“ Ziska n’avait avec lui que trente chevaux. Il entre ; et à peine a-t-on aperçu sa grosse tête rasée, sa longue moustache polonaise et ses yeux à jamais éteints, qui, dit-on, le rendaient plus terrible que la mort en personne, que les Praguois se raniment et se sentent exaltés d’une rage et d’une force nouvelles. Saint-Wenceslas est emporté, et Ziska s’en retourne à Tabor en leur recommandant de l’appeler toujours dans le danger. A peine a-t-il disparu, qu’un renfort d’Impériaux arrive et reprend la forteresse. Ziska avait réellement une puissance surhumaine. ”
Résumé
“Jean Zyska”, est une œuvre de George Sand. Des thèmes tels que Taborites, Ziska ou Prague y sont abordés.
Citations de Jean Zyska (George Sand)
“ LE PRINCE. C’est un homme sûr, n’est-ce pas ? LE PRÉCEPTEUR. Comme moi-même, monseigneur. LE PRINCE. Et... il est le seul, après vous et la nourrice de Gabriel, qui ait jamais su... LE PRÉCEPTEUR. Lui, la nourrice et moi, nous sommes les seules personnes au monde, après votre altesse, qui ayons aujourd’hui connaissance de cet important secret. LE PRINCE. Important ! Oui, vous avez raison ; terrible, effrayant secret, et dont mon âme est quelquefois tourmentée comme d’un remords. Et dites-moi, monsieur l’abbé, jamais aucune indiscrétion... LE PRÉCEPTEUR. Pas la moindre, monseigneur. ”
“ Je ne veux point la perte de Prague, et ne pense pas non plus que ses habitants soient altérés du sang du vieux chien aveugle. C’est du vôtre qu’ils ont soif. Ils redoutent vos mains invincibles et vos cœurs intrépides. Marchons donc à Prague, puisqu’il n’y a plus de milieu, puisqu’il faut qu’elle ou vous périssiez. Éteignons une guerre civile qui finira par amener l’ennemi au cœur de la Bohême. Nous aurons pris la ville et chassé les séditieux avant que Sigismond en ait avis. Il nous sera alors plus aisé de le vaincre avec peu de gens bien unis, qu’avec une grosse armée divisée en factions. ”
“ Ou bien s’il ne veut se laisser abrutir, ni dépouiller, ni égorger, s’il se révolte contre cette bourgeoisie oppressive, il commet un crime de lèse-majesté contre la souveraineté de l’esprit humain. Qu’on ne dise pas que nous mettons les choses au pire, et que la bourgeoisie, autant par intérêt que par justice, rendra peu à peu, par l’éducation, le peuple digne de participer au gouvernement, et qu’en attendant l’heure où elle jugera bon, dans sa sagesse, de partager avec lui la gestion des affaires, elle le traitera de son mieux. ”
“ D’où vient donc que cette foi si vaste, si tolérante, si généreuse, et qui s’éclaire de plus en plus en politique d’un esprit de vérité si éclatant, semble vous laisser des inquiétudes sur l’emploi du beau génie qui l’accompagne ? vous paraissez le reléguer très-loin encore du mouvement de la science et le regarder comme fourvoyé dans la question puérile de savoir si le peuple a droit à la souveraineté, ou dans le sentimentalisme d’une religion dont il ne prêche cependant que l’essence sublime, la fraternité et la charité. ”
“ La lorgnette de Napoléon, qui décida du destin de tant de batailles, méritait bien de devenir célèbre, et de rester l’attribut de ses portraits et de ses statues ; mais la cécité divinatoire de Ziska a quelque chose de plus fatal, de plus merveilleux et de plus formidable encore. On représente la Justice avec un bandeau sur les yeux. Ziska, ce ministre de la justice de Dieu, selon les Taborites, et de la justice humaine de son siècle en réalité, devait comme l’antique Némésis, être aveugle et insensible aux spectacles d’horreur et aux scènes de désespoir. ”
“ Ne soyez point ingrat envers le ciel ; vous pouviez naître déshérité de tous ces biens dont la fortune vous a comblé, de tout cet amour qui veille sur vous mystérieusement et assidûment... GABRIEL. Sans doute je pouvais naître femme, et alors adieu la fortune et l’amour de mes parents ! J’eusse été une créature maudite, et, à l’heure qu’il est, j’expierais sans doute au fond d’un cloître le crime de ma naissance. Mais ce n’est pas mon grand-père qui m’a fait la grâce et l’honneur d’appartenir à la race mâle. ”
