“ Le somnambule fronça les lèvres et les sourcils, gonfla le cou comme un dindon, et se cambra. Il regardait Huchon à travers son monocle, et Huchon le regardait à travers ses lunettes. Bénin, passant la main droite sous son veston, se grattait l’aisselle. Au contact du mystère, le nez d’Omer devenait pâle. Lesueur avait les yeux brillants et mobiles, les narines ouvertes, comme un caniche qui attend la chute d’un morceau de sucre. Broudier essayait de prendre une physionomie blasée et ironique. Lamendin, à force de ressembler à un fruit, finissait par avoir l’air d’une poire. ”
Jules Romains
Élements biographiques
Jules Romains, nom de plume de Louis Farigoule (1885-1972), figure centrale du unanimisme, incarne une pensée littéraire et philosophique marquée par une quête de solidarité humaine. Auteur de l’immense cycle romanesque Les Hommes de bonne volonté (27 tomes, 1932-1946), il explore les enjeux sociaux et politiques de son époque, tout en développant une esthétique poétique et dramatique originale.
Son théâtre, notamment Knock ou le Triomphe de la médecine, et ses essais sur l’Europe et la liberté, témoignent d’un engagement intellectuel profond. Élu à l’Académie française en 1946, son œuvre reste un pilier de la littérature française du XXe siècle.
Citations de Jules Romains
“ Il se vit avec Broudier sur les grands chemins, faisant route vers Ambert et Issoire, les villes maudites. Il vit la réunion des copains, la majesté de leur conseil dans la nuit provinciale, et l’enchaînement de leurs travaux. Il se vit lui-même revêtu d’un costume austère, debout au-dessus d’une foule, sous des voûtes gothiques. Un avenir tumultueux emplissait le wagon. Bénin se disait : — C’est trop beau ! Ça va rater. Il se fatiguait d’être seul avec tant d’espérances ; et il fut heureux qu’un voyageur enfin montât dans son compartiment. ”
“ Chaque pédale, tour à tour, semblait aussi résistante qu’une marche d’escalier. Elle cédait pourtant, et les roues avançaient par saccades. La machine faisait front d’un côté puis de l’autre, comme une chèvre qui lutte contre un chien. La flamme bondissait dans les lampions ; la lueur rouge se démenait sur le sol entre les morceaux de clair de lune. — Quand j’étais gosse, dit Bénin, le soir, avant de m’endormir, je me voyais traversant une forêt à cheval, mon meilleur ami à côté de moi. La côte était gravie. Cent mètres de plaine, puis les machines partirent toutes seules. ”
