“ Le somnambule fronça les lèvres et les sourcils, gonfla le cou comme un dindon, et se cambra. Il regardait Huchon à travers son monocle, et Huchon le regardait à travers ses lunettes. Bénin, passant la main droite sous son veston, se grattait l’aisselle. Au contact du mystère, le nez d’Omer devenait pâle. Lesueur avait les yeux brillants et mobiles, les narines ouvertes, comme un caniche qui attend la chute d’un morceau de sucre. Broudier essayait de prendre une physionomie blasée et ironique. Lamendin, à force de ressembler à un fruit, finissait par avoir l’air d’une poire. ”
Jules Romains
Résumé
Publié en 1913, Les Copains de Jules Romains est un roman satirique qui suit une bande d’amis, dont Broudier, Bénin et Lesueur, résolus à sanctionner les villes d’Ambert et d’Issoire pour leur arrogance sur une carte de France.
Leur aventure, mêlant farces, consultations d’un somnambule et discours provocateurs, culmine dans un banquet joyeux près de Saint-Julien-Chapteuil, village natal de l’auteur. L’ouvrage, dédié aux « belletriens de Lausanne », célèbre l’absurdité des conventions sociales à travers des personnages flamboyants et des situations exagérées, illustrant la complicité et l’humour désinvolte de ses héros.
Citations de Les Copains (Jules Romains)
“ Il se vit avec Broudier sur les grands chemins, faisant route vers Ambert et Issoire, les villes maudites. Il vit la réunion des copains, la majesté de leur conseil dans la nuit provinciale, et l’enchaînement de leurs travaux. Il se vit lui-même revêtu d’un costume austère, debout au-dessus d’une foule, sous des voûtes gothiques. Un avenir tumultueux emplissait le wagon. Bénin se disait : — C’est trop beau ! Ça va rater. Il se fatiguait d’être seul avec tant d’espérances ; et il fut heureux qu’un voyageur enfin montât dans son compartiment. ”
“ Chaque pédale, tour à tour, semblait aussi résistante qu’une marche d’escalier. Elle cédait pourtant, et les roues avançaient par saccades. La machine faisait front d’un côté puis de l’autre, comme une chèvre qui lutte contre un chien. La flamme bondissait dans les lampions ; la lueur rouge se démenait sur le sol entre les morceaux de clair de lune. — Quand j’étais gosse, dit Bénin, le soir, avant de m’endormir, je me voyais traversant une forêt à cheval, mon meilleur ami à côté de moi. La côte était gravie. Cent mètres de plaine, puis les machines partirent toutes seules. ”