“ Procope le Rasé, à la tête des Taborites et de ceux de Prague, marcha vers l’Autriche par la Moravie. » Nous l’y suivrons ; car c’est sous les Procope que les Taborites firent les plus grandes choses, et rendirent la Bohême la terreur des nations environnantes, de tout le corps germanique et de l’église romaine. C’est sous leur conduite que les Bohémiens furent regardés, non plus comme des hommes, mais comme des démons et des fantômes invincibles. « De sorte qu’il ne s’agissait plus d’anathématiser, mais d’exorciser cet antre diabolique, cette demeure de Satan. » ”
“ LE PRÉCEPTEUR. Il a plus de cinq pieds, monseigneur, et il grandit toujours et rapidement. LE PRINCE, avec une joie très-marquée. En vérité ! Le destin nous aide en effet ! Et la figure, est-elle déjà un peu mâle ? Déjà ! Je voudrais me faire illusion à moi-même... Non, ne me dites plus rien ; je le verrai bien... Parlez-moi seulement du moral, de l’éducation. LE PRÉCEPTEUR. Tout ce que votre altesse a ordonné a été ponctuellement exécuté, et tout a réussi comme par miracle. LE PRINCE. Sois louée, ô fortune !... si vous n’exagérez rien, monsieur l’abbé. ”
“ Ziska trouva dans l’enthousiasme des Taborites l’élément et la révélation du succès. L’amour de la patrie ne suffisait pas pour engager, tout d’un coup, le prolétaire bohême à s’armer, à brûler sa chaumière, à emmener sa femme et ses enfants à travers un pays désolé, pour aller se planter avec eux sur la brèche d’un fort, et y mourir de faim ou percé de coups en défendant son drapeau national. ”
“ Je vois au contraire que ce n’est qu’à leur corps défendant qu’elles ont laissé creuser, par leurs inférieurs politiques, ces abîmes où sont allés s’engloutir leurs priviléges et leur domination ; et de là je conclus plus fortement que la bourgeoisie, maîtresse à son tour du gouvernement tout entier, n’en cédera au peuple que ce que celui-ci en pourra arracher. Le pouvoir politique est comme une ville forte, fermée de toutes parts, où l’on n’entre jamais que d’assaut. ”
“ Vous l’accusez de ne pas comprendre la théorie de l’intelligence et des lois de la raison, de mettre la souveraineté du peuple dans la collection des souverainetés individuelles, et de se trouver ainsi d’accord avec les conséquences extrêmes, non pas de la démocratie, mais de la démagogie ; de ne pas voir dans le droit autre chose que la liberté, de détourner et d’employer la parole chrétienne au profit de la souveraineté et de la félicité du peuple, d’avoir méconnu les réalités de l’histoire et de n’en tenir aucun compte ”
“ Êtes-vous étonné qu’il m’en soit resté quelque notion de justice, quelque amour de la vérité ? LE PRÉCEPTEUR. Gabriel, vous avez raison ; mais, pour l’amour du ciel, soyez moins tranchant et moins hardi en présence de votre aïeul. (On remue avec impatience dans le cabinet.) GABRIEL, à voix haute. Tenez, l’abbé, j’ai meilleure opinion de mon grand-père ; je voudrais qu’il m’entendît. Peut-être sa présence va m’intimider ; je serais bien aise pourtant qu’il pût lire dans mon âme, et voir qu’il se trompe, depuis deux ans, en m’envoyant toujours des jouets d’enfant. ”
“ Voilà l’impulsion ardente qui devait rendre ces hommes invincibles tant qu’elle brûlerait dans leurs âmes ; et voilà ce que l’empereur ne prévoyait pas, ce que les soldats de ses forts ne comprenaient pas : ils riaient, derrière leurs murs inexpugnables, des fortifications des Taborites, faites de leurs chariots, dont ils formaient des barricades pour s’enfermer, et des lignes mobiles pour attaquer à couvert. Chaque famille taborite arrivait à Prague avec le sien portant vieillards, femmes et enfants, tous intrépides et aguerris. ”
“ Puisque le peuple n’est plus toute la société, il n’en est donc plus qu’une partie. Si cette partie de la société n’a pas le droit d’intervenir dans le gouvernement, elle ne pourra donc vivre et se développer que suivant le bon plaisir de l’autre partie de la société qui occupera le gouvernement. Cette autre partie, c’est, dans votre système, la bourgeoisie. Donc, s’il plaisait à cette bourgeoisie nécessaire, indestructible et toute-puissante, comme vous l’appelez, d’empêcher le peuple de vivre et de se développer, il faudrait que le peuple cessât de se développer et de vivre. ”
“ Ci-gît Jean Ziska, qui ne le céda à aucun général dans l’art militaire, vigoureux vainqueur de l’orgueil et de l’avarice des ecclésiastiques, ardent défenseur de sa patrie. Ce que fit en faveur de la république romaine Appius Claudius l’aveugle, par ses conseils, et Marcus Furius Camillus par sa valeur, je l’ai fait en faveur de la Bohême. Je n’ai jamais manqué à la fortune, et elle ne m’a jamais manqué. Tout aveugle que j’étais, j’ai toujours bien vu les occasions d’agir. J’ai vaincu onze fois en bataille rangée. ”
