace désert quelque chose qui courait de son côté. « Non, ce n’est pas possible ! » pensa Rostov en soupirant lourdement, comme un homme qui voit s’accomplir ce qu’il a attendu si longtemps. ”
Léon Tolstoï,
Guerre et Paix
(1869)
“ Faisant volte-face il retourna à cet endroit où il avait vu l’Empereur. Mais il n’y avait plus personne derrière le fossé. Il ne vit que des chariots et des voitures qui passaient par là. Rostov apprit d’un des conducteurs que l’état-major de Koutouzov se trouvait non loin d’ici, dans un village où se rendaient les fourgons. Rostov les suivit. Devant lui marchait l’écuyer de Koutouzov ; il conduisait des chevaux protégés par une couverture. Un camion suivait l’écuyer, et derrière marchait un vieux domestique aux jambes arquées couvert d’une pelisse courte de peau d’agneau. ”
Léon Tolstoï,
Guerre et Paix
(1869)
“ Le voile noir de la nuit tombait à la distance d’une archine de la lumière des charbons. Dans cette lumière tourbillonnaient les petites poussières de la neige tombante. Touchine n’était pas de retour. Le médecin ne venait pas. Il était seul ; un soldat seulement était maintenant assis tout nu de l’autre côté et chauffait son corps maigre, jaune. « Je ne suis plus nécessaire à personne ! » pensait Rostov. « Il n’y a personne pour me secourir, pour me plaindre. Et moi aussi, autrefois, à la maison, j’étais fort, joyeux, aimé. » ”
Léon Tolstoï,
Guerre et Paix
(1869)
“ Rostov regarda méchamment Iline et sans lui répondre se dirigea à pas rapides vers le village. « Je leur montrerai, je leur ferai voir, les brigands ! » se disait-il. Alpatitch, en trottant le plus vite possible, rejoignit Rostov. — Quelle décision daignez-vous prendre ? lui demanda-t-il. Rostov s’arrêta et, en serrant les poings, l’air menaçant, il s’avança brusquement vers Alpatitch. — Décision ! Quelle décision ! Vieux fainéant ! lui cria-t-il. Qu’est-ce que tu attends ? Les paysans se révoltent et tu ne peux pas t’arranger ? Tu es un traître toi-même. Je vous connais... ”