“ Il n’appartient qu’à un génie du premier ordre d’exciter et de satisfaire tant d’intérêt dans un roman qu’on fit en deux heures, et qui laisse une impression de toute la vie. C’est bien là la touche puissante d’un grand artiste, et quel que soit le jugement porté par chaque lecteur sur le personnage de Werther, sur l’injustice de sa révolte contre la destinée, ou sur la douloureuse fatalité qui pèse sur lui, il n’en est pas moins certain que chaque lecteur est vaincu, terrifié et comme brisé avec lui en dévorant ces sombres pages d’une réalité si frappante et d’une si tragique poésie. ”
“ Ces grands qui invoquaient leurs antiques privilèges, et qui faisaient consister l’honneur de la patrie dans leurs joyaux et dans leurs parchemins, ne voyaient pas par où ils étaient sérieusement menacés ; et en disputant à l’empereur les franchises de la nation, ils ne sentaient pas que la nation, désabusée de tout prestige, n’était plus là pour les leur faire reconquérir au prix de son sang. Le peuple voulait ces franchises pour lui-même, et non plus seulement pour ces grands et pour ces monastères qu’il écrasait et dévastait pour son propre compte. ”
“ Il y a dans la prédiction et dans les préceptes qu’elle entraîne deux phases bien distinctes : une de zèle, de fureur et de cruauté, où tous les excès du fanatisme sont sanctifiés dans le but d’amener le règne de Dieu annoncé dans la seconde ; et dans cette seconde, toutes les prescriptions sont d’amour et de fraternité. En entremêlant les articles consacrés à formuler ces deux phases, le jugement dernier et le prochain paradis sur la terre, on a fait du ciel des Taborites un enfer, et de leur idéal de perfection un coupe-gorge. ”
“ M. de La Mennais n’est-il donc, à vos yeux, qu’un homme de foi et de sentiment ? Parmi les esprits véritablement élevés, en existe-t-il qui soient tout à la foi ou tout à la science ? La foi et la science ne sont-elles pas le complément l’une de l’autre, nécessairement et indissolublement liées l’une à l’autre ? Qu’est-ce que la science, si ce n’est la recherche des certitudes ? Qu’est-ce que la foi, si ce n’est, selon son intensité, l’aspiration vers une certitude ou le repos sur une certitude ? La foi n’est-elle pas le but fatal de la science, et la science le chemin fatal de la foi ? ”
“ Le fanatisme avait, pour cette héroïque défense, pour cet austère détachement des lares domestiques, pour cette vie dure et errante, enfin pour cette résolution positive de vaincre ou de mourir, des forces que l’orgueil national n’avait déjà plus après le règne brillant et fort de Charles IV. La vie de Ziska n’est pas celle d’un vaillant capitaine seulement ; c’est celle d’un politique consommé ; du moins nous le croyons, et nous espérons bien le prouver, quoiqu’il n’ait pas laissé de meilleure réputation que celle d’un vaillant homme de guerre. ”
“ Nous reconnaissons bien avec vous que la révolution communale du xiie siècle a constitué la bourgeoisie, non pas complètement, il est vrai, puisque la bourgeoisie restait encore inférieure à la royauté, à la noblesse et au clergé, mais du moins solidement, sous le rapport civil et sous le rapport politique, puisqu’elle fit à la fois garantir ses droits individuels et reconnaître ses droits gouvernementaux en une certaine mesure. C’est sur la révolution générale du xviiie siècle que nous tombons en désaccord. ”
“ LE PRÉCEPTEUR. Gabriel, vous apprendrez aujourd’hui un grand secret qui vous expliquera tout ce qui vous a semblé énigmatique jusqu’à présent ; je ne vous cache pas que vous touchez à l’heure la plus solennelle et la plus redoutable qui ait encore sonné pour vous. Vous verrez quelle immense, quelle incroyable sollicitude s’est étendue sur vous depuis l’instant de votre naissance jusqu’à ce jour. Armez-vous de courage. Vous avez une grande résolution à prendre, une grande destinée à accepter aujourd’hui. Quand vous aurez appris ce que vous ignorez, vous ne direz pas que vous n’êtes pas aimé. ”
“ Voici le temps ! dit Ziska ; et, ayant tout disposé pour la bataille, il harangua ainsi ses soldats, monté sur son chariot : « Mes très-chers frères et mes braves compagnons, vous voyez que nous sommes attaqués par des gens que nous avons comblés de bienfaits et sauvés par deux fois des mains de Sigismond. À présent, par un esprit de domination, ils sont avides de notre sang. Courage, donc ; c’est aujourd’hui un jour décisif, où il s’agit, en vérité, de vaincre ou de périr. Il parlait encore, lorsque, averti qu’on voyait flotter les drapeaux ennemis au bas de la montagne, il donna le signal. » ”
“ Au concile de Constance, des cordonniers de Prague avaient été accusés d’entendre les confessions et d’administrer le sacré corps de Notre-Seigneur. Les seigneurs bohémiens présents à cette accusation en avaient défendu, en rougissant, l’honneur de la Bohême, et le fait parut si énorme, qu’on n’osa persister à le reprocher à Jean Huss. Mais les cordonniers de Prague n’en furent peut-être pas très-émus, et l’on vit une femme du peuple arracher l’hostie des mains du prêtre, en disant qu’une femme de bonne vie était plus digne qu’un prêtre infâme de toucher le pain du ciel. ”
“ Le système de Ziska était évidemment de ruiner le pays, afin d’organiser contre Sigismond une guerre de partisans implacable et meurtrière ; et, s’il est permis de reconstruire, par conjecture, le plan d’un homme dont l’existence historique est environnée d’obscurités et de calomnies, on peut, et on doit attribuer à ce plan même la destruction systématique de tous les couvents et de tout le clergé de Bohême par Ziska, sans recourir à ses motifs de vengeance personnelle. En effet, Ziska voulait-il autre chose qu’une guerre pour l’indépendance nationale contre la race allemande ? ”
“ LE PRÉCEPTEUR. Un homme ne doit jamais avoir peur. GABRIEL. Autant voudrait dire, mon cher abbé, qu’un homme ne doit jamais avoir froid, ou ne doit jamais être malade. Je crois seulement qu’un homme ne doit jamais laisser voir à son ennemi qu’il a peur. LE PRÉCEPTEUR. Il y a dans l’homme une disposition naturelle à affronter le danger, et c’est ce qui le distingue de la femme très-particulièrement. GABRIEL. La femme ! la femme, je ne sais à quel propos vous me parlez toujours de la femme. Quant à moi, je ne sens pas que mon âme ait un sexe, comme vous tâchez souvent de me le démontrer. ”
“ GABRIEL. Tais-toi, vieillard ! Tes lèvres vont se dessécher si tu prononces des mots dont tu ne comprends pas le sens auguste et sacré. Ne m’attribue pas des pensées qui n’ont jamais souillé mon âme. Tu m’as bien assez outragé en me rendant, au sortir du sein maternel, l’instrument de la haine, le complice de l’imposture et de la fraude. Faut-il que je vive sous le poids d’un mensonge éternel, d’un vol que les lois puniraient avec la dernière ignominie ! LE PRÉCEPTEUR. Gabriel ! Gabriel ! vous parlez à votre aïeul !... ”
“ De là votre système mène droit à l’esclavage ; car l’homme social ne peut exister qu’à la condition d’avoir de doubles rapports, les uns vis-à-vis de lui-même, les autres vis-à-vis de la société. Il vit à la fois d’une vie particulière comme individu, et d’une vie générale comme citoyen, sans qu’il soit possible de séparer la première de la seconde. Donc, si certains membres de la société sont indignes d’exercer l’une, ils sont nécessairement incapables de gouverner l’autre, et vous devez dès lors mettre l’individu en tutelle comme le citoyen. ”
“ L’avarice du clergé de Bohême était devenue proverbiale. Le peuple comparait les moines à des animaux immondes auxquels les couvents servaient d’étables. Il en fit justice avec la brutalité et la férocité qu’on retrouve au moyen âge chez tous les peuples, dans toutes les classes, et sous l’inspiration de toutes les idées religieuses. On brisa les images et les statues des saints ; on leur coupa le nez et les oreilles, et on les jeta dans les rues et sur les chemins pour qu’elles fussent foulées aux pieds par les passants. On voit là plus de fanatisme que d’avarice ”
“ Peut-être l’Église d’aujourd’hui, qui, malgré ses puffs et ses réclames, marche rapidement à sa ruine au milieu des fêtes et des mascarades, fera-t-elle bien, dans ses intérêts, quand le temps fatal sera venu, de se borner à ces moyens sincères et sublimes des prêtres taborites. Il est certain que jamais clergé n’eut une autorité morale plus étendue, et ne rassembla d’aussi fervents adeptes, et cela dans un temps où le seul nom de prêtre allumait la rage des populations. ”
Termes fréquents
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